La ligue des justiciers – Dieux et monstres

REALISATION : Sam Liu
PRODUCTION : Warner Bros Animation
AVEC : Benjamin Bratt, Michael C. Hall, Tamara Taylor
SCENARIO : Alan Burnett, Bruce Timm
MONTAGE : Christopher D. Lozinski
BANDE ORIGINALE : Frederik Wiedmann
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE/MÉDIUM : Action, Animation
DATE DE SORTIE : 23 septembre 2015
DUREE : 1h16
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans un univers alternatif, une Ligue des justiciers, composée du fils du général Zod (Superman), de Kirk Langstrom (Batman vampire) et de Bekka, une New Gods (Wonder Woman), utilise la force brute pour remplir ses objectifs. Cela entraîne des frictions avec le gouvernement américain et lorsqu’une série de meurtres touchant des scientifiques a lieu, la Ligue est soupçonnée de ces crimes.

Lors de la mise en place de son univers commun, il a été décidé qu’une des trois productions animées DC annuelles ferait office de cour de récréation. Tandis que deux seront contraintes de suivre la même chronologie, la troisième serait un récit à part. L’occasion pour les auteurs de s’évader et d’explorer des idées plus neuves. Tel fut le cas d’Assaut Sur Arkham, œuvre lorgnant vers les jeux vidéo Rocksteady et choisissant de mettre Batman au second plan au profit du suicide squad. Il en fut de même pour The Killing Joke, adaptation du classique d’Alan Moore qui hantait les esprits depuis bien des années. Par cette relative flexibilité, le studio parvient à renouer avec ce qui faisait le cœur de ses réalisations antérieures. Soit amener à l’écran des histoires aux thèmes et tons distinctifs afin de rendre justice à leurs personnages. Il est logique que ce soit par un de ces films hors canon que le grand Bruce Timm revint aux affaires. Lui qui a toujours préféré la politique des long-métrages indépendants, il ne pouvait refuser l’opportunité de réinventer l’univers DC avec Dieux Et Monstres.

Fascinant outil pour les créatifs, les mondes parallèles sont chose courante dans les comics DC. Ils sont évidemment présents dans sa diégèse. Pendant plusieurs décennies, on a pu voir les super-héros visiter des mondes alternatifs et rencontrer d’autres versions d’eux-mêmes. Une situation acceptée mais devenue ingérable par cette accumulation de variations coexistantes. C’est ainsi que Marv Wolfman et George Pérez rendirent hommage à cette mythologie avec le colossal Crisis On Infinite Earths avant de la remettre à plat. Cela n’arrêtera pas plus tard d’autres auteurs à réactiver ce concept décidément trop tentant. Cependant, il y a une autre utilisation des mondes parallèles. Il s’agit des Elseworlds, des histoires se basant sur la simple interpellation « et si ? ». C’est la possibilité pour les auteurs d’échapper à la publication courante. Ils peuvent s’affranchir des conventions admises pour traiter les personnages de l’écurie avec la justesse qu’ils réclament. Ces histoires interrogent en effet ce qui fait leurs essences en les incrustant dans des configurations inédites. Citons par exemple Le Clou où ledit objet de quincaillerie crève le pneu de la camionnette des Kent. A cause de ce petit incident, ils ne recueilleront pas Kal-El à son arrivée sur Terre. Il sera élevé à la place par une communauté amish repliée sur elle, privant le monde de Superman. Dans un registre semblable, Red Son fait s’écraser le vaisseau de Kal-El non pas aux États-Unis mais en URSS. L’homme d’acier y demeure fidèle à ses principes moraux mais sous la bannière communiste. Il convient alors de rappeler en quoi ces entreprises sont passionnantes. Si l’univers alternatif est souvent caractérisé par ses différences, ce sont ses similarités qui lui donnent du sens et nourrissent ses enjeux.

La problématique de Dieux Et Monstres se pose dès sa séquence d’ouverture. Krypton est sur le point d’être détruite. Jor-El s’apprête à transférer son patrimoine génétique dans le vaisseau où se développera son fils. Son geste est interrompu par le général Zod qui injecte son propre ADN dans la machine. Le Kal-El que nous connaissons n’existera pas. La direction artistique traduit visuellement cette idée par le design du vaisseau. Ce dernier a une forme évoquant un spermatozoïde. Son périple à travers l’espace le rapproche de celui de la cellule au sein du vagin et la Terre devient naturellement l’ovule à féconder. Cet esthétisme illustre à quel point le cours de l’Histoire peut facilement s’altérer puisque c’est un seul spermatozoïde sur des millions qui aboutira à la naissance d’un individu spécifique. Reste l’éternelle question entre l’inné et l’acquis. Parce qu’il est le fils d’un de ses plus redoutables ennemis, Superman serait-il inévitablement mauvais ? La qualité du film est d’allègrement brouiller les pistes sur ce dilemme. Un objectif atteint en allouant aux personnages un passif apte à justifier la dureté de leurs actions.

Superman n’aura pas grandi dans la traditionnelle campagne américaine mais aura été élevé par des immigrés clandestins. Il a vécu pour ainsi dire dans l’envers de cet imaginaire et a donc une vision moins enjolivée des États-Unis. Bruce Wayne n’ayant jamais vu mourir ses parents, le rôle de Batman est lui tenu par le docteur Kirk Langstrom. Dans l’univers original, il était le monstrueux Man-Bat. Dans cette version, son sérum l’a transformé en vampire. Incapable de remédier à sa condition, il use de sa mission de justicier pour satisfaire son besoin de sang. Un personnage proche du justicier psychopathe Dexter, ce que le film ne cache pas en confiant carrément le rôle à Michael C. Hall. Le protagoniste n’en reste cela dit pas moins une authentique itération de Batman, l’obsession maladive d’asséner la justice se liant à une nécessité biologique. Quant à Wonder Woman, il ne s’agit plus de la princesse Diana mais de Bekka. Personnage secondaire des New Gods, elle a connu une tragédie qui a fait voler en éclat ses convictions. Afin d’assurer la paix entre New Genesis et Apokolips, elle est obligée à se marier avec le fils de Darkseid. Une union qui ne l’enchante guère mais dans laquelle elle finit par entrevoir l’éventualité d’un avenir heureux, tout à la fois pour elle et le plus grand nombre. Enfin ça aurait été le cas si la célébration n’était pas une mascarade orchestrée par les censément nobles nouveaux dieux pour exterminer les troupes d’Apokolips. C’est suite à ce massacre que Bekka s’exilera sur Terre. Si les super-héros originels ont leurs traumas, ceux de Dieux Et Monstres s’avèrent plus noirs et plus profondément ancrés dans leur chair. Ils n’ont pas eu des vies faciles et par ce qu’ils ont endurés, on peut comprendre qu’ils n’aient pas à cœur d’être délicat dans leur manière d’être.

Car c’est finalement la principale différence avec leurs homologues. Tout tient à cette image qu’ils souhaitent transmettre au public. La Ligue Des Justiciers à laquelle nous sommes habitués transporte un certain nombre de vertus et désire guider l’humanité vers le meilleur d’elle-même. L’équipe de Dieux Et Monstres ne se préoccupe pas de cette fonction. Marqués par les tourments de la vie, ces super-héros n’aspirent pas à représenter quoi que ce soit. Le design des costumes véhicule cette idée en affichant peu de symbolique. Batman ne porte aucun logo de chauve-souris sur son torse. Le S de Superman est rabaissé à la boucle de sa ceinture. Quant à Wonder Woman, le W est discrètement placé sur son casque. Le trio ne veut communiquer aucun message, aucune valeur. Seul compte la mission de maintien de la paix qu’ils se sont fixés. Et tous les moyens sont bons pour l’atteindre, même (surtout ?) les plus violents. Ce qui logiquement les conduit à caresser des rêves de dictature en imposant leur volonté à la population. Lorsque débute l’histoire de Dieux Et Monstres, il n’est pas hasardeux de dire que la Ligue Des Justiciers est peu appréciée. Une opinion émanant tout autant de l’homme de la rue que du gouvernement sentant qu’il suffirait d’une pichenette pour faire basculer le destin de la planète. Dans un des trois web-épisodes introduisant l’univers, il est dévoilé que les autorités ont créé Brainiac comme une arme pour neutraliser Superman si besoin.

Toutefois, le film ne se focalise pas entièrement sur cette interrogation assez commune. Le potentiel penchant des super-héros vers le mal est un point régulièrement soulevé dans les comics. Sans omettre cet aspect, l’intrigue ne va pas en faire sa seule raison d’être. Elle pourrait pourtant nous le laisser croire. On voit se construire une conspiration visant à définitivement discréditer ces pseudo-héros et pousser le gouvernement à annihiler des personnalités si incontrôlables. Or, la finalité se révélera toute autre. Le plan du bad guy se concentre moins sur la mentalité des super-héros que sur celle de l’humanité. À la lumière de son propre parcours, l’antagoniste considère que nul n’est à l’abri de succomber au mal. Qu’importe son intelligence et sa moralité, l’irréparable peut être commis en quelques secondes. De là sera dictée son ambition visant à réunir l’humanité autour d’un esprit unique et instaurer cette paisible tyrannie que la ligue envisageait. De façon prévisible, ce plan sera contrecarré et va réveiller quelque chose chez nos héros. Au sortir de l’aventure, ils reconnaissent qu’ils ne peuvent pas simplement agir mais qu’ils doivent aussi inspirer. L’ultime échange entre Superman et Batman appuie cette obligation de bousculer l’ordre de leurs priorités… même si de toute évidence ça ne sera pas aisé.

On peut d’ailleurs regretter que Dieux Et Monstres demeure à ce jour sans suite. Un temps annoncé, le projet d’une série télé ne s’est pas concrétisé. Dommage tant le format aurait été des plus appropriés pour examiner ce nouvel univers. Certes, Dieux Et Monstres se sort très bien de cette tâche par le biais d’un rythme fort efficace. Les trois flashbacks contant l’origine des personnages embrassent si magnifiquement leurs genres respectifs (science-fiction pour Superman, horreur pour Batman, fantasy pour Wonder Woman) qu’on excuse leurs tendances à stopper l’intrigue. Néanmoins, cela n’empêche pas le film de recourir à des transitions abruptes (la première apparition de la ligue au complet) et de se perdre un peu dans la course aux caméos (pas forcément mal intégrés mais trop insistants dans leur nature clin d’œil). On aura également du mal à expliquer les quelques incursions d’un humour assez crétin dans un contexte qui n’en nécessitait pas. Des menus défauts qui n’entachent pas une œuvre réfléchissant sur ses personnages et leur offrant l’envergure qu’ils méritent.

Laisser un commentaire

Lire plus :
Summer Wars, de Mamoru Hosoda
Summer Wars

441029.189
Cannes 2013 – 10 tendances et enjeux

l-intrus
L’intrus

Fermer