Jessica Forever

REALISATION : Caroline Poggi, Jonathan Vinel
PRODUCTION : Arte France Cinéma, Ecce Films, Le Pacte
AVEC : Aomi Muyock, Sebastian Urzendowsky, Augustin Raguenet, Lukas Ionesco, Paul Hamy, Maya Coline, Eddy Suiveng, Angelina Woreth, Théo Costa-Marini, Ymanol Perset, Franck Falise, Jean-Marie Pittilloni
SCENARIO : Caroline Poggi, Jonathan Vinel
PHOTOGRAPHIE : Marine Atlan
MONTAGE : Vincent Tricon
BANDE ORIGINALE : Ulysse Klotz
ORIGINE : France
GENRE : Drame, Fantastique
DATE DE SORTIE : 1er mai 2019
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jessica est une reine mais elle pourrait aussi bien être un chevalier, une mère, une magicienne, une déesse ou une star. Jessica, c’est surtout celle qui a sauvé tous ces enfants perdus, ces garçons solitaires, orphelins et persécutés qui n’ont jamais connu l’amour et qui sont devenus des monstres. Ensemble, ils forment une famille et cherchent à créer un monde dans lequel ils auront le droit de rester vivants…

La quête de pureté, le retour à l’enfance, le combat contre un monde cruel… Du réchauffé ? Attendez de voir ce que Caroline Poggi et Jonathan Vinel en ont fait avec leur premier long-métrage…

« Nous ne sommes pas des hommes. Nous sommes des comètes » : que peut-on extrapoler à partir d’une telle phrase ? Plein de choses. Plein d’idées. Plein de fantasmes. Pour quelqu’un ayant eu beaucoup à faire avec la mélancolie, le choix sera simple et rapide : entendre cette phrase en voix off au détour d’une scène de Jessica Forever est une invitation à épouser un certain état d’esprit, proche du flottement, où le cœur brille de mille feux et vibre sans pouvoir être régulé, où le désir d’exister se manifeste à l’extérieur tout en restant le plus sourd possible à l’intérieur, où le désenchantement vis-à-vis de mille détails différents se traduit par une mécanique de fuite en avant. Les jeunes héros du premier long-métrage de Caroline Poggi & Jonathan Vinel ne peuvent pas être mieux définis qu’ainsi : des orphelins sans avenir ni possibilité de réinsertion, reclus dans des banlieues pavillonnaires désertes, relégués au rang de marginaux que la société rejette (à moins que ce soit leur choix de la fuir ?), alourdis par le poids d’un passé que l’on devine violent et désormais menacés d’extermination par d’énigmatiques « forces spéciales ». Bref, de véritables « enfants perdus » qu’une jeune femme nommée Jessica (Aomi Muyock, inoubliable révélation du Love de Gaspar Noé), sorte de Peter Pan qui aurait soudain revêtu la panoplie d’une amazone manga, recueille au sein de sa petite communauté, désireuse de laisser le groupe effacer l’individualisme et de dompter leur violence via une série de rites – surtout des siestes et des entraînements militaires qui renvoient assez souvent à ceux du très beau De la guerre de Bertrand Bonello. L’imaginaire étant plus que convié dans ce récit cryptique, osons rêver un peu : en tant que figure protectrice à la symbolique infinie (mère, sœur, guerrière, déesse, gourou, etc…), Jessica serait l’étoile qui apaise la fuite en avant des comètes pour mieux les harmoniser dans sa propre constellation. Image très parlante pour un film qui intériorise sa fureur pour exacerber son envie de douceur.

Au vu de ce que l’on vient d’évoquer plus haut, on aurait évidemment pu parler de « garçons sauvages », mais le rapport avec Bertrand Mandico semblait beaucoup trop facile. Rappelons qu’au-delà d’une carrière glorieuse – mais beaucoup trop confidentielle – dans le court-métrage (dont un récompensé en 2014 d’un Ours d’Or au Festival de Berlin), le tandem formé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel s’était surtout fait remarquer l’an dernier en rejoignant le réalisateur des Garçons sauvages au sein de l’excellente anthologie Ultra Rêve. Leur segment, intitulé After School Night Fight, mettait en scène quatre amis dans un terrain vague où devait avoir lieu la toute dernière répétition de leur groupe de rock, peu avant que l’un d’eux ne les quitte pour s’en aller vers de lointaines études. Inégal dans son emballage proto-naturaliste – très Virgil Vernier ou Mikhaël Hers dans l’âme – et bien entendu incapable de contrer la force de frappe des deux autres invités de ce film à sketchs (Yann Gonzalez et Bertrand Mandico, excusez du peu !), ce petit film déballait au moins une très belle variation sur le thème du spleen amoureux, un filmage avant tout concentré sur des gestes et des regards, un goût du sensoriel entretenu par une bande-son tanguant peu à peu vers l’hypnose, et surtout une lecture du monde par le biais de moyens cinématographiques relevant de l’onirisme et de la poésie. Tout ceci était très beau à voir, même si, soyons francs, ça sentait encore un peu la peinture fraîche. En passant au long-métrage, Poggi & Vinel prennent enfin la tangente et mettent les choses au clair.

De la même manière que des auteurs comme Gonzalez ou Mandico avec qui ils pourraient former une sorte de « Nouvelle Vague du fantasme », tout tient chez eux dans une pureté créative et une absence de cynisme qui, aujourd’hui, seront sans doute jugées comme des anomalies. Bon courage, donc, pour chercher dans Jessica Forever le moindre lien avec une narration prédéfinie, avec un genre ciblé, avec un quotidien capable de circonscrire les enjeux du récit. Même le réel lui-même, de plus en plus érigé en boussole du 7ème Art par des aigris ayant gommé leur part d’enfance, est invité dès les premiers plans du film à se prendre de violents coups de défibrillateur. Une jeune femme assise sur un toit face au coucher de soleil, une vitre réduite en bouillie par une silhouette fonçant comme une fusée, de jeunes adultes surarmés qui traversent les plaines sur de lourds 4×4, une nuée de drones-mitrailleurs qui vrombissent comme des insectes de série B… Qu’est-ce qu’il se passe ici ? On est où ? Et à quelle époque ? Ces trois questions sont à éviter. Seul l’effet de sidération, bel et bien présent, se devra d’être absorbé et digéré, peut-être après coup en vue de tempérer une éventuelle frustration. Ce qui apparaît alors évident, c’est que ce film atypique refuse l’explication facile, délaisse la psychologie au profit des sensations, et vise moins à creuser des caractères qu’à en livrer de délicates esquisses, en l’état proches de toutes ces figures mythologiques sur lesquelles il a toujours été si aisé de projeter ses rêves afin de construire soi-même le sens des choses. Ou comment un dispositif narratif ultra-minimaliste, du genre à épurer le plus possible les enjeux et la psychologie, cherche la force de son propos dans la déréalisation de l’univers qu’il filme et de ceux qui le peuplent. Pas de faits à exposer, juste des effets à imposer.

Ce serait un euphémisme de dire que Poggi & Vinel entretiennent un goût certain pour la culture vidéo-ludique. Quand le générique se lance, les titres sont mis en valeur par une police de caractères évoquant la cinématique d’un RPG en mode héroïc-fantasy, voire même le graphisme de la pochette d’un album de metal. L’un des personnages du film, joué par la nouvelle coqueluche du cinoche d’auteur hexagonal Paul Hamy (Malgré la nuit de Philippe Grandrieux, L’ornithologue de João Pablo Rodrigues, 9 Doigts de F.J. Ossang…) et présenté comme un expert de la pratique du katana, porte ici le nom de Raiden – de quoi faire tilt dans le cortex des fans du jeu vidéo Metal Gear Solid. Et que dire de cette très étrange scène, shootée en vision infrarouge sans que ne soit précisé le point de vue de celui qui filme (les deux réalisateurs ? une caméra de surveillance ? un autre personnage hors-champ ?), sinon qu’elle renvoie de façon directe à une scène polémique du Rollerball de John McTiernan ? Sauf que les codes du jeu vidéo ont ici une fonction bien plus intéressante : accentuer la distance avec le réel pour plonger de plein fouet dans une authentique mythologie de l’adolescence. Mais si, vous savez, cette période un peu hésitante de la vie où l’on se cherchait quitte à faire un bon paquet d’erreurs sans recul, où un quelconque objet d’attraction qui surgissait devant soi se voyait assimilé à une « cible » (il fallait l’obtenir ou le détruire), où l’idéal se nourrissait autant de figures héroïques que de fantasmes sexuels, où le romantisme pouvait se montrer aussi incandescent que naïf, où des lettres d’amour griffonnées avec candeur suscitaient autrefois l’embarras avant de nourrir désormais un vrai vertige mélancolique.

Pour des jeunes qui ne rentrent pas dans le cadre d’une société cruelle, les héros orphelins de Jessica Forever pourraient tous être pris en flagrant délit de spleen dans chaque scène. Capturés le plus souvent dans des cadres fixes qui les figent tantôt dans des postures mutiques tantôt dans de violentes gesticulations, ils sont déjà des icônes que la caméra de Poggi & Vinel filme avec caresse et proximité. Et surtout, au-delà de cette aspérité qui semble les caractériser, ils sont surtout leurs propres créations, avec un idéal fantasmé à l’entrée et une désillusion à la sortie. Comme des héros de film d’action, ils sont relookés en commandos, déjà prêts à tout détruire et à affronter la menace, mais peut-être qu’il n’y a plus rien à détruire parce qu’ils ont été autrefois eux-mêmes la menace. Comme les soldats de Jarhead, ils ont été surentraînés pour donner le change dans des scènes d’action que l’on imaginait survoltées, mais ils font juste du surplace à force de chercher la paix et l’harmonie dans la fuite. Comme les avatars de FPS qu’ils manipulent à loisir sur leur console de jeux, ils n’hésitent pas à déambuler dans de grands espaces évoquant des maps de jeu vidéo ou à vider leurs chargeurs sur les « créatures volantes » qui les assaillent, mais il faut bien avouer qu’on les verra plus souvent incapables de résister à l’envie de casser tout et n’importe quoi (un lustre, une porte, un écran plat, la gueule de l’autre…). Comme dans un niveau de jeu vidéo, ils essaient de s’écarter du cadre imposé pour s’aventurer vers des niveaux cachés et potentiellement riches en bonus, mais peut-être que les rencontres faites à l’extérieur – surtout des débuts de flirts ou des conflits immédiats – constituent une menace pour la stabilité de leur groupe. Et comme dans cet univers vidéo-ludique qui entretient leur désir de fuite et de survie, leur bulle de réalité a vite fait de se retrouver enrichie par l’apparition d’éléments fantasmagoriques, à l’image de cette jeune blonde qui apparaît comme par magie et qui entame un lien avec l’un des orphelins autour d’une partie de PS4. Or, peut-être qu’il ne s’agit là que du fantôme d’un être aimé que l’on a soi-même « tué », qui revient nous hanter et que l’on finira par enterrer sous un arbre magique sorti d’un conte de fées. Et Jessica, alors ? Rien de plus qu’une silhouette placée en retrait du récit, qui n’existe que comme épicentre de ce groupe dompté. L’univers sur lequel elle règne, à la fois réel et irréel, est un terrain de jeu qu’elle laisse s’auto-diriger à mesure qu’elle invoque le retour à l’enfance : on fait la sieste tous ensemble comme à la maternelle, on ouvre des cadeaux comme si on croyait encore au Père Noël, on cuisine des gâteaux à la fraise pour ceux que l’on aime, etc…

On l’aura bien compris : Jessica Forever doit être vu avec des yeux d’enfant. Et comme toute œuvre qui fuit le cynisme, il n’est pas exempt de scories qui friseront pour certains le ridicule. On pourra certes se montrer indulgent face à des détails répétitifs qui étirent inutilement le récit (le « Bonne nuit… » adressé à chaque membre du groupe, le « Bonjour, je m’appelle… » suivi d’un cadeau offert au nouveau venu…), mais difficile de ne pas rire devant cette scène où, pour achever l’immolation désespérée d’un jeune homme désireux de s’en aller rejoindre son ami assassiné, Poggi & Vinel casent dans leur découpage un plan incongru où les deux hommes en question mangent des nouilles chinoises côte-à-côte (c’est donc ça, leur « éden » ?). Même début de gêne avec ce remix symphonique du thème composé par Walter Carlos pour Orange mécanique, dont le clin d’œil référentiel – en décalage total avec la scène – tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Cela dit, côté musique, la bande originale sensationnelle d’Ulysse Klotz aura su renforcer la force évocatrice du film. On devait déjà à ce jeune compositeur un talent fou pour les sonorités planantes et atmosphériques dans des films « familiaux » (L’Âge atomique de sa sœur Héléna, Low Life de ses parents Nicolas et Elisabeth), et c’est peu dire qu’il enfonce ici le clou dans son polissage d’une bulle cotonneuse où le monde extérieur semble tout à coup se dissoudre, où seul importe cet instant d’éternité – forcément sentimental – qui prend place au centre du cadre. Tout ceci participe à la création d’une atmosphère très étrange, insidieuse et infra-sensible, où une génération perdue tente tant bien que mal de retrouver sa pureté, tiraillée entre une violence difficile à réfréner et à une douceur difficile à réinstaller, et ce jusqu’à un retranchement final dans un lycée vide où le destin de ces enfants perdus – se battre pour exister malgré tout dans un monde qui les rejette – se jouera lors d’une ultime bataille, réelle ou fantasmée, en tout cas les armes à la main. Ce premier film choc, c’est comme le rêve éveillé d’un jeune ado cinéphile peu à peu gagné par le goût de l’aventure : il se croit orphelin dans le réel, mais il finit adopté par la magie du 7ème Art. Tout comme Caroline Poggi et Jonathan Vinel, nouvelle hydre à deux têtes du cinéma hexagonal dont l’actualité sera désormais à surveiller de très près.

Photos : © Le Pacte. Tous droits réservés

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