It’s All About Love

La sortie en salles de La chasse (récompensé à Cannes par le prix d’interprétation pour son acteur principal Mads Mikkelsen) imposait d’emblée de revenir sur le plus mal-aimé des films du jeune prodige danois Thomas Vinterberg : It’s all about love. Pourquoi donc ? En fait, comme souvent, la raison est multiple : la plupart des jeunes cinéastes acclamés par les festivals sont souvent les plus enclins à subir le revers de la main lorsque le film suivant déçoit le trop-plein d’espérances placées en lui, et au-delà de ça, on peut désormais penser que Vinterberg, sans doute enfermé dans le même carcan que son ami et compatriote Lars Von Trier, risque de conserver le même souci de controverse pour le restant de sa carrière, y compris lorsqu’il s’attaque à des sujets hautement ambitieux (comme c’est clairement le cas ici). On clarifie ce raisonnement par le fait qu’après le triomphe cannois et planétaire du très surestimé Festen, la déception fut sans cesse de mise sur les films suivants du prodige, et pour cause, la plupart d’entre eux sont aujourd’hui soit oubliés, soit laissés de côté en raison de leur sortie confidentielle. Et par le fait que ce film ultérieur, élaboré dès le départ comme la négation absolue du Dogme95 (procédé artistique mis en place par Von Trier et Vinterberg entre 1995 et 2005), était surtout, selon l’aveu de son propre réalisateur, un gage d’irresponsabilité. Ne surtout pas se livrer à une redite, faire l’exact inverse du passé. Ainsi est donc né It’s all about love, sorte d’anti-Festen par excellence et télescopage hallucinant de plusieurs genres, dont l’originalité n’aura pourtant pas suffi à satisfaire les attentes. En même temps, lorsque Vinterberg avouait son intention de livrer un thriller de science-fiction où un couple en danger tente de sauver son amour dans un monde futur déréglé et dévoré par la solitude, pouvait-on supposer que l’intelligentsia critique verrait là-dedans autre chose qu’un déluge de naïveté et une philosophie niaise digne d’un bouquin de Marc Lévy ? En fait, il suffit presque de se souvenir de l’accueil glacial recueilli en 1991 par le film de Wim Wenders, Jusqu’au bout du monde, dont l’opus de Vinterberg partage d’ailleurs aussi bien des éléments de sujet que de contexte. Pour autant, à sa sortie durant l’été 2003, loin de subir une déception claire et nette, le visionnage du film avait laissé un peu perplexe : au-delà des éléments narratifs dans lesquels on percevait sans peine un symbolisme lourdingue, on se surprenait presque d’avoir été touché, ému, transporté, voire de quitter la salle dans un état de flottement apaisé. Signe évident que les émotions suscitées par le film étaient bien réelles. Et que, pour une fois, il n’y avait pas de raison de se la jouer cynique.

Pour bien mesurer à quel point le huis clos familial de Festen a laissé la place à son exact opposé, il suffit de lire le synopsis. Nous sommes donc en juillet 2021, dans un New York envahi par la canicule. Un certain John Marczewski (Joaquin Phoenix) arrive de Pologne dans le but de retrouver son épouse Elena (Claire Danes), afin de lui faire signer les papiers du divorce. Mais celle-ci, patineuse artistique dépassée par une célébrité ayant fini par ruiner son mariage, semble décidée à arrêter sa carrière et tourmentée par d’étranges craintes qu’elle refuse d’expliquer, d’autant que ses sentiments envers John sont toujours intacts. Une situation délicate que le couple tente de gérer et d’affronter, au moment même où les managers d’Elena mettent en place un complot insensé pour que les affaires continuent de prospérer. Et pour ne rien arranger, si l’on regarde par la fenêtre, le monde entier est en train de se dérégler à la vitesse d’un supersonique : les glaciations se succèdent aux périodes de chaleur sans respecter le rythme des saisons, le clonage semble devenu une industrie souterraine, et un peu partout sur la planète, des gens se mettent à flotter dans les airs, trahis par la gravité, ou meurent d’un coup sec, terrassés par la solitude et foudroyés par le manque d’amour.

Certes, on a connu des symboles plus lourds que ça, mais Vinterberg va quand même assez loin : si voir des passants enjamber des cadavres dans les rues ou les rames de métro est une idée visuelle séduisante, le problème du film n’est pas tant d’avoir un propos naïf que de le surligner par des explications très bêta (la solitude accroit le manque d’amour, donc le cœur lâche : visez le symbole !). De même que l’idée de montrer des Ougandais en train de flotter soudainement dans les airs constitue une opposition tout aussi lourdingue, vu que, dans ce futur, la notion de « flottement » est sans cesse assimilée à l’élévation des sentiments, surtout amoureux. Pourtant, à travers tout cela, il y a une vraie et puissante idée de cinéma qui se dégage de l’ensemble, d’autant plus évocatrice qu’elle fait le lien avec le monde d’aujourd’hui, cette époque où l’homme moderne vit sans cesse en transit jusqu’à s’enfermer dans sa solitude. Preuve en est que Vinterberg avouera lui-même avoir eu cette idée pendant la promotion de Festen, où il passait sa vie à voyager de pays en pays dans des avions pour accompagner le film autour du monde.

Un troisième personnage intervient alors : Marciello (incarné par l’inattendu Sean Penn), le frère de John, qui intervient le temps de petits intermèdes tout au long du récit pour livrer un compte rendu sur l’état du monde depuis les avions où il reste cloîtré. Au vu de ce dont on parlait juste avant, on aura vite fait de voir en lui un double avoué de Thomas Vinterberg, « homme aérien » déterminé à rester dans les airs, à l’abri du chaos mondial, coincé dans sa bulle sécurisante et dévoré par un fatalisme qui ne surprend plus vraiment. Une façon habile de créer un contrepoint avec ce qui se déroule sur la terre ferme, là où les gens sont abattus par le manque d’amour et où les manipulations sournoises se multiplient. La manipulation dont il est question est assez osée : comme Elena désire arrêter sa carrière de patineuse (en avait-elle assez de glisser sur la terre ferme sans jamais prendre son envol ?), ses managers ont fabriqué des « copies » en tous points parfaites et entraînées. Mais cette pure idée de SF n’est établie qu’en milieu de métrage, Vinterberg prenant d’abord le temps d’installer une tension diffuse sans jamais tomber dans l’explicite, et il y parvient avec brio : les couloirs sombres de l’hôtel où réside Elena et sa famille semblent tirés d’une scène coupée de Lost highway (oui, l’influence de Lynch est très présente), l’amabilité de l’entourage d’Elena est si chaleureuse qu’elle semble dissimuler quelque chose, et même un plan ralenti sur de l’alcool qui coule dans un verre pendant que des gens discutent de sujets mystérieux dans la pièce d’à côté suffit à susciter une vraie inquiétude.

On considèrera donc qu’en prenant le risque (pas toujours payant) d’enchaîner les genres jusqu’à rendre son film inclassable, le cinéaste tente aussi de se dissimuler derrière un concept de SF pour parler de ce qu’il connait le mieux : un cercle familial qui dissimule en son sein de lourds secrets, et au cœur de ce cercle, un individu qui tente d’échapper à ce collectif malsain. Du coup, entre cette extension intriguante du concept de Festen et la présence d’une figure artistique (la patineuse) déclinée en plusieurs exemplaires (les clones) par une multinationale du divertissement, difficile de ne pas y voir un lien avec le parcours personnel de Vinterberg, sans doute assailli de projets suite au succès de Festen au point de rejeter l’idée de refaire la même chose ou de voir son talent de cinéaste réduit à une pure exploitation commerciale. Et l’idée fait d’autant plus plaisir que, sous son emballage de film à gros budget, It’s all about love n’a rien d’un film commercial. Il en est même l’antithèse parfaite : un ovni absolu, lent et imprévisible, dotée d’une narration qui s’écoule tel un songe cotonneux, et dont la mise en scène atmosphérique, couplée à une inoubliable partition musicale de Zbigniew Preisner (le compositeur fétiche de Kieslowski), confère au film l’allure d’un poème intimiste où les questions n’auraient finalement pas besoin de réponses.

Alors, oui, c’est certain, il y a pas mal d’erreurs dans ce mélange de romance fataliste et de film d’anticipation paranoïaque : on peine à saisir l’utilité de ces parenthèses vite expédiées sur des paysages ensoleillés d’Afrique (dont un plan d’ouverture injustifié où l’on aperçoit des antennes satellite) ou de quelques séquences qui semblent juste là pour faire du surplace (Claire Danes qui regarde son mari préparer et boire son café : euh…), de même que certains plans d’effets spéciaux aériens semblent avoir été finalisés en quatrième vitesse. Mais il y a aussi de nombreuses fulgurances, comme le jeu fabuleux des deux acteurs principaux (bien avant d’être célébrée avec la série Homeland, Claire Danes était déjà une grande actrice), comme cette danse opératique sur patinoire qui s’achève par une fusillade sanglante ou ce superbe dénouement hivernal, qui « exauce » le rêve d’Elena (se marier en robe blanche). Arrivés au terme de leur fuite éperdue à travers un monde déréglé et plus désincarné qu’il ne l’a jamais été, John et Elena finiront leur existence à bout de souffle, leurs deux corps enfouis sous la neige, au beau milieu d’un paysage de montagnes hivernales dont ils ne seront pas parvenus à s’extraire. Une image tragique, mais paradoxalement paisible, qui nous fait sortir de la projection dans un état apaisant et réconfortant. Le titre du film n’avait donc rien de mensonger : peu importe les lourdeurs du scénario, peu importe les bouleversements du monde, peu importe la cruauté des complots, peu importe le reste, puisqu’au final, il ne reste que l’amour. Et c’est tout ce qui compte.

Réalisation : Thomas Vinterberg
Scénario : Thomas Vinterberg, Morgens Rukov
Production : Birgitte Hald, Bo Ehrhardt, Peter Aalbaek Jensen, Lars Bredo Rahbek, Paul Webster
Bande originale : Zbigniew Preisner
Photographie : Anthony Dod Mantle
Montage : Valdis Oskarsdottir, Jacob Thuesen
Origine : Allemagne/Danemark/Etats-Unis/Suède
Année de production : 2003

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