I’m Still Here – The Lost Year Of Joaquin Phoenix

Sa prestation hallucinante en Johnny Cash dans Walk the Line de James Mangold, pour lequel il avait appris à jouer de la guitare et dont il interprétait lui-même les chansons, lui avait valu en 2006 un Golden Globe, une nomination à l’Oscar et le respect qui va avec dans la profession. C’est encore ainsi auréolé qu’il enchaîne les deux plus beaux films de sa carrière (à ce jour), La Nuit nous appartient (2007) et Two Lovers (2008), tous deux signés James Gray et présentés au Festival de Cannes. Et en septembre 2008, à l’approche de la sortie américaine de ce dernier film, voilà qu’il annonce sa retraite d’acteur et sa volonté de s’inventer rappeur. Mais qu’arrive-t-il à Joaquin Phoenix ? Les médias pensent d’abord à un canular. Personne n’a jamais été au courant de cet intérêt pour le rap. Pourquoi tout plaquer quand on est au sommet ?! Et puis, à mesure que les semaines passent, les apparitions de l’acteur le donnent à voir effectivement changé, le visage mangé par une barbe hirsute, les cheveux emmêlés, une paire de lunettes noires constamment au bout du nez. Partout où on l’interroge, il confirme sa décision et laisse même entendre que Sean ‘P. Diddy’ Combs serait tenté de produire son premier album. Peu à peu, on se ferait presque à l’idée. On tente de se l’expliquer, parfois très cruellement : pour certains journalistes, il n’y a pas à s’étonner que Joaquin soit complètement à côté de la place, puisqu’après tout, ses parents étaient des hippies, membres de la secte des Enfants de Dieu, qui ont élevés leurs cinq enfants entre la Floride, le Mexique, Porto Rico et le Venezuela, menant parfois une vie proche de la misère, faisant chanter et danser les gosses dans la rue pour subsister. Et puis son frère aîné, River, acteur brillant devenu icône, est mort d’une overdose à vingt-trois ans ! Une famille de dérangés on vous dit… Lorsque, en novembre 2009, Joaquin bafouille complètement sous les rires moqueurs du public lors de son passage au très prisé « Late Show » de David Letterman, c’est toute sa carrière qu’il paraît enterrer en une dizaine de minutes. Il est devenu un raté, la risée de Hollywood, c’en est fini de lui.

En fait, non. Mais ça, on ne le sait que depuis que Casey Affleck, beau-frère de Joaquin Phoenix (il est le mari de Summer, la petite dernière de la fratrie), a révélé que le documentaire I’m still here qu’il avait tourné pendant plus d’un an sur la reconversion ratée et la dépression de celui-ci était en fait un leurre. C’est en cherchant un sujet de comédie original et percutant que les deux acolytes en étaient venus à imaginer un spitch fou dans lequel Joaquin jouerait son propre rôle et annoncerait sa retraite d’acteur. De l’idée d’un film traditionnel, ils en sont venus à celle d’une expérience folle dans laquelle l’acteur accepterait de s’investir sur le long terme, créant le trouble entre réel et invention. Le pas franchi, les réactions des médias et du microcosme hollywoodien furent telles – non seulement plus importantes mais plus virulentes que ce qu’ils avaient imaginé – que le film connut une redéfinition inévitable de son ton, finalement très peu comique. On y est témoin privilégié de la déchéance de l’acteur : si plusieurs images tirées de diffusions télévisées sont utilisées, notamment l’essentiel du show de Letterman, et dessinent à leur manière cette déliquescence d’une image, d’un rapport au public, ce sont surtout les séquences filmées par Affleck dans l’intimité de son beau-frère qui frappent. Phoenix, bitturé, sniffe de la coke, commande pizzas et putes, frappe son assistant lorsqu’il soupçonne celui-ci d’avoir colporté de fausses informations à son égard et se fait même… déféquer en plein visage pendant qu’il dort ! On aurait aimé découvrir le film en septembre 2010, lors de cette courte période de flou extrême, entre sa présentation hors-compétition à la Mostra de Venise (Phoenix était présent mais ne s’est pas montré sur le tapis rouge) et sa sortie américaine une quinzaine de jours plus tard. Car entre-temps, c’est une confusion extrême qui a entouré cette œuvre inclassable, même après que son réalisateur a affirmé aux médias, à quelques jours de la sortie américaine (et à la demande ses distributeurs), que tout cela n’était qu’illusion, planification, réalisation, interprétation.

Quelques mois après Faites le Mur !, mockumentary (ou faux documentaire) génial sur le monde des graffeurs et la soif de pouvoir dont on ne sait toujours pas s’il a vraiment été réalisé par le célèbre Banksy, I’m still here parvient encore à susciter de grandes interrogations par une simple idée de dispositif. A ceci prêt que, dans le premier, c’est le fait que le visage de Bansky soit inconnu et masqué à l’écran qui suffit à rendre ambigu tout le film en terme d’identité des personnes qui sont en présence devant et derrière la caméra, tandis qu’ici, le flou tient de manière moins radicale, plus diffuse mais néanmoins passionnante à la part de réalité et à celle de jeu qu’il y a dans ces images de Joaquin Phoenix (on se rapprocherait dès lors, toutes proportions gardées, du récent Pater d’Alain Cavalier, avec Vincent Lindon). Et, également, à l’impact que peut avoir l’œuvre cinématographique en tant que telle sur le public, les médias, les personnes qu’elle met en scène, parfois sans que celles-ci aient été mises au secret. Face à une critique et un public américains dont on sait à quel point ils peuvent être puritains, les deux complices prennent des risques en jouant de manière particulièrement radicale, crue parfois, avec le motif souvent vu – en fiction ou dans la réalité – de la star déchue qui se livre à une autodestruction. Le film ne montre pas cet impact qu’il suscite pour lui-même, et c’est pour cela que sa distribution française, scandaleusement tardive et limitée (cinq copies), est inappropriée : elle coupe le public du remous médiatique qui aurait été propice à une observation quasi sociologique de ce rapport du public, des médias et du microcosme hollywoodien à cette représentation originale du star-system et de ses plus impitoyables règles. On n’est pas au courant, par exemple, de la réaction de plusieurs des stars que l’on voit défiler à l’écran dans leur propre rôle à l’annonce du fait qu’elles aient été dupées, qu’Affleck les ait montrées en train de se moquer sans scrupule d’un collègue. Ben Stiller, que l’on voit venir tenter de raisonner Phoenix chez lui dans une scène hilarante et qui donna l’air au tout-Hollywood de se payer la tête de ce dernier en se déguisant aux Oscars 2009, avait été mis au secret, Casey Affleck l’a dit. Idem pour Natalie Portman, sur scène avec Stiller lors de grand moment d’humiliation qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la cruauté dont peut faire preuve un monde à l’égard d’un corps soudain en bute à ses règles tacites et qu’il faut rejeter au plus vite, et aux yeux de tous.

Si I’m still here demeure un peu un documentaire, c’est donc moins sur quelques mois de la vie de Joaquin Phoenix que sur ceux qui le côtoient et/ou le regardent, lui, cet homme que la mise en scène sait – de manière peut-être trop démonstrative – nous montrer soudain seul et perdu. Un journaliste du Suntimes évoquait à juste titre dans un entretien avec le réalisateur à quel point, au cours de cette période où Phoenix a fait débordé un rôle atypique sur chacune de ses apparitions publiques, peu de professionnels (voire aucun) ont exprimé de l’inquiétude, de l’appréhension, de la compassion vis-à-vis de l’état psychologique dépressif qui pouvait sous-tendre le revirement si soudain de l’acteur. Cette froideur des rapports entre célébrités est évoquée à l’écran lors de ces scènes récurrentes où Phoenix cherche à entrer en contact avec P. Diddy, son producteur potentiel, puis le rencontre enfin dans son studio d’enregistrement – et dans quelle atmosphère ! Méprisant au possible, snobant cet acteur brillant qui, flanqué d’une barbe et de lunettes rafistolées, ne devient visiblement qu’un looser à ses yeux, le rappeur pourrait s’être lui aussi vu demander par Affleck de jouer le jeu et d’en rajouter… ou avoir été naturel, naturellement abject. Certains évènements du film sont plus clairement articulés entre eux par les deux beaux-frères et leurs complices, de sorte qu’ils offrent au tout quelques arcs narratifs et émotionnels. Pour en revenir à Ben Stiller, il semble que son humiliation par Phoenix qui refuse de camper un second rôle dans Greenberg dont lui tiendrait le haut de l’affiche trouve sa revanche perfide lors des Oscars 2009, comme dans une fiction sur le monde du spectacle, telle que Eve de Mankiewicz (1950) ou Une Star est née de Cukor (1954), dans lesquels on se lance également des piques lors des cérémonies les plus prestigieuses. La limite de ces choix de dramaturgie et de la joliesse visuelle qui laisse parfois deviner un dispositif de tournage tout sauf minimaliste est qu’ils ont l’air de concessions formelles faites à un Hollywood dont le film s’attache pourtant à montrer les coulisses les moins reluisantes. On les pardonne sans problème à un cinéaste dont les débuts sont très prometteurs (le dernier plan séquence, qui évoque autant un enfoncement qu’une volonté de se retirer du monde pour trouver la paix, est magnifique) et à un acteur dont on s’étonnait qu’il nous fasse si tôt ses adieux. Ce geste farouche, culotté, sans précédent, lui ressemble bien plus.


Réalisation : Casey Affleck
Scénario : Casey Affleck et Joaquin Phoenix
Production : Amanda White, Casey Affleck et Joaquin Phoenix
Bande originale : Marty Fogg
Photographie : Casey Affleck, Magdalena Gorka et Joseph Aguirre
Montage : Dody Dorn
Origine : Etats-Unis
Titre original : I’m still here
Date de sortie : 13 juillet 2011
NOTE : 4/6

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