L’Idéal

REALISATION : Frédéric Beigbeder
PRODUCTION : Légende Films, Nexus Factory, Orange Studio, UMedia
AVEC : Gaspard Proust, Audrey Fleurot, Anamaria Vartolomei, Jonathan Lambert, Camille Rowe, Olivier Broche, Alexandrina Turcan, Anthony Sonigo
SCENARIO : Frédéric Beigbeder, Nicolas Charlet, Bruno Lavaine, Yann Le Gal, Thierry Gounaud
PHOTOGRAPHIE : Gilles Porte
MONTAGE : Dorian Rigal-Ansous
ORIGINE : France
GENRE : Comédie
DATE DE SORTIE : 15 juin 2016
DUREE : 1h30
BANDE-ANNONCE

Synopsis : L’ancien concepteur-rédacteur Octave Parango s’est reconverti dans le « model scouting » à Moscou. Cet hédoniste cynique mène une vie très agréable dans les bras de jeunes mannequins russes et les jets privés de ses amis oligarques, jusqu’au jour où il est contacté par « L’Idéal », entreprise n°1 de cosmétiques au monde, secouée par un gigantesque scandale médiatique. Il a désormais sept jour pour trouver une nouvelle égérie en sillonnant les confins de la Russe postcommuniste, sous les ordres de Valentine Winfeld, une directrice visuelle sèche et autoritaire…

Connaissez-vous le métier de « scout » ? Non, on ne parle pas de cette étrange activité qui consiste à se fringuer en bermuda kaki-caca pour aller cultiver son jardin dans une forêt ou vendre des calendriers à la sortie de la messe. C’est d’ailleurs tout l’inverse d’un métier prompt à enseigner la solidarité, l’entraide et le respect. Le « scout » est ici une sorte de « proxénète de l’apparence », voué à parcourir l’ensemble des pays de l’Est à la recherche de la « femme parfaite ». Et bien sûr, c’est un travail d’analyse de premier ordre, basé sur des critères de sélection très stricts, où se combinent de façon harmonieuse la géométrie spatiale (c’est très important, les formes…) et le regard concupiscent (c’est très important, les… euh…). Bref, le bon plan idéal pour ce grand cinglé d’Octave Parango, qui aura donc largué la publicité qui décervèle pour le mannequinat qui déshabille. Le voilà donc chargé de repérer tout ce que la patrie de Poutine compte de filles potentiellement baisables et d’unifier les canons de beauté selon des critères physiques uniques. Un nouveau fascisme en chasse un autre, sauf que Beigbeder n’est pas du genre à se livrer à une dénonciation proprette, en général destinée à astiquer l’ego du critique ciné bobo qui adore s’indigner du monde qui l’entoure tout en dégustant son chou-fleur bio. Le bonhomme persiste et signe dans la satire bazooka : il a l’air de nous hurler « Au secours » devant la vacuité du monde qu’il investit (et dans lequel il semble adorer se projeter), mais en réalité, c’est juste un « Pardon » ironique qu’il nous envoie, avec un bon gros cynisme en guise de rouge à lèvres. Avoir mis bout à bout les deux termes pour titrer la suite de son chef-d’œuvre littéraire était sans doute le plus salutaire des doigts d’honneur.

Présenté à sa sortie comme la suite de 99 francs (du culte en puissance qui supporte toutes les relectures), Au secours pardon aura fait grand bruit, notamment de par son tableau d’une Russie postcommuniste et dépravée, laquelle finit par tenir tête à l’Occident à force d’en avoir digéré tous les pires travers (pétrole, trafic d’armes, prostitution, pornographie…). Dans ce pays malade se trouve donc l’hypothétique « perle rare », prête à quitter l’école à seulement quinze ans pour devenir un cintre de 1m80, histoire de mouliner du rêve sur papier glacé pour une nuée de ménagères à la cervelle atrophiée. Pas étonnant qu’Octave, ceinture noire de débauche et diplômé de cynisme, se sente là-bas comme un poisson dans son bocal. En signant lui-même l’adaptation sur grand écran de cette suite sulfureuse, Beigbeder ne fait pas qu’asseoir sa révérence envers Jan Kounen, dont la précédente adaptation (99 francs) avait déjà atteint des sommets d’inventivité, et dont il duplique à nouveau la dynamite visuelle et auditive qui y faisait office de mise en scène. Le sujet se voit donc ici réadapté au format cinéma, faisant primer l’image et le cadre sur tout le reste, avec le verbe qui claque en guise de nappage. L’essai réussi de L’amour dure trois ans est donc transformé avec brio : on y retrouve le même goût du narrateur sarcastique qui brise le quatrième mur (Gaspard Proust remplace ici Jean Dujardin, et ce n’est pas plus mal), la même immersion dans le cadre par le biais du plan-séquence (celui qui ouvre le film donne le tournis), la même précision de poseur de bombes en matière de répliques ultra-violentes, et la même propension à vouloir déshabiller le contemporain pour mieux en exhiber les vergetures.

Le ton provocateur de Beigbeder est donné dès sa présentation de cette multinationale de cosmétiques surnommée « L’Idéal ». Directeurs dominateurs ou salariés dominés, tous se renvoient le ballon de la suffisance et/ou du pathétique dans un torrent de répliques assassines, le tout chapeauté par une tête pensante, cassante comme les cheveux et sèche comme les pointes, qui officie depuis sa salle de crise à la Docteur Folamour (chapeau à Jonathan Lambert, qui parodie génialement l’ancien directeur transsexuel de L’Oréal). Autour de cet ovule grossissant et voué au fascisme de l’apparence (« Bientôt, toutes les femmes seront uniques ») gravitent des spermatozoïdes de vacuité abyssale dont il est préférable de rire à gorge déployée. Le tableau est ici édifiant, d’un mannequin pris en flagrant délit de sextape nazi-SM sur YouTube (avec « Heil Hitler ! » en guise de râle orgasmique) à des jeunes innocentes qui pensent à une taille de chaussure quand elles entendent « 39-45 », en passant par un oligarque russe qui fait vivre un Space Mountain cocaïné aux invités de sa partouze privée (laquelle renvoie d’ailleurs Projet X au niveau d’une bataille de polochon entre adolescentes acnéiques). Tout ça enjolivé par l’inspiration graphique d’un cinéaste qui déploie dix idées par plan (la scène du casting, entre phrases qui giflent et scrolling qui éjecte, est un pur régal) et qui n’hésite pas à convoquer tout et son contraire pour rendre compte de la folie du monde d’aujourd’hui. A titre d’exemple, voir les Pussy Riot tacler la dictature du paraître sur fond du Barbie Girl d’Aqua suffit à provoquer une petite érection.

Que le titre du film fasse immédiatement penser à un célèbre poème de Baudelaire n’est pas un hasard, surtout lorsque l’on repense à ses premiers vers : « Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes / Produits avariés, nés d’un siècle vaurien / Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes / Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien ». Qu’il s’agisse d’Octave et de sa directrice Valentine Winfeld (épatante Audrey Fleurot), tous sont ici des zombies, absorbés par un spleen existentiel qui leur fait perdre le sens des réalités. L’une des phrases du livre était déjà très claire là-dessus : « Je ne sais pas qui je suis et je ne suis plus qui j’étais ». Pour sortir de ce cauchemar, Beigbeder a une théorie, en fin de compte très similaire à celle de 99 francs : l’amour. Le seul point négatif du film est à relever dans ce happy end sur la parentalité, moins parce qu’il fait brutalement chuter le taux de cynisme que parce qu’il intervient trop brutalement, achevant ainsi une évolution peu crédible de ses deux protagonistes. On sortira néanmoins du film en se disant que son réalisateur n’a décidément pas son pareil pour forcer la comédie hexagonale à dégainer le service trois pièces. Pour votre jouissance pelliculaire, on vous conseille donc la nouvelle lotion Beigbeder : elle hydrate le cynisme, tonifie l’image, raffermit le verbe et renforce les zygomatiques. Résultat : notre mental de spectateur n’en est que plus fort. L’Idéal, parce qu’il le vaut bien.

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