I Come With The Rain

Il y a des jours comme ça, dans une vie de cinéaste, où l’on se rend compte un peu tard à quel point le projet ambitieux que l’on portait en soi depuis un bon moment ne pouvait que porter une sacrée poisse lors de son accouchement. Du magistral Apocalypse now de Francis Ford Coppola jusqu’au controversé Southland Tales de Richard Kelly, les exemples ne manquent pas, même si ces deux films-là avaient en commun de puiser dans leur énergie interne (forcément chaotique) afin de trouver leur singularité et d’atteindre un degré d’excellence inédit. Dans le cas de l’opus du cinéaste franco-taïwanais Trân Anh Hùng, l’appréhension s’avère encore plus aisée, et pour cause : en raison d’une postproduction désastreuse, le résultat se révèle être un échec bien embarrassant, d’autant plus surprenant qu’au banquet des cinéastes maudits, le bonhomme ne serait certainement pas à placer au premier rang. Toutefois, à travers une filmographie à la limite de la schizophrénie, zigzaguant du drame intime et sensoriel (L’odeur de la papaye verte, A la verticale de l’été) au polar stylisé et ultraviolent (Cyclo), il était possible d’espérer que Hùng allait ici opter pour la fiction-somme, combinant son style épuré à un rythme de thriller trépidant, ce que le casting très hétéroclite (constitué de stars chinoises ou américaines) et les premières images très esthétisantes laissaient déjà supposer.

C’était sans compter sur l’intervention du producteur Jean Cazes, ayant vite déchanté à la suite de la découverte du premier montage du film, ce qui aura entraîné une longue année de procès entre lui et le réalisateur. Et entre deux allers-retours au tribunal, Hùng aura subi le pire dans ce genre de situation : être contraint de finir tant bien que mal une postproduction dont l’issue ne pouvait être que douloureuse. Bilan de l’affaire : un montage torché en quatrième vitesse, une sortie en salles expédiée dans trois pays d’Asie (Japon, Taïwan et Corée du Sud), une jeune société de production condamnée à déposer le bilan (ce qui aura permis à Hùng de stopper l’exploitation du film), et le souvenir d’un film boiteux, totalement rejeté et renié par son propre créateur, dont les chemins de la distribution s’avèrent aujourd’hui fort compromis. A ce jour, il est même envisageable que le film ne sorte jamais en France, y compris sous l’angle d’une exploitation en direct-to-DVD. Mais la curiosité étant trop forte, l’existence d’un Blu-Ray anglais était là pour permettre un relevé analytique des dégâts. Fallait voir. On a vu. Et on ne peut que comprendre l’attitude du cinéaste, le massacre effectué sur I come with the rain étant à la hauteur de ces rumeurs négatives, même si quelques petits éclairs de génie surgissent au détour de quelques plans.

Pour bien mesurer l’écart entre le synopsis d’origine et le résultat final, la comparaison s’impose. Voici donc Kline (Josh Hartnett), ancien policier de Los Angeles qu’un riche et mystérieux industriel chinois engage comme détective afin de retrouver son fils Shitao (Takuya Kimura, vu dans 2046 de Wong Kar-waï), porté disparu en Asie depuis un long moment et désormais transformé en Christ moderne qui guérit les clochards. Une fois arrivé à Hong Kong, il retrouve un ami policier, Meng Zi (Shawn Yue), qui le met sur la piste du redoutable mafieux Su Dongpo (Lee Byung-hun, le vengeur du percutant A bittersweet life). Or, à la suite d’un tentative d’assassinat contre Meng, Kline se retrouve seul dans la mégalopole, sans aide extérieure pour mener son enquête, et replonge alors dans les souvenirs de l’affaire qui l’aura poussé à quitter la police : la longue traque d’un tueur cannibale (Elias Koteas), dont la particularité était de faire des sculptures avec le corps découpé de ses victimes, et envers lequel il aura éprouvé une fascination morbide et inavouable au point de s’identifier à lui… Rien qu’avec cela, on sent le potentiel d’un nouveau Bad Lieutenant, où l’enquête autour d’une disparition à élucider s’étofferait d’une quête rédemptrice permettant au protagoniste d’affronter ses propres démons. Or, en admettant que le vrai projet de Tràn Anh Hùng résidait là-dedans (difficile d’en être sûr), le coup de massue sera douloureux : non content d’y intégrer des éléments de thriller sud-coréen où la violence sèche surgit au cœur d’un environnement urbain oscillant entre le délabré et l’ultramoderne, le cinéaste rajoute aussi une love-story entre le mafieux et sa petite amie toxicomane (Trân Nu Yên-Khê, actrice à la beauté irréelle, également épouse de Trân Anh Hùng) qui frise l’anecdotique à force de n’avoir aucune interaction avec l’intrigue, ainsi qu’une poignée de micro-intrigues aussitôt débutées aussitôt évaporées.

Et n’oublions pas le plus frappant : pour bien appuyer la dimension rédemptrice du récit, voilà qu’une symbolique lourdement christique fait son apparition, ce qui nous vaudra des apparitions de croix dans un grand nombre de plans (sur les murs ou dans le ciel) et des phrases sentencieuses (première réplique du film : « Jésus est à l’agonie jusqu’à la fin du monde ») pour achever ce récit pataud sur le calvaire d’un homme, les mains cloués sur une planche de bois (visez le symbole !). Difficile de savoir si Hùng souhaitait nous offrir une relecture contemporaine du chapitre de la Passion, mais le récit s’avère si mal ficelé que le basculement d’une enquête en terrain connu vers la rédemption expiatoire frise plus d’une fois l’artificialité pompeuse. Le remontage du scénario par les producteurs n’aidant pas à y voir plus clair, on se retrouve même embarqué dans un flux narratif troué de partout, où l’on passe sans crier gare d’une scène sans intérêt (une excursion aux Philippines expédiée en trois minutes, un dîner où l’on bouffe du poisson âgé de 75 ans, etc…) à une scène d’action nerveuse, l’absence de découpage musical et émotionnel n’aidant pas à favoriser l’immersion dans l’intrigue. Ne reste alors que la musique de Radiohead, utilisée en très grande partie pour étayer les rares étreintes romantiques entre Lee Byung-hun et Trân Nu Yên-Khê, et quelques grands moments de ridicule dont la portée subversive et dérangeante côtoie le néant le plus total. Par exemple, au cours d’un rituel débile, le mafieux éclate violemment la tête d’un traître à grand coups de marteau, ce dernier étant sanglé dans une combinaison en plastique : on a vu pire comme idée de scène de meurtre, mais à cause d’une violence éludée par des ellipses, d’une musique qui étouffe le son de la scène et d’un acteur qui glisse sur les flaques de sang après s’être déchaîné, c’est la consternation qui s’invite.

Toutefois, aussi boiteux soit-il en raison de sa fabrication chaotique, I come with the rain n’en est pas pour autant un navet absolu, loin de là. La poésie sensorielle propre au cinéma de Trân Anh Hung se ressent dans de nombreux cadres, son travail sur la captation organique des éléments visuels et sonores (la moiteur d’une peau en sueur, le bruit d’une pluie tropicale, le brouhaha urbain, etc…) trouvant ici un ancrage adapté avec la superbe photographie du film, sans doute la seule grande survivante du projet. Même la découverte de fascinantes créatures lovecraftiennes dans l’antre du tueur joué par Elias Koteas provoque à la fois malaise et fascination, et on pourra aussi sauver cette idée d’une série de photos symbolisant la fragmentation du corps d’une victime, que le héros s’acharne à étudier et à recomposer façon puzzle comme pour créer un parallèle avec sa propre rédemption. Mais tout ça ne représente ici que des bribes d’excellence, égarées et éparpillées n’importe comment sur un vaste tableau en décomposition. Côté casting, c’est assez mitigé : si l’équipe asiatique ne démérite pas, on ne peut pas en dire autant de Josh Hartnett, décidément indécrottable dans sa quête éperdue d’inexpressivité, et incapable de dégager un minimum de charisme entre les mains d’un excellent directeur d’acteurs. Pire encore : on ne s’attache pas une seule seconde à son personnage, ce qui constitue un handicap de taille. Inutile d’en rajouter plus… Suite à ce terrible chaos artistique, Trân Anh Hùng aura toutefois eu le temps de penser ses plaies : en effet, son excursion japonaise s’est soldée par une jolie adaptation du roman culte de Haruki Murakami (La ballade de l’impossible, sorti en salles l’année dernière), à travers laquelle il était possible de constater que son style poétique et sensoriel était resté bel et bien intact. Après le calvaire, la résurrection…

Réalisation : Trân Anh Hùng
Scénario : Trân Anh Hùng
Production : Jon Kilik, Jean Cazes, Fernando Sulichin
Bande originale : Gustavo Santaolalla
Photographie : Juan Ruiz Anchia
Montage : Mario Battistel
Origine : Espagne/France/Vietnam
Date de sortie : un jour, peut-être…

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