High Life

REALISATION : Claire Denis
PRODUCTION : Alcatraz Films, Arte France Cinéma, Pandora Film Produktion, Wild Bunch
AVEC : Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin, Mia Goth, Agata Buzek, Claire Tran, Lars Eidinger, Ewan Mitchell, Gloria Obianyo, Jessie Ross, Scarlett Lindsey, Victor Banerjee
SCENARIO : Claire Denis, Jean-Pol Fargeau, Geoff Cox
PHOTOGRAPHIE : Yorick Le Saux
MONTAGE : Guy Lecorne
BANDE ORIGINALE : Tindersticks
ORIGINE : Allemagne, France, Pologne, Royaume-Uni
GENRE : Drame, Science-fiction, Thriller
DATE DE SORTIE : 7 novembre 2018
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au-delà de notre système solaire, un groupe de criminels condamnés à mort ont accepté de commuer leur peine en participant à une mission spatiale gouvernementale, vouée à l’échec, dont l’objectif est de trouver des sources d’énergie alternatives à proximité d’un trou noir, mais aussi de prendre part à de mystérieuses expériences de reproduction…

De la science-fiction par Claire Denis, ça pouvait donner quoi ? Tout sauf de la science-fiction, bien sûr. Ou alors de la science à l’intérieur d’une fiction, sous l’œil d’une réalisatrice ô combien précieuse qui reste encore l’une des seules – sinon la seule – en France à avoir su mettre en pratique une certaine science de la fiction. On joue avec les mots, certes, mais l’évidence est là : pour la réalisatrice de L’intrus et de Trouble Every Day, la fiction est avant tout destinée à s’auto-générer par la mise en pratique, à la manière d’une expérience de chimie régie par l’instinct et la sensation. Et chimique, c’est peu dire que son cinéma l’est : un cadre et un découpage qui dictent tout, un didactisme littéraire qui s’en va le plus loin possible, un psychologisme vaporisé au profit de l’évasif, des non-dits qui invitent à s’imprégner des plans et des points de raccordements, des regards qui chuchotent ce que le dialogue ne peut exprimer. Bref, une narration instable où le spectateur expédie fissa sa propre passivité à la poubelle pour au contraire devenir plus actif que jamais et entamer un vrai dialogue avec une œuvre artistique. Si ses films continuent longtemps après de nous gratter le fond du cortex, c’est parce que leurs images, destinées à devenir les nôtres, ne font que nous inoculer un délicieux venin qui continue d’agir a posteriori. Pour une cinéaste qui a toujours mis un point d’honneur à faire de sa confiance dans le pouvoir de l’image le plus absolu des mantras, High Life fait figure d’apothéose. Science et fiction se frottent ici comme deux silex pour mieux nous laisser s’imprégner de leurs étincelles, loin de tout formatage. Avouons qu’un film qui semble toujours plus terre-à-terre à mesure qu’il nous envoie dans les étoiles, ce n’est pas courant. C’est parce que le voyage est avant tout intérieur, si l’on se réfère à la connexion tarkovskienne (Solaris n’est jamais très loin). Et parce que l’apesanteur ressentie – car apesanteur il y a – rend le vide paradoxalement plus palpable lorsque la « gravité » (dans tous les sens du terme) dicte sa loi ou essaie de la trahir. C’est dire à quel point l’expérience tentée par Claire Denis va faire mal et, in fine, viser juste.

Grosso modo, le pitch rejoint assez bien celui du Dante 01 de Marc Caro : dans un vaisseau spatial à la forme très étrange (quelque part entre une boîte d’allumettes, un Zippo customisé et un monolithe new look), plusieurs criminels condamnés à mort servent de cobayes en échange d’une commutation de peine. A première vue, une mission spatiale en dehors du système solaire afin de trouver des sources d’énergie alternatives à proximité d’un trou noir. En réalité, une suite d’expériences plus ou moins scientifiques sur la reproduction, placées sous la surveillance d’une mystérieuse doctoresse nommé Dibs (Juliette Binoche) au casier judiciaire lui aussi très chargé. Cette idée d’une prison spatiale où se met en place une communauté sans véritable chef suffit déjà à dessiner les contours d’un huis clos étouffant régi par des rapports de force de moins en moins contenus, sans pour autant nous faire croire à un Sa Majesté des Mouches délocalisé dans le cosmos. Mais ce qui prend ici racine dans chaque photogramme reste la solitude, le rapport à l’Autre (entre peur et besoin), la pulsion de (sur)vie face à l’instinct de mort, la spatialisation du corps et des visages dans un cadre qui les isole autant qu’il les libère. La fin du monde paraît proche parce qu’un trou noir se fait de plus en plus proche. Or, ce « monde », c’est quoi exactement ? Pour ce qui est de la planète Terre, quatre signes tangibles seront ici à relever : un voyage à la Kerouac sur le toit d’un train, un film de famille sur une plage bercée par les vagues, un match de rugby capturé sous la forme d’un film amateur, un vieux documentaire autour d’un rite funéraire indien. Quatre détails qui ont leur importance : le voyage, la famille, le collectif, la tradition. Quatre archives mélancoliques d’un passé que l’on devine à jamais perdu dans les limbes. Le futur, c’est ce trou noir, cette promesse de néant déguisée en ligne d’horizon circulaire. Ni passé clair ni futur clairvoyant, seul compte ici le présent, avec tous les curseurs à fond dans le no future : à l’intérieur de ce vaisseau-squat-tombeau en route vers l’infini, le chaos est en marche.

Comme toujours chez Claire Denis, le scénario est une ligne fluide – là encore coécrite avec son compère de toujours Jean-Pol Fargeau – qu’il va s’agir de tordre le plus possible pour mieux en déconstruire la temporalité. Face à cette « supernova narrative », le spectateur de High Life doit faire l’effort d’un rassemblement intime des pièces, avec comme premier stade une scène d’introduction très maline qui ne manquera pas de piéger les adeptes de la ligne claire. Qu’importe de savoir l’identité réelle de ces « individus sans passé », parfois à mi-chemin entre des marginaux zombifiés et des néo-utopistes nourris à la fibre antisociale. Qu’importe de savoir si ce Docteur Folamour à chevelure de sorcière qu’incarne Juliette Binoche se veut leur égale, leur guide, leur reine ou leur bourreau. Toute hypothèse trouvera ici racine. C’est la réunion des points par intuition qui permet de dresser des passerelles, de dessiner des ébauches de destinées, de réunir le tout. A titre d’exemple, la figure du chien pourra ici avoir une utilité mémorielle (elle appartient à une image choc du passé), historique (on songe au destin morbide de la chienne russe Laïka en visitant un vaisseau spatial uniquement peuplé de chiens errants) ou symbolique (questionner notre animalité par la confrontation à l’animal). Et pour favoriser cette liberté d’approche, les choix de production design font ici preuve d’un minimalisme royal : ni effets spéciaux ni gadgets proto-futuristes ni valses en apesanteur, mais un laboratoire, des cellules, une morgue et une serre afin de recréer l’illusion d’un cadre terrestre. Tous les ressorts visuels et fantaisistes de la SF moderne sont bannis, de même que la présence de l’astrophysicien Aurélien Barrau – expert en physique des particules – comme conseiller technique offre un réalisme spatial volontairement décalé. L’apesanteur n’est pas ici visuelle mais viscérale, ressentie au travers d’une gravité rétablie par la vitesse de la lumière (y compris dans le vide spatial !) et ainsi créatrice d’un effet de stase assez singulier, comme une série d’images en mouvement qui se figeraient en une seule image à force de se succéder trop vite. Terre et espace en symbiose, littéralement.

Si la caméra de Claire Denis a toujours fait l’effet d’une sonde, capable à elle seule de capturer la matière et le son qui circulent entre les corps et les espaces, High Life permet à sa cinéaste de monter encore d’un cran dans les extrêmes, via un récit qui superpose à ce tableau d’une solitude spatiale un tohu-bohu de sexualité à la fois déviante et abstraite. Bâtir une structure en huis clos où se joue la perpétuation de l’espèce humaine dans un but imprécis est déjà en soi une promesse de malaise, mais il faut voir comment Claire Denis ose en faire une véritable marche funèbre, où la dégénérescence du genre humain signe la victoire d’une science terroriste. Ceux qui furent au bord de la spasmophilie face aux scènes les plus dérangeantes des Salauds – opus si majeur et pourtant si mal-aimé dans la filmo de sa réalisatrice – auront tout intérêt ici à attacher leur ceinture. Tout devient affaire de « fluides » à transmettre ou à cracher, qu’il s’agisse du sang, du sperme ou des larmes (coucou Fassbinder). Surtout le sperme, ici lâché par masturbation assistée via une fuck box équipée d’un godemiché, ce qui permet en outre à Juliette Binoche d’oser un hallucinant acte de nudité graphique – on songe alors aux transes orgasmiques qui peuplaient les expériences corporelles de Philippe Grandrieux. Le reste, entre une agression sexuelle sadique, une masturbation vicelarde ou un procédé inséminateur ultra-tordu (on préfère ne pas vous griller la surprise…), place le désir et la solitude dans une zone dangereuse où plus rien ne se contrôle. Un cercle des déviances qui lézarde la réalité au lieu de vouloir à tout prix la polir, et qui, par un trouble narratif toujours à son zénith, met en lumière la matrice du cinéma de Claire Denis : ne pas donner du sens aux choses afin de mieux élucider la grande énigme des sens, quitte à balayer les idées reçues ou à tester la résistance physique de son audience. Ça vous dérange ? Tant mieux : le droit de scandaliser vaut autant que le plaisir d’être scandalisé, comme disait l’autre.

On évoquait plus haut le piège de la scène d’ouverture, et ce n’était pas des paroles en l’air. Il suffit ici de voir à quel point la présence (grillée d’entrée) d’un enfant dans le vaisseau spatial se voulait le signe avant-coureur d’une montée graduelle vers le malaise. Tout tient ici sur le parcours intime d’un mystérieux criminel (Robert Pattinson est toujours plus fabuleux d’un film à l’autre) qui rompt sa solitude et sa chasteté avec ce bébé – est-ce vraiment le sien ? – peu à peu transformé en une jeune femme très attirante. Tous deux, néo-Adam et néo-Eve de plus en plus proches du tabou absolu (la jouissance interdite à travers l’inceste et la fusion particulaire à travers le trou noir), ne font ici qu’isoler le point gravitationnel du récit, à savoir le besoin de transcender leur détresse et leur irrépressible besoin d’amour par un « premier pas » en direction de l’interdit et du néant. De cette « vie en hauteur » qui vise à se prendre pour Icare jusqu’à se laisser consumer par l’absolu, il ne restera en fin de compte qu’une lumière blanche, irradiante et abstraite, tout juste bercée par une voix mélancolique (le doux Willow chanté par Pattinson lui-même). Cette fin émeut et dérange si fort à la fois qu’on peine à l’évacuer de notre esprit. Elle va nous hanter, c’est sûr, à l’image de chaque composante de ce labyrinthe pulsionnel, allant de la photo éblouissante de Yorick Le Saux jusqu’au montage lancinant de Guy Lecorne en passant par la musique synthétique à basse fréquence des Tindersticks et un casting cosmopolite qui mérite tous les éloges (André Benjamin, Claire Tran, Lars Eidinger, Mia Goth…). Ainsi se sera révélé High Life, précis de fiction libre autant que fiction librement imprécise, mais surtout nouveau choc d’une cinéaste prodigieuse qui, dans son désir de fouiller la vérité cachée des comportements humains, a su faire briller sa plus belle étoile.

Photos : © 2018 Wild Bunch. Tous droits réservés

1 Comment

  • kathnel Says

    Un superbe article qui analyse parfaitement la complexité de ce film , éclairant tous ses axes d’interprétations possibles (ou presque) Difficile d’amener un autre éclairage . Gravité ou apesanteur sont les sensations éprouvées dans un huis clos parfois étouffant. Je reste toujours aussi touchée, bouleversée par la force du film qui laisse ouvertes toutes les interprétations, ses thématiques sur la solitude affolante, le corps, la pulsion, le désir et l’interdit fondamental de l’inceste. C’est aussi une interrogation sur le futur de l’Homme , sa finitude et/ ou sa perpétuation avec la science . Il est construit comme une mosaïque où s’imbriquent souvenirs, rappels de détails, bribes du passé et projection dans le futur…avec la vision de ce trou noir irradiant qui va les absorber. Juliette Binoche est une incroyable « déesse » de la procréation, sorcière à la chevelure qui rappelle celle de la Gorgone, déesse mère, ayant droit de vie et de mort…( la figure de la mère-femme-séductrice, se superposerait donc ici à la figure terrifiante de la mort.) Et cette fin, dont on peut entrevoir l’innocence de l’adolescente qui se dérobe à trop de proximité, l’espoir d’un renouveau, avec la promesse d’un nouveau soleil ou alors la finitude, avec la question autour de la transgression d’un tabou , ouvrant sur le trouble car sans réponse. Mélancolie en tout cas avec l’idée d’une irréversible perte « La mort rode là où l’inceste se dépose… Naître et mourir en un jour : tel est le douloureux paradoxe œdipien » Je terminerais en citant S. Freud « Quant à la solitude, au silence et à l’obscurité, nous ne pouvons rien en dire, sinon que ce sont là effectivement les circonstances auxquelles s’attache chez la plupart des humains une angoisse infantile qui ne s’éteint jamais tout à fait. » L’inquiétante étrangeté.

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