Hanezu, L’Esprit Des Montagnes

REALISATION : Naomi Kawase
PRODUCTION : Kashihara, Kumie, UFO Distribution
AVEC : Tota Komizu, Hako Oshima, Tetsuya Akikawa, Akaji Maro, Kirin Kiki, Norio Nishikawa
SCENARIO : Naomi Kawase
PHOTOGRAPHIE : Naomi Kawase
MONTAGE : Tina Baz, Naomi Kawase, Yusuke Kaneko
BANDE ORIGINALE : Hasiken
ORIGINE : Japon
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 1er février 2012
DUREE : 1h31
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans la région d’Asuka, berceau du Japon, Takumi mène une double vie : tranquille avec Tetsuya son mari, passionnée avec son amant Kayoko, sculpteur qui lui fait découvrir les plaisirs simples de la nature. Takumi apprend qu’elle est enceinte. L’arrivée de cet enfant est l’occasion pour chacun de prolonger son histoire familiale et ses rêves inassouvis. Mais bientôt, Takumi devra choisir avec qui elle veut faire sa vie. Comme au temps des Dieux qui habitaient les trois montagnes environnantes, la confrontation est inévitable…

Le souci avec les auteurs célébrés qui finissent par arriver au firmament de leur style, c’est qu’ils peuvent très vite se retrouver pris à leur propre piège par la suite, au point de voir le spectre de la vanité flotter au-dessus de leur caméra. Malgré tout le talent que ses trois précédentes œuvres auront su révéler, la réalisatrice japonaise Naomi Kawase n’aura pas su y échapper, et c’est bien regrettable. Certes, il est établi que son cinéma, travaillé par le rapport de l’humain à la nature et dominé par une composante thématique fortement ancrée dans la culture ancestrale nippone, n’est pas si accessible qu’on ne pourrait le croire, sans compter le fait que Kawase n’hésite pas à y inclure des éléments autobiographiques pour en faire le prolongement de son propre parcours. Mais ce qu’elle avait su ériger en manifeste artistique dans un film comme La forêt de Mogari (Grand Prix du Jury à Cannes en 2007), sublime ballade forestière où la question de deuil s’opérait sur deux générations au sein d’une nature poétique et mythologique, passerait presque aujourd’hui pour du repli sur soi-même avec ce nouveau long-métrage, Hanezu, dernier film de la précédente compétition cannoise à trouver le chemin des salles. Un détail qui, soyons honnêtes, ne surprend plus vraiment, tant chaque sélection du festival présidé par Thierry Frémaux s’est très souvent caractérisée par la présence d’un « intrus » au beau milieu d’une valise de grands films, un « film de trop » suscitant aussi bien l’ennui que l’incompréhension. Après Carte des sons de Tokyo en 2009 et My joy en 2010, c’était donc au tour de Hanezu de recevoir le bonnet d’âne. Injuste ? Oui, mais l’essentiel du film avait déjà été plus ou moins évoqué lors des quelques discussions, et les principaux défauts du film prenant place aussi bien dans son scénario que dans sa mise en scène, on va donc se permettre de les passer un peu en revue.

Entièrement fondé sur un poème de l’anthologie Manyoshu (un recueil de poèmes traitant de l’amour et rédigés au cours du 8ème siècle), le film résume dans un premier temps son unité d’action au strict minimum : deux hommes, une femme, un triangle amoureux qui prend place au cœur d’une communauté rurale. A partir de là, vu que les plus beaux moments de La forêt de Mogari sont encore vivaces dans nos mémoires de cinéphiles, on pense être en terrain connu : confrontation méditative de l’humain avec les forces invisibles de la nature, rapport permanent entre la vie et la mort (ce qui le rapproche très souvent du cinéma de Mizoguchi), réalisation caméra à l’épaule qui suit les personnages dans leurs déplacements, gros plans étirés sur des visages qui transpirent le réel, travail de sublimation sur les images iconiques de la culture nippone, etc… Le style Kawase est bien là, aucune ambiguïté ne filtre sur le processus, sa mise en scène ne semble pas avoir varié d’un iota. Mais le problème, c’est qu’à l’instar des êtres humains décrits dans ce nouveau film, une bonne partie de son âme s’est évaporée.

Le principal reproche que l’on pourra adresser à Naomi Kawase, c’est qu’en cherchant à radicaliser sa mise en scène vers toujours plus d’économie, elle en arrive à ne plus être capable d’émouvoir ou d’impliquer le spectateur. Sans avoir réellement la dimension d’un beau livre d’images désincarnées (quoique…), Hanezu donne avant tout la sensation de préfigurer la solitude de plus en plus prononcée d’une réalisatrice célébrée et talentueuse, désormais si renfermée dans ses intentions que le public auquel elle souhaite s’adresser semble se résumer à sa seule personne. Rien qu’avec son scénario minimaliste et une unité géographique aussi fixe, on pouvait espérer que son exploration du triangle amoureux pouvait se prévaloir d’une approche universelle. Sauf que non : à force de ne focaliser son regard d’artiste que sur les traditions ancestrales du Japon et d’évaporer toute information au profit d’un repli sur des codes ancrés dans un patrimoine spécifique, Kawase se prive ainsi d’une bonne partie de son public, ce qui explique sans difficulté le rejet et l’incompréhension qui auront nourri la présentation du film à Cannes. Bon, les familiers des photographies de jardins japonais ne seront pas si dépaysés que cela, le film nous ressortant la valise des images d’Epinal propres à la culture nippone (rizières, arches, temples, vastes escaliers, collines, cèdres, dalles funèbres, etc…), mais il est assez incompréhensible qu’une cinéaste japonaise ose réduire ce microcosme ancestral à de simples détails figés dans le cadre et isolés de la narration. Dès lors, bon courage pour tenter de dessiner la fusion qui s’opère peu à peu entre le passé, le présent et la mythologie (dont la nature est aussi bien le témoin que l’espace-temps), voire pour épouser l’approche panthéiste souhaitée par la réalisatrice.

Sur ce dernier point, son film sombre plus d’une fois dans le symbolisme lourd de sens : le film débute sur un chantier où de grosses machines creusent la terre pour la transformer en boue informe (les hommes détruisent la nature et ne peuvent communier avec elle, merci, on a bien compris), puis se poursuit par le chevauchement de deux voix off poétiques où s’illustre une légende ancestrale (les trois montagnes du film symbolisent la bataille entre deux hommes amoureux de la même femme), et s’immerge pour tout le reste du film dans un cadre rural où va se dérouler cette banale histoire autour de la fragilité d’un couple. Une histoire qui n’atteint pas des sommets d’originalité (après s’être révélée enceinte, l’héroïne doit choisir entre son mari attentionné et son amant sculpteur), et que Kawase ne prend pas toujours la peine de développer autant qu’on l’aurait souhaité. On reste sans cesse en surface, comme lors de ces apparitions de fantômes du passé (dont un soldat décédé), certes fusionnelles au cœur de la narration mais assez mal amenées par la mise en scène très brouillone dont fait preuve la réalisatrice, ou encore lors de l’apparition récurrente d’un nid d’oiseaux situé sur le plafond d’une maison (et que les deux héros tentent de protéger autant que possible : respect de la nature, hein, on se comprend bien ?). Quelques trous d’air narratifs, beaucoup plus oniriques et angoissants (on retiendra l’apparition d’insectes grouillants près d’un tombeau ouvert, sans doute l’une des rares images marquantes du film), réussissent tout de même à alléger le récit de façon minimale, mais trop de récurrences (des voix d’outre-tombe qui récitent toujours le même haïku, des dialogues sursignifiants et parfois sans lien avec l’image, etc…) tendent à casser le plaisir de l’immersion et rabaissent le film au stade d’un exposé philosophique laborieux où chaque intention est assénée à coups de massue, sans que l’on puisse forcément saisir de quoi il est question. Curieux paradoxe.

Après, il faut le reconnaître, Kawase sait filmer la nature. Avec peu de choses, finalement : des plans fixes, la mise en valeur des éléments matériels (ici, des tentures qui flottent dans le vent), une caméra discrète qui isole un élément spécifique en arrière-plan (quoique le tournage en caméra portée s’avère parfois irritant), et au bout du compte, la captation d’un sentiment rare de zénitude et d’apaisement. Reste que, pour ce qui est de révéler la dimension élégiaque de la nature par le simple pouvoir de sa caméra, Naomi Kawase n’est définitivement pas Terrence Malick. Pour une fois, même lorsqu’elle tente d’illustrer l’hédonisme d’un tel cadre à travers le personnage du sculpteur, elle échoue bizarrement à en traduire l’essence autrement que par une succession de banalités niaises. Il suffit de voir ces quelques scènes ineptes que l’on croirait extraites des scènes coupées de MasterChef : pas sûr qu’il soit intéressant d’entendre un type apprendre à sa femme qu’il est possible de faire une salade avec des feuilles de tomates (il paraît qu’il suffit de les arroser : merci du scoop !), ou de contempler un autre type en train de découper les légumes de façon méthodique pendant cinq minutes. Un peu plus tard, on se croirait en visite chez Mr Bricolage : un type admire un petit objet sculpté par l’un des deux héros, et demande la confirmation qu’il a bien été taillé à partir d’un cèdre noir (d’accord, mais quelle est l’utilité de cette scène ?).

Au final, la caractéristique du projet filmique de Kawase est à double tranchant : soit ça touche au sublime en se focalisant sur un shintoïsme évanescent et jamais surligné (ce qui faisait toute la force de La forêt de Mogari), soit ça vire au pensum vaniteux à force de ne pas savoir aborder son sujet autrement qu’avec des clichés sans queue ni tête. Par la force des choses, avec sa mise en scène aussi inégale que sa narration, Hanezu pourrait presque se voir comme la cristallisation du travail de sa réalisatrice, avec cette image marquante d’un oiseau en cage comme épicentre du projet. Cet oiseau, c’est Naomi Kawase elle-même : un talent que l’on croyait capable de voler vers les plus hautes cimes, mais qui, au bout du compte, se retrouve bloqué dans un cadre délimité par des barrières, l’empêchant pour l’instant de se réapproprier tout ce qui faisait l’essence de son art.

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