Freddy contre Jason

REALISATION : Ronny Yu
PRODUCTION : Metropolitan FilmExport, New Line Cinema, Sean S. Cunningham Films, WTC Productions
AVEC : Robert Englund, Ken Kirzinger, Monica Keena, Kelly Rowland, Jason Ritter, Katherine Isabelle, Brendan Fletcher, Lochlyn Munro, Robert Shaye, Zack Ward, Chris Marquette
SCENARIO : Mark Swift, Damian Shannon, Wes Craven, Victor Miller
PHOTOGRAPHIE : Fred Murphy
MONTAGE : Mark Stevens
BANDE ORIGINALE : Graeme Revell
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Fantastique, Horreur
DATE DE SORTIE : 29 octobre 2003
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Voilà bien longtemps que Freddy Krueger ne hante plus les nuits des jeunes d’Elm Street. Les drogues secrètement administrées aux adolescents par leurs parents empêchent tous les cauchemars et le condamnent à l’impuissance. Pourtant, non loin de là, l’instrument de sa vengeance attend : Jason Voorhees, le tueur maniaque enterré, n’est pas tout à fait mort. Freddy le sait et décide de pénétrer son esprit. Il va faire de lui le bras armé de son terrifiant retour. Bientôt, Elm Street redevient un enfer. La jeune Lori Campbell et ses amis voient les morts violentes se multiplier autour d’eux. Entre Freddy et Jason, c’est à celui qui saisira ses victimes le plus rapidement. Très vite, ils deviennent concurrents. L’affrontement est inévitable. Lequel des deux monstres triomphera ? Nul ne le sait. Une chose est certaine : si certains survivent à ce choc, ils n’oublieront jamais…

Il y a eu bel et bien un malentendu sur Freddy contre Jason. D’entrée, avouons-le, ce titre a été mal compris : a priori, on nous promettait un match d’1h37, et il aura fallu attendre très exactement 1h17 pour qu’il démarre enfin pour de vrai. Mais non, c’était faux : le match était déjà là, bel et bien activé dès le départ. Parce que si match il y avait, ce n’était pas fondamentalement celui des deux mastodontes cultes du slasher 80’s. C’était au contraire – et avant tout – celui de deux schémas à la fois complémentaires et opposés du genre horrifique. Complémentaires parce qu’ils procèdent chacun du même mode opératoire (en gros, occire à la chaîne des ados sous hormones), et opposés parce que les hautes herbes qu’ils veulent tondre n’appartiennent pas au même terrain de jeu (le sadisme intra-rêves pour l’un, le jeu de massacre primitif et mécanique pour l’autre). Faire se rencontrer ces deux modes de l’horreur, c’était donc la promesse d’une confrontation avant tout théorique, où l’idée même d’un affrontement entre leurs deux boogeymen aiguisés relevait de la promesse fantasmatique – donc logiquement casée en fin de bobine afin de satisfaire les geeks en érection. Avant cela, le match était avant tout « interne » : tout tenait dans une sorte d’alliance de circonstance, vite leurrée par le désir de domination vicieux de l’une des deux parties (laquelle dérègle le schéma classique du slasher), et finalement rompue à grands coups d’assauts massifs et de gore dégénéré. Soit exactement la promesse que le minable Alien vs. Predator, prototype de cross-over débile et aberrant (quand bien même il devait son origine à l’existence d’un jeu vidéo FPS), n’avait jamais réussi à tenir.

Quand bien même le projet traînait sur les étagères du studio New Line depuis des années, quand bien même l’annonce d’un tel cross-over avait été soufflée par le plan final de Jason va en enfer (neuvième épisode d’une saga Vendredi 13 réputée pour son incommensurable nullité), quand bien même le très doué Ronny Yu (brillant réalisateur de Hong Kong encore auréolé du succès de son hilarante Fiancée de Chucky) s’était retrouvé catapulté aux commandes du film, tout était envisageable avec Freddy contre Jason. On pouvait d’ailleurs prendre de jolis paris au vu de la façon dont les deux franchises respectivement initiées par Wes Craven et Sean S. Cunningham ont su évoluer : fallait-il prolonger la mise en abyme de l’excellent Freddy sort de la nuit par une nouvelle déconstruction du film d’horreur, ou au contraire se lâcher dans un pur jeu de massacre décomplexé et référentiel à la manière de l’ultra-fendard Jason X ? Sans grande surprise, le résultat est un peu le cul entre deux chaises. Sauf qu’il fait ce choix en son âme et conscience, sans la moindre arrière-pensée, maîtrisant son grand écart façon JCVD en croisant de façon très ludique les sensibilités de ces deux monstres cultes.

A ma gauche : Freddy Krueger (Robert Englund), véritable fuck face vivante, tueur d’enfants maxi-pervers, sextuple médaillé d’or en punchlines beaufs ante-mortem, dont la faculté consiste à pénétrer les rêves de ses victimes pour les massacrer de la façon la plus effroyable – et la plus drôle – possible. A ma droite : Jason Voorhees (Ken Kirzinger), sorte de machine à tuer gorillesque au regard vide, avec masque de hockey sur la tronche et dix résurrections sur le CV, qui avance sans dire un mot avec sa machette aiguisée, histoire de zigouiller à gogo du crétin qui s’encanaille avec une régularité de gosse attardé qui trace sa route dans la nuit obscure. De ce fait, on devine bien le « truc » : faire se rencontrer ces deux-là ne peut pas embrayer fissa sur un match grandeur nature – l’impasse narrative serait alors décisive. L’esquive choisie pour amener peu à peu à ce duel est assez géniale : ses cibles de toujours n’ayant plus cauchemardé depuis un bon moment (les enfants ont été secrètement drogués par leurs parents), Freddy a perdu toute son aura flippante et utilise donc Jason comme marionnette tueuse afin de se rappeler au bon souvenir des habitants d’Elm Street. Un monstre qui exploite la malédiction d’un autre monstre : l’idée est amusante, de même que vouloir à tout prix utiliser le relatif anonymat de Jason (qui charcute pépère avec un ego au point mort) pour mieux se faire remarquer colle très bien avec l’esprit vicelard de Freddy. Et comme Jason est du genre à ne jamais sembler être à sec en matière de meurtres, la suite est prévisible : trop de concurrence tue l’efficacité, alors il va falloir se saigner l’un l’autre, griffes contre machette.

Entre l’alliance faussée et l’affrontement programmé, il y a bien entendu un slasher à dérouler, avec tout ce que cela suppose de clichés beaufs montés sur burnes qui se font défragmenter la tronche (mention spéciale au connard de service qui finit plié en deux dans son plumard par Jason !), de bimbos décervelées qui tombent le haut avant de se concurrencer dans la hausse du niveau de décibels (laquelle va hurler le plus fort ?) et de boogeymen monolithiques qui s’en donnent à cœur joie dans le saucissonnage de chair fraîche sans anesthésie. Manipulé à distance par un Freddy qui s’amuse à jouer avec ses propres souvenirs (dont celui de sa maman psychopathe), Jason mène donc logiquement la danse durant une bonne heure avec du slasher en bonne et due forme. Or, ceci pourrait ne rien augurer de bon, à vrai dire, surtout quand tant de passages obligés (dont la légende de Jason narrée autour… d’une table !) et de conventions plus éculées tu meurs (dont le grand classique de la mise à mort réprobatrice après le sexe) semblent n’être à nouveau que des cases à cocher, ici suivies à la lettre par un tâcheron servile et coincé du cul. Sauf qu’avec un grand malin comme Ronny Yu derrière la caméra, la recette répétitive de la saga Vendredi 13 subit ici le plus salvateur des liftings.

A bien y regarder, c’est tout juste si l’on ne sent pas le réalisateur davantage attiré par la façon dont Freddy abuse des faux-semblants pour garder l’avantage sur Jason. Bien sûr, ce n’est pas un hasard : comment lire cela autrement qu’en y voyant avant tout le rôle d’un metteur en scène très bisseux dans l’âme, tenté aussi bien par l’envie de tout contrôler que par celle de tout faire dérailler ? Si le cinéaste semble laisser ici toute latitude à Freddy pour honorer le jeu de massacre, c’est parce qu’il lui cède volontiers son pouvoir de démiurge : à lui donc d’ordonner la mécanique de son « acteur » (Jason, donc, réduit à un rôle ingrat : trucider du figurant sans rien dire) et de faire en sorte que la mécanique flemmarde du slasher soit de temps en temps chahutée par sa propension au tour de passe-passe sadique. La scène d’ouverture du film était d’ailleurs un pitch limpide de ce « film sur le point de se faire » : une bimbo se désape sur un ponton de Crystal Lake pour appâter le bôgoss qui l’accompagne, et voilà que le déroulement programmatique d’une mort à la Vendredi 13 n’était en réalité qu’un énorme leurre (Freddy déguisé en maman Voorhees). La scène avait valeur de manifeste, assumé tel quel. Le reste du film en cristallise toute la dimension théorique avec brio.

Au premier plan, on peut se contenter d’assister à la symbiose conflictuelle entre deux figures du Mal qui se fondent l’une dans l’autre avant de s’entretuer. Au second plan, on visualise surtout deux corps à forte teneur mythologique, où chacun d’imposer à son ami/ennemi sa propre éthique du meurtre, et ce jusqu’au moment où le bouchon de la concurrence finit fatalement par sauter. La perversité de Freddy, ordonnée depuis toujours par un goût du morphing too much (face à un fumeur de marijuana, le voilà en limace défoncée qui fume le narguilé !), atteint ici son plus haut stade d’expressivité lorsque le film bascule de plein fouet dans l’onirique. D’abord en revisitant la traditionnelle poursuite mentale entre Freddy et ses victimes dans la mythique chaufferie des Griffes de la nuit, ensuite en intégrant le « paysage mental » de Jason (un vaste marécage de boue et de têtes coupées, hanté par la mort et la désolation). Dans ces moments-là, Ronny Yu se la joue aussi « psy » que le fond discrètement sociologique de son intrigue (d’où la présence de Wes Craven comme « coscénariste » ?), déployant un style ultra-opératique où l’usage des couleurs primaires (du bleu, du rouge, du vert !) sert à merveille ce voyage barré dans différentes strates spatiotemporelles. Jusqu’au duel final, mettant fin au couple maudit formé par ses deux monstres au profit d’un pur combat de catch délirant façon Mothra contre Godzilla. Le degré de brutalité vire alors à l’excès le plus total : victimes de leurs méfaits, Freddy et Jason redeviennent cette fois-ci les jouets de leur propre metteur en scène, lequel prend un plaisir sadique à les voir s’arracher les yeux, se déchirer le foie, s’éclater les reins, se décapiter à coups de machette, etc… Lequel des deux gagnera ? On s’en fout. C’est le jeu qui compte, pas son issue.

S’il réalise ici un exemple rêvé de slasher syncrétique, capable d’amener deux figures mythiques du genre vers la fusion et la sublimation de leurs modes d’action, Ronny Yu est pourtant loin d’avoir réalisé un sans-faute. Il faut bien reconnaître que son tour de passe-passe théorique entre un Freddy reptile et un Jason servile n’a d’impact que lorsque les deux monstres – ou au moins l’un des deux – sont au cœur de la scène en question. Lorsque leurs victimes tentent de reprendre l’avantage sur eux ou sur les enjeux du scénario (en gros, que cache cette fameuse drogue que l’on donne aux adolescents d’Elm Street ?), le film semble coulé dans un moule horrifique qui ne fait plus effet, allant même jusqu’à susciter une gène carabinée dans quelques scènes conçues comme des climax. A titre d’exemple, on passe d’un facepalm à l’autre en voyant l’affligeante Kelly Rowland rouler des mécaniques de gamine de maternelle devant Freddy, et ce avant que Jason ne la massacre d’un coup sec. De même que le clin d’œil final, pourtant défini par Robert Englund comme un adieu définitif à son personnage, semble avoir été conçu en vue de franchiser l’idée de départ (ouf, on y a échappé !). Freddy contre Jason restera donc un film autonome, à la fois croisement réussi et synthèse réfléchie, qui se joue malicieusement de son bestiaire avant de le réactiver en tandem d’amis/ennemis jurés qui n’ont plus qu’eux-mêmes comme cible à sadiser et à éliminer. Dans la comédie, on avait déjà Laurel & Hardy, les Three Stooges ou encore le tandem du Mort de rire d’Alex de la Iglesia pour appliquer ce principe assez burlesque dans l’âme. Peut-être fallait-il donc lorgner du côté du cinéma d’horreur pour trouver les deux énergumènes capables de prendre la relève.

1 Comment

  • Félix Says

    C’est bien la première fois que je lis une critique plutôt positive, bien construite et argumentée de ce film, cible si facile des moqueries. Cela donnerait presque envie de le revoir ! Merci :)

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