Fatal

Michaël Youn, on l’aura adoré ou détesté pour mille et une raisons, parfois pour les mêmes dans les deux cas. Sauf que jouer le jeu des extrêmes n’est assurément pas la bonne voie à suivre pour tenter de régler l’affaire en quelques phrases : comme un certain nombre d’artistes controversés qui suscitent aussi bien l’adoration que le mépris, le cas Youn mérite d’être remis à plat afin de faire la part des choses. Qu’aura-t-on retenu du bonhomme, depuis ses débuts fracassants sur le cultissime Morning Live jusqu’à la sortie de Fatal ? Pour faire court, on y aura vu un type visiblement resté au stade de l’enfance, sans doute devenu star bankable un peu malgré lui, et dont la plupart des tubes musicaux ou des expéditions sur grand écran (La beuze, Les 11 commandements…) se seront soldées par un vrai succès public. Mais il y avait très clairement un autre Youn, moins glorieux et sans doute plus proche du véritable personnage : un comique-né qui, à force d’enfoncer les portes façon pitbull sans mesurer la portée de ses excès, semble avoir été pris d’une terrible angoisse à l’idée de pouvoir un jour perdre tout ce qui faisait sa gloire. Ce qui, on n’en doute pas une seconde, l’aura sans doute amené à se griller auprès de la profession et d’une partie de son public, si l’on en croit son côté susceptible et capricieux, ses craquages médiatiques sur les plateaux télé de Fogiel ou de Guillon, et surtout sa vendetta ringarde contre les journalistes lors de la sortie d’Incontrôlable (pire comédie du siècle, rappelons-le). Reste que l’on a tellement peu de comiques hexagonaux qui, portés par le simple plaisir de la déconne à l’état pur, n’ont de cesse que de vouloir éclater les frontières du politiquement correct et de ne pas se gêner pour le montrer… quitte à en montrer en un peu trop, d’ailleurs. C’est là que Youn aura réussi malgré tout à se démarquer de ses confrères : si les autres, qu’ils soient (plutôt) bons ou (très) mauvais, n’en finissent pas de faire chuter leur capital sympathie à force de vouloir plaire à Drucker ou à la ménagère (tiens, Michaël, v’là une idée de rime pour ton prochain tube !), le bonhomme n’hésite pas à mouiller la chemise, quitte à énerver les coincés du cul ou à faire preuve d’un trop-plein d’énergie. Et c’est cette énergie, aussi excessive que communicative, qui suffit en soi à faire de Fatal une réussite inattendue : alors qu’on le pensait définitivement incapable de donner un coup de polish à son image médiatique, non seulement Youn revient à la charge avec un personnage le plus barré de son univers (donc, pile poil celui que ses détracteurs vomissent), mais surtout, il passe à la réalisation pour dézinguer le star-system avec un max de dommages collatéraux.

Qu’on se le dise d’emblée : Fatal n’a strictement rien d’un coup marketing, et surtout, Youn ne stigmatise jamais sa détermination revancharde à grands coups de boule dans la tronche du spectateur. Bien au contraire, car, dès le premier visionnage du film, une évidence s’impose : cette comédie est moins celle d’un escroc cherchant à tout prix à revenir dans la course à la célébrité que celle d’un authentique amuseur public qui connait son sujet sur le bout des ongles. Avec, surtout, l’envie surpuissante de cracher dans la soupe et de n’épargner personne, à commencer par lui-même. Les mauvaises langues auront beau trouver là-dedans l’énième caprice d’un idiot qui souhaiterait faire son intéressant pour redevenir le n°1, ce sera peine perdue, tant le film est totalement à l’image de son auteur : excessif, outrancier, couillu, mal élevé, et de temps en temps contradictoire dans ses excès. En plus de cela, on ne s’étonnera pas trop de retrouver le personnage de Fatal Bazooka au coeur de ce projet : ce rappeur savoyard, qui incitait les jeunes à mettre leur cagoule pendant l’hiver sous peine de choper la pire des gastros, présentait un décalage et une dimension enfantine en accord parfait avec l’intrigue. Et l’intrigue, elle raconte quoi ? Ni plus ni moins que le principe des trois « R » : la réussite, la ruine et la résurrection d’un empereur du rap, vulgaire et bling-bling jusqu’à l’overdose, con comme un robinet et d’une régularité assez hallucinante dans la propension à chuter de son piédestal. Car voilà, dès qu’un obstacle de taille se ramène devant sa piscine à trois cent patates, rien ne va plus : l’artiste électro Chris Prolls, rival invraisemblable au look de Van Damme métrosexuel (il parle souvent en franglais), qui vit bio, mange bio, défèque bio, fait de la musique bio et se donne une image d’artiste engagé, quitte à vendre des disques pour soi-disant guérir les koalas atteints du sida.

Le temps d’une scène de présentation totalement bidonnante, rythmée par une mise en images blindée d’artifices judicieux et montée à la manière d’un épisode de Fréquenstar (mais avec une présentatrice bien plus siliconée et casse-couilles que Laurent Boyer), et où la vulgarité de Fatal et de Prolls se voit disséquée au scalpel MTV, on en arrive à se demander qui de Michaël Youn ou de Stéphane Rousseau va produire le plus de fous rires pendant le film (à la réflexion, on pencherait plutôt pour le second, sensationnel dans tous les sens du terme). Mais le jeu de massacre ne s’arrête pas là, tant Youn s’acharne à mettre tout le monde dans le même panier : les rappeurs tarés et noyés dans leur piscine d’illusions, les présentateurs télé en quête du scoop bien glauque, la petite lucarne inondée de marques et de pubs, les producteurs sans pitié ne reculant devant rien pour s’en foutre plein les stock-options, les bimbos siliconées à la cervelle remplie de steak haché, les fans débiles qui changent d’idole comme de brosse à dents, les brailleuses de hip-hop qui nous cassent les tympans, les chanteurs branchés tout juste bons à faire la couverture des Inrocks, l’hypocrisie des stars engagées dans l’humanitaire pour se faire mousser (à titre d’exemple, les « Enfoirés » deviennent ici les « Enculés » pour un tube anti-pédophile !), et même tous ceux qui n’ont rien demandé !

D’un bout à l’autre de ce jeu de massacre drôle et impitoyable, on croirait presque que Youn s’est amusé à mettre tout le monde (lui compris) dans le même shaker et à tout broyer d’un seul coup, mais sans refermer le couvercle, éclaboussant ainsi son public d’une soupe à la fois écœurante (parce qu’atrocement artificielle) et attachante (parce que c’est trop bon de s’en moquer). A force de côtoyer le star-system jusqu’à en épouser les moindres contradictions, l’acteur ne pouvait qu’en montrer la face la moins reluisante, et son film fait sans cesse preuve d’une vraie lucidité sur cet univers futile et infiniment opportuniste, tellement obnubilé de sa propre connerie et de son bling-bling exacerbé qu’il devient indispensable de le tourner en bourrique. Et à ce titre, il convient de revenir sur l’impressionnante maîtrise de la mise en scène de Youn, alors que son passage derrière la caméra laissait pourtant craindre le pire. On parlait auparavant de l’énergie débordante qui parcourait le métrage, mais celle-ci prend racine dans tous les aspects du film : la production design s’avère soignée et parfois même éblouissante, le montage est empreint d’un dynamisme rare pour une comédie française, la vacuité du star-system est ici stigmatisée par une mise en scène réellement travaillée qui joue sur les supports visuels (show télévisé, clip vidéo, parodie trash…), et surtout, l’ensemble prend vite l’allure d’un distributeur de gags insensé, généreux en vannes et sans aucun temps mort, contrastant d’emblée avec la plupart des comédies estampillées TF1, où le nombre de gags s’avère inversement proportionnel au budget dépensé pour la publicité…

Vu comme ça, le tableau semble idyllique. Sauf que, pour autant, il faut bien le reconnaître, Fatal n’est quand même pas une réussite totale. Outre le simple fait de reconnaître une valise de clins d’œil dans chaque scène (le plus agaçant étant la référence hyper explicite à la déchéance de Jean Dujardin dans Brice de Nice, qui frise le pompage fallacieux) et de s’apercevoir très vite que l’intrigue n’est qu’un décalque à peine avoué de Zoolander (ce que Youn aura plus ou moins revendiqué à travers ses interviews), on n’hésitera pas à considérer que toute la partie savoyarde, de très loin la plus faible de tout le film, souffre de longueurs et de gags pas franchement drôles : la quête de renaissance de Fatal s’accompagne d’éléments narratifs plus que lourdingues (la montagne à escalader : visez le symbole !), et on aurait pu largement se passer de l’illustration du concept de « fréquence sourde » (pour ceux qui ne connaissent pas, Google est votre ami), qui aurait eu davantage sa place dans un sketch miteux du Collaro Show. Au moins, ce qui ressort malgré tout de ces quelques égarements, c’est que l’acteur-réalisateur fait preuve d’une réelle générosité en multipliant les gags jusqu’à plus soif, les bons comme les moins bons, dans un esprit de pure saturation du récit. Comme quoi, pour ce qui est de la comédie française, l’attention portée au public n’est pas forcément une fumisterie chez la plupart des cinéastes.

Reste l’influence de la comédie américaine sur tout ce généreux shaker trash, qui, malgré une réception globalement positive du film, n’a pas manqué de susciter l’indignation des fanboys ne jurant que par Judd Apatow ou les délires trashouilles d’Adam Sandler. La comparaison s’impose d’elle-même en raison de la faculté de Youn à jouer du ridicule et de la crétinerie ambiante avec la même fureur jubilatoire qu’un Will Ferrell : en effet, l’influence de perles comme Anchorman ou Ricky Bobby se fait sentir à chaque plan, les deux comédies cultes d’Adam McKay ayant pris d’autres univers (le journalisme ou la course automobile) comme cadres d’un massacre jubilatoire des valeurs consensuelles par l’utilisation de la satire et de la caricature. Certes, Michaël Youn n’atteint pas le même niveau d’hilarité ou de méchanceté, mais ses excès, bien plus galvanisants que le dernier calembour merdique de Franck Dubosc, suffisent amplement à filer un sourire gros comme une patate pendant 1h30. Epaulé par des tas de nouveaux-venus (le génial Fabrice Eboué, l’insensé Jérôme Le Banner, la fracassée Isabelle Funaro) et par ses anciens collègues indispensables du Morning Live (dont le totalement shooté Vincent Desagnat), l’interprète d’Iznogoud accomplit ici une transition dans sa carrière et semble avoir enfin trouvé sa voie, comme il le suggère lors de la chanson pré-générique de fin. Son film est celui d’un type sincère et finalement plus attachant qu’il n’en a l’air, désormais bien conscient de ses failles et de ses mauvais côtés, mais qui continue d’aller jusqu’au bout de ses délires sans laisser le public sur le bord de l’autoroute à fous rires. Tout ça pour dire que Fatal, eh ben c’est vraiment pas mal. Ouais, c’est bien, t’as vu…

Réalisation : Michaël Youn
Scénario : Michaël Youn, Dominique Gauriaud, Jurij Prette, Isabelle Funaro
Production : Alain Goldman, Claude Léger, Jonathan Vanger
Photographie : Nicolas Bolduc
Montage : Carlo Rizzo, Paul Jutras, Antoine Vareille
Origine : France
Date de sortie : 16 juin 2010

1 Comment

  • Bon, tout d'abord, j'aime beaucoup votre site. J'avais tenté un site similaire l'an dernier qu'on a dû malheureusement stoppé en cours de route.

    Quant à Fatal, entièrement d'accord avec votre critique. A un détail prêt, celui de la fréquence sourde, qui lui aussi, fait partie des pompages du film, à un épisode de South Park intitulé "Le Bruit Marron". Voilà, juste pour dire ça.

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