Evolution

REALISATION : Lucile Hadzihalilovic
PRODUCTION : Les Films du Worso, Noodles Production, Volcano Films, Potemkine Films
AVEC : Max Brebant, Julie-Marie Parmentier, Roxane Duran, Nissim Renard, Nathalie Le Gosles, Mathieu Goldfeld
SCENARIO : Lucile Hadzihalilovic, Alanté Kavaité
PHOTOGRAPHIE : Manuel Dacosse
MONTAGE : Nassim Gordji Tehrani
BANDE ORIGINALE : Zacarias M. de la Riva, Jesus Diaz, Michel Redolfi, Marcel Landowski, Cyclobe
ORIGINE : Belgique, Espagne, France
GENRE : Fantastique
DATE DE SORTIE : 16 mars 2016
DUREE : 1h21
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Nicolas, onze ans, vit avec sa mère dans un village isolé au bord de l’océan, peuplé uniquement de femmes et de garçons de son âge. Dans un hôpital qui surplombe la mer, tous les enfants reçoivent un mystérieux traitement. Nicolas est le seul à se questionner. Il a l’impression que sa mère lui ment et il voudrait savoir ce qu’elle fait la nuit sur la plage avec les autres femmes. Au cours des étranges et inquiétantes découvertes qu’il fera, Nicolas trouvera une alliée inattendue en la personne d’une jeune infirmière de l’hôpital…

Les cinéastes les plus précieux sont-ils forcément les plus rares, et vice versa ? Dans le cas de Lucile Hadzihalilovic, ce serait un sacré euphémisme que de le penser, surtout face à un style évanescent qui n’aura eu besoin que d’un film à peine pour se révéler aux yeux de la sphère cinéma. Inutile de se voiler la face : sur cette curieuse voie que parcourt souvent avec appréhension le cinéphile le plus aventurier, Innocence demeure encore aujourd’hui une étape capitale, le genre de choc cinématographique qui, en une seule vision, suffit à tout jamais à rendre son spectateur prisonnier de ses images, de son rythme et de sa beauté. Onze ans que l’on n’arrivait pas à se sortir un film aussi parfait de la tête, au point de le redécouvrir très souvent avec la même fascination et les mêmes interrogations. Onze ans, surtout, que sa prodigieuse réalisatrice semblait n’avoir pas donné de véritable signe de vie, hormis comme réalisatrice de l’intriguant court-métrage Nectar et comme coscénariste d’Enter the void. Onze ans, à vrai dire, qu’elle ramait de façon insensée à mettre en chantier son nouveau long-métrage, longtemps envisagé comme un film d’horreur. C’est finalement grâce au soutien de Sylvie Pialat – productrice bienveillante de Timbuktu et de L’inconnu du lac – que cette attente interminable a pu prendre fin. Sans aucune surprise, l’éblouissement est bien là, jusque dans un titre qui tient pour le coup toutes ses promesses.

Expérience sensorielle où rien n’est dit et où tout se ressent, Evolution nous invite comme Innocence – dont il s’impose très souvent comme le pendant masculin – à redécouvrir le monde extérieur comme un mystère à part entière, jonché de forces obscures, de troubles diversifiés et de questions sans réponses. Avec, en guise de trame narrative, le désir de suivre à nouveau le trajet d’une séquence de l’évolution. Sauf que tout est inversé. Les jeunes filles qui évoluaient autrefois dans un étrange pensionnat perdu en pleine forêt ont ici laissé la place à de jeunes préadolescents, isolés sur une île au milieu de l’océan en compagnie de leurs mères respectives (aucune présence paternelle à signaler). Et surtout, le passage de l’enfance à l’adolescence s’étoffe ici d’une piste narrative évoquant une redéfinition des lois de l’évolution. Il serait évidemment trop facile de croire à une redite de son précédent film là où Lucile Hadzihalilovic choisit au contraire d’en proposer un miroir diffracté, qui répond aux mêmes règles d’opacité tout en lorgnant vers une ambiance fantastique bien plus affirmée et stimulante. Coécrit avec Alanté Kavaité (réalisatrice du magnifique Summer), le scénario fait d’abord mine de proposer un contexte géographique précis : un décor côtier où d’énormes rochers se jouxtent à de vastes plages de sable noir (on reconnait l’île de Lanzarote), un village de maisons blanches remplies de pièces dénudées où règne un silence de mort (on repense au décor solaire des Révoltés de l’an 2000 de Narciso Ibañez Serrador), et un superbe récif corallien comme matérialisation d’un cocon édénique pour l’enfance.

L’eau est d’ailleurs ce qui irrigue Evolution de toutes parts, tant l’univers qu’il propose n’en finit pas d’évoquer une certaine forme d’apesanteur, débarrassée des lois élémentaires de la gravité et plaçant le spectateur sur un trajet narratif passant des ténèbres à la lumière, et vice versa. Dès sa magnifique ouverture sous-marine où le jeune Nicolas (Max Brebant) nage au milieu des coraux, tout est déjà là : le rapport organique entre l’humain et le corail, l’épanouissement de ces deux éléments dans un liquide quasi amniotique, et surtout un monde aqueux à deux étages où la « lumière » à atteindre, fatalement brouillée par les ondulations de la surface de l’eau, s’observe depuis les abysses. Ou comment installer le trouble dans ces eaux cristallines par de simples perspectives de cadrages et de simples jeux de montage. Entrer dans Evolution revient à plonger tête la première dans des eaux troubles, si propices à la métamorphose qu’on finit par ne plus être capable de s’y mouvoir en toute indépendance. Les jeunes garçons du film font de même, à l’instar de ce qui animait les jeunes filles d’Innocence : enclencher un va-et-vient constant entre ombres et lumières, se laisser bercer par les atmosphères présentes pour espérer percer le mystère d’un environnement clos, et guetter une issue providentielle à cet enfermement relativement étouffant, pour ne pas dire toxique.

On évoquait le fait qu’Evolution lorgnait moins vers l’étrangeté que vers le fantastique pur, et la réalisatrice s’en tient ici à deux stades imbriqués pour mieux basculer de l’autre côté du miroir. Premier stade : en usant une fois de plus de plans fixes finement composés, la réalisatrice isole ses protagonistes dans des perspectives perturbantes, souvent riches de cette symétrie kubrickienne que l’on évoquait déjà à propos de La bouche de Jean-Pierre, laissant ainsi l’étrangeté s’infuser en douceur au travers de l’enchaînement des plans. Second stade : la mise en place d’un montage évoquant une logique de rêve – avec le jeune Nicolas qui s’endort et se réveille souvent entre les scènes – porte encore plus loin le symbolisme angoissant de cette intrigue. De ce double principe viennent alors se greffer sur la narration des éléments qui font s’effondrer les règles cartésiennes, d’un rituel orgiaque entre femmes-pieuvres recouvertes de ventouses dorsales (seraient-elles des sylphides ou des sorcières ?) jusqu’à un hôpital sordide et délabré où des infirmières blafardes expérimentent une mutation de l’espèce sur les jeunes garçons. Confrontés à des événements qui les dépassent d’autant plus que rien n’est ici explicité, les enfants du film voient alors leur regard devenir le nôtre. Et le film, loin de chercher la simple quête de vérité dans un tel vivier d’étrangetés en tous genres, se sert alors de son opacité pour traduire avant tout un trouble aussi bien organique qu’existentiel.

Passer de l’enfance à l’adolescence était filtré dans Innocence par le biais d’une métaphore enfantine, à savoir la transformation d’une chenille en papillon. Dans Evolution, c’est une étoile de mer rouge, censée évoluer dans son milieu aquatique avant d’atteindre un nouveau stade, qui reflète ce processus de métamorphose. Le film dresse alors bon nombre de connexions symboliques, reliant par exemple la blessure de cette étoile de mer à un saignement de nez humain, ou n’hésitant pas à refléter le motif de cet échinoderme sur la scialytique d’une salle opératoire (celle où Nicolas sert de sujet à des expériences médicales). Sur terre ou sous la mer, l’inquiétude reste toujours la même : qu’est-ce qui peut résulter d’un corps en métamorphose ? Ce trouble précis, forcément guidé par une quête métaphysique de ce qui anime l’espèce au sens large, nous laisse en fin de compte dans le même état que ces jeunes garçons : s’affranchir de son univers autarcique est signe d’évolution – c’est fou comme la signification de ce mot peut être vaste – et vaincre ses peurs les plus intimes fait alors se dessiner un nouvel horizon, riche de promesses et d’appréhensions, ce que le plan final illustre avec une fabuleuse limpidité. Qu’importe si le bout du chemin est sombre ou lumineux, seule compte la redécouverte du monde et de soi-même qui aura permis d’y aboutir.

Il est heureux de constater qu’atteindre ce nouveau stade d’évolution n’est pas ici une tâche solitaire, mais que le regard de l’Autre est sollicité. D’où ce personnage de jeune infirmière jouée par Roxane Duran (l’héroïne du Ruban blanc) qui sert ici de « passeur », favorisant la stimulation de Nicolas vis-à-vis du monde, celui qui l’entoure autant que celui qui lui fait défaut. Tout ce que cette île ne lui propose pas (animaux, immeubles, manèges, etc…), il le dessine sous le regard bienveillant de cette jeune infirmière. Et c’est l’un de ces dessins – celui d’une jeune fille rousse – qui éveillera chez lui la montée du désir sexuel, amenant ainsi le récit à trouver son apothéose sensorielle dans une inoubliable étreinte subaquatique. Tout devient alors lumineux : les corps et les coraux qui se laissent bercer par les courants de bulles et de planctons, la texture envoûtante de fonds marins qui laisse filtrer des millénaires d’évolution organique, la nudité minérale des décors terriens qui coupe l’humain des forces animales, l’incroyable synesthésie d’une mise en scène aqueuse qui entrelace plusieurs sensations, et surtout la présence d’une magie imperceptible, laissant tant de portes ouvertes sur une durée aussi courte (81 minutes !) qu’une seule vision ne pourrait suffire à toutes les refermer. Si métamorphose il y a, elle se produit autant dans l’écran que chez celui qui le regarde. Ce n’est pas juste du cinéma, c’est de la magie pure, avant tout. Merci Lucile.

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