Detention

REALISATION : Joseph Kahn
PRODUCTION : Detention Films
AVEC : Josh Hutcherson, Dane Cook, Spencer Locke, Aaron Perilo
SCENARIO : Joseph Kahn, Mark Palermo
PHOTOGRAPHIE : Christopher Probst
MONTAGE : David Blackburn
BANDE ORIGINALE : Melissa Reese
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Slasher
DATE DE SORTIE : 08 août 2012
DUREE : 1h33
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Adolescente paumée, Riley tente de survivre à la pression quotidienne d’un lycée complètement azimuté et frappé par un tueur tout droit échappé d’un authentique slasher. Mais l’établissement recèle aussi d’autres secrets…

Ceux qui ont déjà eu l’occasion de visionner Torque sur grand écran ou en DVD peuvent avoir les jambes qui tremblent en tenant dans leurs mains le DVD de Detention. Au pire, ils peuvent même s’imaginer face à l’œuvre d’un nouveau serial-killer du 7ème Art, grand cinglé qui n’arriverait pas à la cheville de (mettez le grand cinéaste de votre choix) et qui serait déterminé à expédier toute notion de cinéma aux orties. Et si l’on en croit ses propres dires, lorsqu’il essayait de trouver le budget pour financer ce nouveau film, Joseph Kahn s’est retrouvé plus ou moins blacklisté par les studios. Objet du délit : avoir réalisé en 2003 un énorme nanar pété de thunes, gorgé de CGI immondes, de scènes grotesques, de pirouettes acrobatiques et de mouvements de caméra à faire éclater la cervelle de Michael Bay. Pourtant, voilà, force est d’admettre qu’on avait pris un pied assez monumental devant ce Torque, version motorisée de Fast & Furious, qui signait sans doute le point de non-retour de cette fusion bordélique entre un cinéma d’action basé sur l’épuisement du montage et un style clippesque prompt à tous les délires.

La raison était très simple : au-delà d’un invraisemblable étalage de connerie sur pellicule, on tenait une vraie proposition de cinéma, visant à aligner les clichés les plus vulgaires du genre et à accentuer sans cesse leur connerie, presque à la manière d’une tornade qui balaierait tout sur son passage. En outre, le passé de clippeur de Kahn était gage d’efficacité si l’on juge à quel point la majorité de ses clips, débordant d’idées visuelles et expérimentales à chaque seconde (les électrisants Toxic de Britney Spears et Freeeek de George Michael, c’était lui), savaient créer un désir de stimulation absolue chez celui qui les visionnait. Ce que l’on savourait alors était avant tout un trop-plein narratif et graphique qui donnait sans cesse envie de revoir la bête, d’en parcourir tous les détails, d’en épuiser l’essence de chaque scène jusqu’à ce que le citron soit intégralement pressé, persuadés qu’on était de n’avoir pas toujours tout capté. Pour tous ceux qui acceptent ce genre de parti pris et qui seraient prêts à s’aventurer dans l’inconnu, Detention se révèle tellement libre et imprévisible qu’il risque de faire à peu près le même effet qu’un orgasme. Pour tous les autres, ce sera sans doute une curiosité (au mieux) ou un supplice (au pire), avec la désagréable impression de ne pas trouver le moindre repère sécurisant et de ne plus trop savoir quoi picorer dans ce bordel invraisemblable. Nous, on prend tout et au bout du chemin, on en sort lessivé avec une seule envie : revoir le film. Tout de suite.

On l’avoue sans honte, même après une douzaine de visionnages, on aurait bien du mal à parler très clairement de l’intrigue, d’une part parce qu’elle est inracontable, d’autre part parce que ça part en sucette de façon si exponentielle que cela gâcherait le plaisir de la découverte. On va donc faire simple : une bande de lycéens se voit menacée par un tueur masqué. Basique (avec un « B ») comme bonjour, le synopsis de départ fut considérablement dévié de son canevas de slasher à la Scream pour partir dans des voies beaucoup plus décalées, au prix d’un résultat final qui titille la fibre du postmodernisme à force de renouveler le genre de façon aussi inventive. Et pour ce qui est d’oser l’analogie avec les références du teen-movie ou de la série pour ados, c’est mission impossible. Essayons quand même. Imaginez que Scott Pilgrim se soit égaré dans un film de Gregg Araki. Imaginez un épisode de Parker Lewis en cent fois plus dégénéré. Imaginez une sitcom KD2A surboostée par des dialogues à 300 à l’heure. Imaginez que Richard Kelly ait signé une histoire de fin du monde après s’être méchamment défoncé à la colle Cléopatra. Vous visualisez ? Vous êtes encore loin d’imaginer à quoi ressemble le film. Son ouverture est suffisamment frappadingue pour fixer les règles du jeu : deux minutes chrono pour que, face caméra, une fille se présente en deux mots puis en cinq lettres (B.I.T.C.H), expédie un coup dans les valseuses des groupes de rock qui meurent aussi vite qu’ils sont nés, largue chacun de ses rencards de l’avant-veille pour dix raisons différentes, explique l’utilité d’un bon dentifrice, nous annonce la sortie d’un chouette film d’horreur, évoque sa passion pour un certain Moscow Hyatt (c’est qui ?!?) au beau milieu d’une phrase qui n’a aucun rapport, nous cite les neuf règles à suivre pour être lookée pétasse (la dernière est très drôle) et se fait trancher la carotide par un tueur masqué à la Michael Myers…

Dès son début, qu’il s’agisse de cette ouverture ou même de son délirant générique, où Kahn s’éclate à figurer chaque nom de l’équipe technique sous forme de marque, d’élément du décor ou d’improvisation graphique (son nom apparait même sous forme de lettres de vomi dans un urinoir !), Detention abat ses cartes et avertit donc son spectateur : il faut s’attendre à tout, surtout de la part d’un cinéaste qui se plait même à cracher sur son premier long-métrage au détour d’un dialogue. Ce film gourmand, voire boulimique au vu d’une fréquence généreuse de cinquante idées par plan, fait de l’excès et de la rythmique les principales composantes de sa colonne vertébrale, connectant chaque élément de sa narration à une centaine d’autres pour recréer ce fameux trop-plein que l’on évoquait plus haut. Ici, un personnage intervient face caméra pour accélérer la narration, sauter d’une scène à l’autre, interrompre une action pour une raison précise (ou parfois sans aucune raison), quand ce n’est pas un symbole visuel, un détail discret (chaque coin de chaque cadre est sollicité), un thème musical, un travelling ou un regard d’acteur qui suffisent à chambouler le déroulement du récit. L’inventivité folle du résultat peut d’ailleurs se résumer très facilement : découpage hyper speed, effets sonores très travaillés, arabesques graphiques à la Scott Pilgrim, intrigue bourrée de trous d’air rafraîchissants, bande originale quasi mutante, le tout combiné et retranscrit sous l’angle d’une grammaire cinématographique incroyablement libre, où vont s’enchaîner tous les partis pris de narration, de mise en scène et de mise en abyme sur pas moins de 93 minutes d’euphorie infernale. Bon, on garde son calme…

S’il se plait à mixer les codes narratifs et visuels de la sitcom pour ados, à l’instar de ce que Gregg Araki avait brillamment exploité dans les vingt premières minutes de Kaboom, Joseph Kahn fait surtout preuve d’intelligence et d’ironie en faisant de la notion de « référence » moins un gadget ostentatoire qu’un élément narratif à part entière, tout à fait dans la lignée du cinéma de Tarantino. Preuve en est que, si Kahn régurgite mille idées à la minute et gave ses dialogues de références multiples (avez-vous déjà entendu un dialogue qui cite Tolstoï et enchaîne direct sur Aerosmith ?), il réussit toujours à les relier au reste sans que cela paraisse plaqué artificiellement sur l’ensemble. Même lorsqu’il ose une ballade sur skateboard entre deux ados mélancoliques façon Donnie Darko ou lorsqu’il insère une soucoupe volante au sein d’un montage alterné sans crier gare, l’effet, aussi incongru soit-il, fonctionne à plein régime en raison d’un montage d’une rare fluidité qui ne perd jamais de vue le sujet qu’il tente d’illustrer.

Plus clairement, au-delà de son allure de portnawak no limit, Detention sait aussi être touchant et, par le chaos de sa mise en scène et ses ficelles narratives sans cesse redéfinies, réussit à dresser le portrait d’une adolescence bloquée dans ses codes et ses références à la pop-culture, figée dans une quête de coolitude et de mutation constante. Il faut d’ailleurs voir à quoi ressemble la smala : une jolie souffre-douleur qui semble avoir le mot « poisse » tatoué sur le front, une bimbo au physique de cheerleeder (d’ailleurs, elle en est une !) et au pourcentage de neurones très réduit (quoique…), un bôgoss branché à lunettes fumées qui fait fureur, un nerd surdoué qui bidouille tout ce qu’il touche et intellectualise tout ce qu’il voit, un obsédé pas très cool et encore moins honnête, une gothique maquillée au charbon, un connard déguisé en proviseur (ou l’inverse), etc… Stéréotypes ou pas, tous existent au-delà de ses apparences et laissent éclater leur richesse lorsque se pointe le spectre des films de John Hughes, en particulier le mythique Breakfast Club (la deuxième moitié du film prend place dans une salle de retenue) : des êtres touchants en quête d’identité, qui se révèlent dans la transgression des règles. Et là où Kahn ajoute encore à la force du métrage, c’est lorsque la transgression s’incarne aussi bien sur les protagonistes que sur l’identité visuelle du film : d’un bout à l’autre, le film donne l’impression d’être en mutation perpétuelle, de se (dé)construire pendant qu’il avance, un peu à la manière d’une séance de création instinctive. Peu de films peuvent se vanter d’avoir accompli cela, n’ayons pas peur de le dire.

Au vu d’une année 2012 qui semble pour l’instant assez pauvre en terme qualitatif, la jubilation infernale procurée par Detention n’est pas sans rappeler le pari d’un certain Leos Carax avec Holy Motors, à savoir l’idée d’un film qui engloberait tout et son contraire, multiplierait les genres et les émotions à la manière d’une encyclopédie, et laissant le spectateur en tirer ce qu’il souhaite sans lui donner le moindre mode d’emploi. De la part d’un cinéaste qui reste visiblement coincé entre plusieurs époques (ce qui ne l’empêche pas de crier son amour pour les années 90), un tel élan de postmodernisme ne peut que susciter l’euphorie. D’autant que, sur ce point précis, il est moins question pour Kahn de renouveler les choses que de les bousculer au sein d’un canevas de comédie nonsensique, la mise en scène étant le seul repère permettant de fluidifier le déroulement de tout ce bordel. Et au travers d’un genre libertaire (le teen-movie des années 90) où n’importe quel argument fictionnel pouvait trouver sa place dans une histoire tout ce qu’il y a de plus réaliste, ce genre de parti pris n’est même plus une surprise en soi et suscite au contraire une vraie nostalgie, renforcée encore par la bande-son et les références. Ce serait en tout cas inutile d’en rajouter davantage sur ce film hallucinant, qui crée une addiction totale pour quiconque accepte les règles du jeu et s’immerge à plein régime dans sa folie foutraque. A tel point qu’il y a là largement de quoi suffire à générer de pures hallucinations collectives.

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