Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été

REALISATION : Lina Wertmüller
PRODUCTION : Medusa Produzione, Carlotta Films
AVEC : Giancarlo Giannini, Mariangela Melato, Riccardo Salvino, Isa Danieli, Aldo Puglisi, Anna Melita, Lucrezia De Domizio, Giuseppe Durini, Eros Pagni
SCENARIO : Lina Wertmüller
PHOTOGRAPHIE : Stefano Ricciotti, Giuseppe Fornari, Giulio Battiferri
MONTAGE : Franco Fraticelli
BANDE ORIGINALE : Piero Piccioni
ORIGINE : Italie
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 5 mai 1976
DUREE : 2h05
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Raffaella, une bourgeoise riche et arrogante, invite des amis à passer quelques jours sur son yacht dans la mer Méditerranée. Gennarino, un matelot aux idéaux communistes, n’apprécie que moyennement la compagnie et le comportement de ses hôtes. Un jour, il accepte d’emmener Raffaella faire un tour en bateau, mais le moteur tombe en panne et les deux échouent sur une île déserte. Leur relation va s’en trouver bousculée…

Un homme, une femme, une île déserte… Non, ce n’est pas vraiment ce à quoi on pourrait s’attendre. Côté romance, c’est bien plus tordu que ça en a l’air, et côté survival, le Seul au monde de Robert Zemeckis peut continuer à régner pépère sur son territoire avec son ballon de basket. Mais pour un film où tout se déroule sous un soleil de plomb, autant dire que ça chauffe (au propre comme au figuré). On avouera même que tout est constamment sur le point de prendre feu : le décor, les corps, les caractères et les sentiments, jusqu’à ce que le cadre finisse par irradier d’érotisme et d’humour corrosif… Ne surtout pas se limiter au synopsis : à des kilomètres d’un énième discours éculé sur la lutte des classes, cette pépite ressortie de derrière les fagots par l’éditeur maxi-cinéphile Carlotta est à la fois une gifle et un soleil. Une gifle qui fait mal en visant là où ça n’épargne personne. Un soleil qui crée de délicieuses radiations, pour le coup totalement d’actualité – et donc potentiellement universelles – à mesure que la situation évolue. Qu’une telle rareté ressorte aujourd’hui fait donc chaud au cœur, certes, mais cela permet aussi et surtout de braquer un peu les projecteurs sur une réalisatrice précieuse, sans doute l’une des plus importantes du 7ème Art, dont le nom et la notoriété ne parlent aujourd’hui qu’à une poignée de cinéphiles indécrottables.

Ancienne assistante de Federico Fellini sur 8 ½, Lina Wertmüller (de son vrai nom Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich… pfffiou !!!) avait fini par s’imposer dans les années 70 comme un nouveau nom de la satire à l’italienne, marquant ainsi cette décennie par une poignée de films comme Mimi métallo blessé dans son honneur, Film d’amour et d’anarchie ou Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été. Sortis entre 1972 et 1974 à raison d’un par année, ces films n’avaient pas pour vocation de viser le record du titre à rallonge. Portés par le même tandem d’acteurs (Mariangela Melato et Giancarlo Giannini), ils creusaient surtout le même sillon : un ton provocateur visant aussi bien les mœurs siciliennes que le régime mussolinien, chaque fois au travers de provinciaux lâchés dans un milieu urbain propice à la pire des désillusions. Du moins en ce qui concerne les deux premiers films. Car le troisième – celui qui nous intéresse aujourd’hui – vise lui aussi la désillusion tout en inversant les règles du jeu : la carte postale idyllique que sert ici de décor se détache radicalement de la civilisation urbaine et, de ce fait, déplace ses représentants (capitalisme et communisme, tous deux en friction) dans un contexte qui les isole à mesure qu’ils évoluent dans un espace à l’horizon infini – l’analogie avec le travail d’Antonioni s’impose d’elle-même.

Restreints dans leur vision des choses autant que libérés dans leur environnement (mais l’inverse se vérifie lui aussi), les personnages ici dépeints par Lina Wertmüller carburent au mépris le plus total, d’autant que la réalisatrice ne se prive pas du plaisir de charger la mule dans leur caractérisation. Dès le début du film, tous les voyants sont dans le rouge pour que cette croisière méditerranéenne se change en cocotte-minute. À ma gauche, la richissime Raffaella, beauté sidérante mais vipère de compétition, qui fait vivre un enfer au personnel de bord et soliloque non-stop dans d’effarantes tirades capitalistes. À ma droite, le marin Gennarino, militant communiste acharné, qui rage en sourdine face à tant de mépris pour les classes sociales les plus démunies. Deux spécimens sous pression, relais d’une société à deux visages, déchirée par tant de conflits moraux et sociopolitiques, où le jeu consiste à user du cynisme et à hurler le plus fort possible pour imposer son point de vue. On en prend le pouls dès la première demi-heure, véritable concert d’insultes et de disputes où l’on frôle le cirque de bipolaires, avec des acteurs qui surjouent comme des cochons. Il suffit d’ailleurs d’une simple réplique d’ouverture, où un décor de rêve se voit souillé en voix off par une Raffaella cynique à souhait, pour en prendre le pouls : « C’est merveilleux ! Un vrai paradis ! Dire que ce paradis sera bientôt recouvert de merde… Puisque nous avons imposé une fausse civilisation, nous allons tout détruire. Une fois que nous serons plus de cent millions, ce sera un vrai bonheur : la mer sera devenue un grand égout à l’air libre, une fourmilière en béton peuplée de ratés ! ».

Tant d’échanges outranciers entre une jet-set arrogante et un prolétariat pressurisé pourraient menacer le film de couler à pic dans la fosse de la caricature. Il n’en est rien. En partant de ce schéma stéréotypé, Lina Wertmüller va faire preuve d’une acuité exceptionnelle pour en inverser (mieux : pour en brouiller) la logique. Catapultez ici une capitaliste et un communiste sur une île déserte par un mauvais coup du destin, et les dés sont jetés : il n’en faudra pas plus pour que les rancœurs, jusqu’ici congelées chez lui ou bouillantes chez elle, créent une violente étincelle au moment de leur frottement. John Boorman l’avait bien illustré avec Délivrance : une fois confronté à la nature, l’homme civilisé se mange le mur de la contradiction en pleine face, au point que ses rapports avec l’Autre, jusqu’alors dictés par le formatage sociétal, finissent par voler en éclat. Donc acte : la garce milliardaire subit la vengeance de son ancien souffre-douleur – lui-même bien plus débrouillard dans ce cadre sauvage – mais cela ne constitue que le premier stade. C’est après que le choc des cultures, déjà épicé d’un humour narquois qui fonctionne à plein régime, se met à devenir bien plus pervers. L’inversion du rapport dominant/dominé qui prend alors place ne vise pas tant à inverser l’effet de sympathie (match nul entre le mépris de l’une et le machisme de l’autre), mais à renverser les rôles sociaux pour mieux laisser toute forme d’idéologie ou de revendication cramer en plein cagnard.

Plus dérangeante qu’elle n’en a l’air, Lina Wertmüller se fait surtout lucide sur les effets retors de la lutte des classes, ciblant les tares de chacun comme des effets voués à s’échanger ou à s’annuler. Il suffit ici à la réalisatrice de faire évoluer ce clash vers l’abjection pure et simple (une tentative de viol se succède ici aux gifles et aux humiliations) pour que les règles du jeu se brouillent, détachant ces deux protagonistes d’une société qui les a compartimentés et les bloquant de ce fait dans un espace de désinhibition total. La nature devient donc un espace de libération, purificateur autant que prédateur. Les mots n’ont plus de force face au poids écrasant des silences. Les corps n’ont plus d’autre choix que de s’abandonner – l’impact érotique des échanges charnels est ici dévastateur. La violence et la tension sont toujours là, mais l’épiphanie des sens prend constamment le dessus. L’île devient un jardin d’Éden, remarquablement cadré et enrichi par l’objectivité de la mise en scène de Wertmüller. Jusqu’à ce que le retour à la civilisation ne vienne soudain renvoyer chacun à la place qu’une société trop aliénante avait désignée dès le départ pour lui. Ce final déchirant est de ces coups de massue qui ne s’oublient pas, précisément parce que tout ce qui les a précédé avait vocation à perturber nos repères. Une règle que le réalisateur Guy Ritchie n’aura pas su respecter en osant signer un remake kamikaze en 2002 : subversion politique évaporée, remplacement du bang-bang par le bling-bling, plans shootés avec les mains dans un panier de crabes, et humiliation suprême de sa Material Girl d’épouse dans le rôle principal. Ce film existe pour de vrai : il s’appelle A la dérive, il porte affreusement bien son titre et il s’est échoué depuis quinze ans dans les îles de l’oubli. Son prédécesseur, lui, brille toujours de mille feux.

Test Blu-Ray

Au-delà de son contenu éditorial, il y avait une exigence absolue à tirer de ce Blu-Ray : une qualité d’image absolument idyllique, sans quoi la déception – voire la colère – serait de mise. Or, dès les premiers plans « carte postale » du générique de début, on se demande presque s’il ne faudra pas utiliser des lunettes de soleil pour voir le film ! La photo solaire du film se voit magnifiée par le support Blu-Ray (les corps et les paysages sont tous mis sur un pied d’égalité), de même que le grain de certains plans plus sombres n’a pas été altéré. Idem pour le mixage sonore en DTS-HD 1.0, tout à fait idéal pour servir les disputes souvent bruyantes entre les deux protagonistes. Un seul supplément au menu, mais il vaut sacrément le détour ! Au vu d’un film qui se suffit presque à lui-même, on se réjouira de l’initiative de Carlotta d’avoir préféré braquer tous ses projecteurs sur la personnalité et la carrière de Lina Wertmüller au travers d’un long documentaire de 108 minutes intitulé La femme aux lunettes blanches. On peut carrément dire que c’est un film à part entière – par ailleurs présenté au festival de Venise il y a deux ans – que l’on peut ici savourer, et pas seulement en raison de sa durée. Plutôt en raison de son contenu et de sa narration, tous deux relativement similaires à la tripotée de documentaires rétrospectifs qui trouvent en général le chemin des salles. Outre le fait de voir tant d’intervenants se bousculer au portillon pour vanter le talent de cette réalisatrice admirée par toute la sphère du 7ème Art (Harvey Keitel, Martin Scorsese, Nastassja Kinski, Sophia Loren, Rutger Hauer, Giancarlo Giannini…), ce sont surtout de petits détails qui font le sel de ce documentaire : Lina Wertmüller qui entonne un curieux slam-rap en intro, qui montre sa collection de lunettes blanches et de planches de bande dessinée, qui parle sans complexe de sa vie de famille, qui revient sur sa rencontre avec Fellini en revenant sur les décors actuels de Cinecitta, qui évoque sa conception du cinéma davantage comme un amusement que comme un moyen d’être considérée comme « engagée », qui revisite toute sa carrière avec une jolie valise d’anecdotes, etc… Très complet, remarquablement structuré et déployant un usage magnifique de la musique (on se croirait chez Visconti quand la musique lyrique accompagne les errances de Lina Wertmüller dans les décors qui l’ont marqué !), ce méga-bonus constitue un émouvant voyage dans l’âme d’une réalisatrice hédoniste et apaisée, qui aura tout vu derrière ses lunettes blanches et dont le parcours ferait en soi un magnifique scénario de film. Deux films pour le prix d’un, autant dire que ce Blu-Ray constitue un immanquable pour tout cinéphile digne de ce nom !

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