Contagion

REALISATION : Steven Soderbergh
PRODUCTION : Warner Bros. Pictures, Regency Enterprises, Participant Media
AVEC : Matt Damon, Laurence Fishburne, Jude Law, Marion Cotillard, Kate Winslet, Bryan Cranston, Gwyneth Paltrow
SCENARIO : Scott Z. Burns
PHOTOGRAPHIE : Steven Soderbergh
MONTAGE : Stephen Mirrione
BANDE ORIGINALE : Cliff Martinez
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame, Thriller
DATE DE SORTIE : 09 novembre 2011
DUREE : 1h46
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Une pandémie dévastatrice explose à l’échelle du globe… Au Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies, des équipes se mobilisent pour tenter de décrypter le génome du mystérieux virus, qui ne cesse de muter. Le Sous-Directeur Cheever, confronté à un vent de panique collective, est obligé d’exposer la vie d’une jeune et courageuse doctoresse. Tandis que les grands groupes pharmaceutiques se livrent une bataille acharnée pour la mise au point d’un vaccin, le Dr. Leonora Orantes, de l’OMS, s’efforce de remonter aux sources du fléau. Les cas mortels se multiplient, jusqu’à mettre en péril les fondements de la société, et un blogueur militant suscite une panique aussi dangereuse que le virus en déclarant qu’on « cache la vérité » à la population…

« Day 2 » : une femme est dans un aéroport, sur le point de revenir d’un voyage d’affaires à Hong-Kong, au téléphone avec son ancien amant qu’elle a revu entre deux avions à Chicago. Son teint blafard et sa petite toue suffisent à lever le doute : on ne sait pas encore par quoi, mais elle est contaminée. Cette femme, c’est Gwyneth Paltrow. Autant dire qu’elle ne fera pas long feu. Depuis Psychose d’Hitchcock (1960), en passant notamment par Scream de Wes Craven (1996), l’idée de faire disparaître précocément une actrice connue n’a rien perdu de son impact. La belle blonde, qui plus est oscarisée (un comble aux Etats-Unis ! « How dare you ?! »), aura tout juste retrouvé son mari (Matt Damon) et son tout jeune fils qu’elle succombera à un mystérieux virus. Encéphalite ? Méningite ? Plutôt une sorte de grippe surpuissante qui vous fait tousser jusqu’à ce qu’un filet blanchâtre s’écoule de votre bouche (façon overdose), vous donne d’impressionnantes convulsions et – à en juger par le terrible hors-champ sur le visage des médecins qui autopsient Gwyneth Paltrow – fait des ravages dans votre cerveau. La grande idée de Soderbergh et de son scénariste Scott Z. Burns, ça n’est pas seulement de tuer si vite une star potentielle de leur film, mais également d’ouvrir celui-ci de manière originale par rapport à bien d’autres oeuvres traitant le thème de l’épidémie. Parce qu’un carton nous indique que l’on en est déjà au deuxième jour de propagation du virus, tout est en quelque sorte déjà joué, la première chose que l’on nous dit, c’est « il est déjà trop tard ». Cette représentation, étouffante au possible, de l’implacabilité d’une catastrophe est renforcée par les changements rapides de décor qui s’intercalent entre deux scènes avec Gwyneth Paltrow. Au Japon, un jeune homme tousse dans un bus, s’y écroule quelques minutes plus tard. Un autre arpente les rues de Hong-Kong, en sueur, pâle comme la mort, de plus en plus faible, jusqu’à se faire renverser par un camion dans une séquence d’une grande violence.

Le montage de Stephen Mirrione, qui orchestrait déjà remarquablement le thriller international Traffic (2001), est d’une cruauté inouïe : pas le temps de s’appitoyer sur le sort de ceux que la maladie emporte aux quatre coins du globe, on passe sans tarder d’un cas à un autre dans ces dix premières minutes de métrage percutantes. Les cartons, dont on a l’habitude qu’ils accompagnent les thrillers internationaux, font plus que jamais sens ici. « Day 5. London, England. Population 8.6 million » : indiquer la population de chaque métropole qu’atteint la propagation, c’est indiquer le vivier potentiel de victimes qu’elle représente. Le moindre hasard d’un contact suffit à compromettre l’avenir de toute une population. Très vite, le film parvient à ne nous faire appréhender les états du monde que comme des entités vivantes éminemment vulnérables qui pourraient vaciller au moindre toussotement de l’un de leurs habitants, de même que ces nombreuses têtes d’affiche du film – si Paltrow a succombé, pourquoi pas les autres ? Autant dire qu’après seulement dix minutes de métrage, on est franchement mal à l’aise si par malheur une personne vient à tousser dans la salle de cinéma ! Cette mise en place du film, terrassante à force d’être aussi simple, aussi directe, laisse présager le meilleur. Force est de constater que celui-ci se fera attendre tout le long du film.

Il ne faut pas se leurrer : un film traitant le sujet de la pandémie appelle un important versant scientifique, tout au moins lorsque, comme Soderbergh, on a des intentions réalistes – tout à fait louables par ailleurs. Les images de contagion dans la société civile, dans les rues grouillantes de monde des grandes villes du monde ne tardent donc pas à se raréfier au profit de celles situées dans les grandes instances telles que le Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies ou l’OMS. Dans le premier, en Georgie près d’Atlanta, le Sous-Directeur Cheever (Laurence Fishburne), confronté à un vent de panique collective, est obligé d’exposer la vie d’une jeune et courageuse doctoresse (Kate Winslet). Le Dr. Leonora Orantes (Marion Cotillard), elle, est dépêchée depuis le siège de l’OMS à Genève et s’efforce de remonter aux sources du fléau, à Hong-Kong.

De fait, ce pan scientifique du film parvient à se laisser davantage infiltrer par le facteur humain et émotionnel que dans Alerte ! de Wolfgang Petersen (1995), le film dont – faute de mieux – Contagion se rapproche le plus. Là où il fallait à Petersen une histoire d’amour bien conventionnelle entre deux chercheurs (joués par Dustin Hoffman et Rene Russo) pour tenir un minimum son spectateur en haleine, Soderbergh joue plus intelligemment la pudeur, mettant en scène des professionnels seuls, sous pression et qui, surtout, ne sont pas des « super-héros » : c’est suffisamment rare dans le cinéma américain pour être souligné. Voilà donc un autre élément qui témoigne de l’utilisation intelligente que le cinéaste fait de son casting cinq étoiles. Kate Winslet, notamment, parvient à nous toucher un tant soit peu en quelques scènes sans avoir pour autant un rôle sur-dramatisé.

Mais le fait est que cette distribution de luxe reste sous-exploitée : c’est à se demander, notamment, ce que Marion Cotillard fait en haut de l’affiche du film alors qu’il ne reste quasiment rien des scènes qu’elle a tournées. Seul Matt Damon, fidèle de Soderbergh, a droit à son passage émouvant. Peut-être parce que, en dépit de ses ambitions mondiales, le film demeure très américano-centré, écueil qui frappait déjà dans Traffic (et plus encore, parce qu’il s’accompagnait d’une non-interrogation de la responsabilité de l’Etat américain dans l’enfer du trafic transnational de drogue). Lorsqu’il s’agit d’évoquer les conséquences de la pandémie à l’échelle intime, le cinéaste préfère manifestement le faire chez lui, aux Etats-Unis, à travers ce personnage de Damon, parfois trop lourdement emblématique d’une certaine Amérique de classe moyenne supérieure, blanche, à habitat pavillonnaire et – forcément – combative. Certaines séquences frappantes sont, il est vrai, associées à ce pan-là de l’intrigue : lorsque la fille de Damon et son petit ami cherchent à partager un moment intime, ils se trouvent réduits à s’allonger dans la neige, côte à côte mais sans se toucher ; le garçon se penche finalement sur la fille pour l’embrasser, mais se fait violemment écarter par le père. Quand les jeunes ne peuvent même plus s’aimer, c’est vraiment que le monde doit être proche de la fin, semblent nous dire Soderbergh et Burns…

Si Traffic conserve malgré tout un avantage sur Contagion, c’est que son sujet, pourtant déjà complexe, était évidemment plus facile à résumer en quelques histoires savamment entremêlées. Contagion, lui, a les défauts de ses ambitions planétaires. Parce qu’il lui faut rendre compte un minimum de la complexité de son sujet, le film ne tarde pas à juxtaposer un peu mécaniquement des scènes intimes et celles où se prennent des décisions d’importance mondiale. Et chacun de ces deux grands aspects comprend plusieurs sous-catégories qui ressemblent elles-mêmes à des passages obligés : moment romantique donc, mais aussi moment de faiblesse morale du Sous-Directeur Cheever, etc. Les qualités de story-teller dont Soderbergh a déjà fait montre par le passé permettent un ou deux pics émotionnels çà et là, avec notamment le personnage de Damon qui, en se remettant lentement du choc de la perte de son enfant et de sa femme, se met à penser à l’ultime trahison de celle-ci qui, juste avant de mourir, venait de revoir son ex-amant à Chicago. Sur le plan de la gestion internationale de la crise, ce qui parvient à conserver au film un intérêt non négligeable, c’est cette prise en compte non pas seulement des instances médicales ou politiques, mais également d’une autre communication, non-officielle et qui, pourtant, parvient à s’imposer. Le personnage de Jude Law, blogueur britannique qui acquiert petit à petit le statut de quasi-messie à mesure qu’il déclare qu’on cache la vérité à la population, est en cela un brin trop archétypal mais intéressant. A une heure où l’actualité ne se suit plus seulement par le biais des communiqués officiels diffusés à la télévision mais également via Twitter et YouTube, ces forces en présence, d’origine étatique ou civile, tendent à être sur un pied d’égalité. Et la vraie course devient non plus celle d’une société entièrement unie et trop clairement menée par une élite politique et scientifique contre la montre, mais celle qui oppose la recherche d’un vaccin par ceux-ci et la propagation d’un message contestataire par ceux-là, ou encore celle entre groupes pharmaceutiques pour commercialiser un vaccin et tirer profit de la pandémie.

On ne comprend pas le pourquoi d’une durée si courte (1h45) alors que les sujets à évoquer étaient manifestement aussi nombreux et intéressants, de même que les esquisses de personnages attachants. On comprend cependant un peu mieux pourquoi, passé ces dix premières minutes de propagation anarchique du virus, le film donne cette impression de quasi-rigidité. Soderbergh livre de fait un film très réglé sur un dérèglement. Il est difficile d’imaginer un autre traitement possible de la chose. Le monde a bien changé depuis la sortie, il y a quinze ans, d’Alerte !, il s’est complexifié sur tous les plans. Donner un aperçu des innombrables niveaux de la société globalisée qui seraient contaminés par la peur (le vrai fléau du film) exige une efficacité scénaristique non négligeable, des coupes impitoyables, une rapidité d’évocation, un recours aux archétypes et autres synthèses. Contagion a donc fatalement un aspect clinique qui, tout en le démarquant du tout-venant de la grosse production hollywoodienne, l’empêche d’être la grande fresque humaine que l’on a, un temps, attendue, et même cru voir venir avec cette ouverture si réussie. Comme il n’existe qu’une nuance entre « clinique » et « sec, cruel », certains seront déçus par une fin un peu facile, là où d’autres y percevront une sombre ironie vis-à-vis de toute une machine mondiale qu’un hasard dérisoire suffit à mettre en branle, et même à très rude épreuve.

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