Colombiana

Un vieux proverbe japonais dit : « Celui qui confesse son ignorance la montre une fois, celui qui essaie de la cacher la montre plusieurs fois ». Et quand, en plus, on se plante en faisant semblant de la cacher, c’est juste incompréhensible. En cela, on précisera d’emblée que le nouveau film d’action concocté par Luc Besson révèle sa stupidité et son aberration au bout d’un quart d’heure : ayant survécu au meurtre de ses parents par un horrible mafieux colombien, une jeune fille retrouve son oncle aux Etats-Unis et décide de devenir tueuse pour pouvoir se venger. Or, on se rend compte que c’est en lisant l’adaptation comics de Xéna la Guerrière que la mignonne a décidé de la destinée que sa vie allait prendre. Sauf qu’entre une guerrière sanguinaire qui charcutait à peu près tout le monde avec sa lourde épée et une espionne anorexique qui joue la carte de l’infiltration silencieuse en tirant un ou deux coups de pistolet quand c’est nécessaire, ce n’est pas un fossé qui existe, c’est carrément un canyon. Du coup, impossible de ne pas voir dans le parcours de l’héroïne de Colombiana une analogie assez claire avec celui de Luc Besson, cinéaste autrefois célébré devenu aussi bien chef d’industrie (euh, pardon… producteur) que scénariste d’une incroyable paresse : au lieu de poursuivre le champ des possibles que sa carrière de réalisateur (avant Jeanne d’Arc, on précise) avait su installer dans le cinéma de genre français, Besson n’a jamais cessé de faire preuve d’un opportunisme à toute épreuve, reprenant les pires ficelles du genre sans forcément les comprendre et enrobant tout ceci sous un emballage clinquant, donnant à un film l’allure d’un joli produit jetable à consommer très vite dans les salles obscures. La recette du succès ? Un script torché en cinquième vitesse et farci d’ingrédients à la mode (le clip parodique de Mozinor en donnait une vision très claire), une rentabilité couverte à 80% dès le lancement du projet, un tournage à 300 à l’heure, un montage où la musique branchée côtoie un découpage analphabète, une vision caricaturale du monde (surtout la banlieue), des bagnoles qui tracent, des top-models ukrainiens pour garnir le quota féminin décoratif, des dialogues affligeants de connerie, des acteurs aussi expressifs que des enjoliveurs, sans oublier des scènes d’action décomplexés à base de « pop-pop-pop-pop » et de « badaboum-badaboum ». On connait la recette, on sait ce qui sort des usines EuropaCorp, on bouffe du burger réchauffé depuis plus d’une décennie, et parfois, on y prenait un certain pied. Par contre, cette fois-ci, la colère s’impose.

D’un bout à l’autre de son récit minimaliste, sans doute rédigé en deux minutes sur une nappe de restaurant après une biture à l’aguardiente, Colombiana applique une fois de plus la recette élaborée par Luc-La-Main-Froide en minimisant les variations autant que possible, mais se révèle infiniment plus raté qu’on ne pouvait l’imaginer. A cela une bonne raison : on attendait ce film avec impatience. D’une part, parce que le projet semblait partir de la volonté de Luc Besson de concrétiser la mise en chantier d’une suite à Léon (laquelle aura finalement dérivé vers la rédaction d’un scénario « différent »), et d’autre part, parce que l’on retrouvait le surdoué Olivier Megaton derrière la caméra, clippeur-graffeur génial et artiste aux multiples casquettes dont les deux premiers coups d’essai (Exit et La sirène rouge) furent de sacrés coups de boule pour les cinéphiles les plus curieux. On était donc prêt à oublier l’erreur de parcours qu’avait constitué un Transporteur 3 aussi creux que formaté, et au vu des premières images, on se prenait même à rêver que Besson avait envisagé là un intéressant passage de relais au seul jeune cinéaste jugé capable de reprendre son flambeau. Résultat : on était juste très cons. Dès le début, c’est la cata : outre un dialogue inaugural qui débute dans une étrange ambiance crypto-gay pour se poursuivre dans du verbiage poussif (la fille s’appelle Cataleya, elle a déjà dix ans, et son père, se sachant condamné, aura attendu ce moment pour lui révéler qu’elle porte le nom d’une fleur… ah bon, elle n’était pas déjà au courant ?), la fuite de l’héroïne prouve à quel point, pour les deux scénaristes, l’absurdité passe avant la crédibilité. Ni une ni deux, vas-y que la gamine de dix printemps, fringuée comme une écolière qui irait à la messe le dimanche, se transforme en une Yamakasi survoltée, faisant des bonds sur les murs des bidonvilles de Bogota comme si elle était née avec le parkour implanté sur son ADN. Si la séquence vous rappelle la poursuite centrale de Fast & furious 5 ou de La vengeance dans la peau, c’est assez logique, et on serait prêt à parier qu’il ne s’agirait pas d’une coïncidence : l’ombre du filmage surdécoupé en caméra portée plane en permanence sur le film, comme si Megaton avait souhaité imiter la charte graphique déjà ampoulée (et désormais vilipendée) de Paul Greengrass. Qu’on se rassure, le vertige et le mal de crâne ne seront pourtant pas de la partie, car, pour ce qui est de créer de l’intensité et du rythme, le résultat n’est jamais aussi survitaminé que ne pouvaient l’être Banlieue 13 ou From Paris with love.

Une fois l’ouverture achevée, reste à dérouler clairement les étapes de la vengeance à suivre, et là, c’est juste du gros portnawak : plutôt que de s’enfuir en Colombie pour occire le meurtrier de ses parents, notre jeune orpheline devenue tueuse adulte préfère exécuter des contrats anodins (comprenez, elle est tueuse, donc c’est suffisant comme prétexte narratif), laisse le dessin d’une fleur sur les victimes qu’elle exécute (histoire de provoquer sa véritable cible), rend visite à son oncle qui sert d’intermédiaire (lequel aime shooter des gens dans la rue sans raison !) et retrouve son mec entre deux contrats dans le seul objectif de faire la bête à deux dos. Et attention, sachez que la liste des incohérences ne se limitera pas à cela, tant le scénario semble avoir été bâclé de A à Z : la silhouette de l’héroïne qui évite les caméras vidéo et change de fringues en un temps record pour aller tuer un type coincé dans une cellule de garde à vue, le repérage de l’héroïne qui se produit par l’intermédiaire d’un prétexte farfelu impliquant la technologie (avec une photo prise sur un iPhone et un logiciel de triangulation téléphonique), une scène d’action qui débute par de la baston sauvage dans une salle de bains (pas de bol, elle était déjà présente et mieux filmée dans Largo Winch 2) pour s’achever dans un duel à la brosse à dents (si si, je vous jure !), le bad guy qui parvient à téléphoner avec son mobile alors qu’il est bloqué dans une sorte de « panic room » bétonnée et isolée par des murs très épais (si vous avez un forfait Orange, vous savez sûrement que c’est improbable), le même bad guy dévoré vivant par deux chiens qui mettent cinq secondes pour le transformer en carpaccio (logique, vu qu’on les a vus une heure avant dévorer un rôti dans une gamelle) et un flic qui semble finalement renoncer à poursuivre l’héroïne sans que l’on sache réellement pourquoi. Sans oublier du racolage frimeur qui laisse à penser qu’au-delà de son goût pour les clichés et les jeunes héroïnes en tenue légère, Luc Besson voit les spectateurs comme des débiles de huit ans d’âge mental : pour le bonhomme, une fille, ça porte forcément un décolleté plongeant, ça danse sur du rap de supermarché en suçant une Chupa Chups à la fraise, ça baise avec son mec dans une chambre à la lumière tamisée et pleine de bougies, et ça se contente de bouger comme dans un clip tout en faisant de temps en temps parler la poudre avec son gros gun. Et on le répète, quand la poudre parle, c’est au mieux pour voir un salon luxueux transformé en charpie d’un bon coup de lance-roquettes. Tel est le summum du spectacle explosif que promettait Colombiana, et c’est juste consternant à voir.

Au bout du compte, c’est un peu comme si le seul intérêt du projet, à savoir de l’action qui ferait de gros dégâts et un scénario qui foncerait pied au plancher, avait été laissé de côté au profit d’une vraie psychologie sur la vengeance. Que le scénario soit mince, c’est une chose. Qu’il délaisse son récit pour se focaliser sur l’action pure, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais qu’il minimise l’action, ici plate, pour s’attarder sur une dramaturgie à deux balles à peine digne d’une sitcom KD2A, c’est juste honteux. Aussi sexy soit-elle, la belle Zoë Saldaña ne réussit pas à rendre son personnage moins stéréotypé qu’il ne l’était déjà à la base : on ne se passionne jamais pour cette poupée Barbie, ni drôle ni émouvante ni sympathique, exécutant ses contrats comme elle ferait la vaisselle, provoquant ses anciens ennemis sans craindre les représailles, mettant ses proches en danger sans vraiment s’en soucier, et on peine sévère à s’attacher à son sort lorsque les vilains, forcément mal rasés et caricaturaux comme c’est pas permis, reviennent lui chercher des noises. Perte de temps immense que de vouloir s’attarder sur des enjeux dramatiques aussi nuls, et même dans sa mise en scène autrefois si virtuose pour exprimer visuellement les états psychologiques (on garde encore en mémoire les incroyables plans lynchiens de La sirène rouge), Olivier Megaton ne peut s’empêcher de conférer à son film autre chose qu’un statut de blockbuster lambda, jamais divertissant faute d’intensité, jamais explosif faute de pyrotechnie, jamais assez drôle faute de décontraction. Quand on pense que certains n’en finissent pas de gueuler sur Michael Bay lorsque, poussé au maximum de sa logique de cinéaste bourrin, il s’éclatait à faire exploser une villa luxueuse à 300 patates pour achever son Bad boys 2 sur un climax jouissif, c’est juste assez incompréhensible : au moins, là, on jetait la psychologie aux chiottes et on savourait un gros défouloir plus dévastateur que trente blockbusters réunis. Colombiana, lui, fait le même effet qu’un pétard mouillé : ça ne fait même pas de bruit, ça donne juste envie de pioncer, et au final, c’est si prétentieux que ça vire au foutage de gueule. Peut-être que pour mettre fin à sa quête éperdue de médiocrité et éviter à nouveau de gaspiller du pognon en enchaînant des navets même pas rentables (rappelons qu’Adèle Blanc-Sec et les deux derniers volets des Minimoys se sont plantés en salle), Luc Besson devrait se livrer à une sérieuse remise en question. Quant à Olivier Megaton, on lui souhaite de tout cœur de revenir à un cinéma moins crétin et plus audacieux : ce type a trop de talent pour qu’on le croie désireux de se fourvoyer dans un désastre pareil.

Réalisation : Olivier Megaton
Scénario : Luc Besson, Robert Mark Kamen
Production : Luc Besson, Ariel Zeitoun
Bande originale : Nathaniel Mechaly
Photographie : Romain Lacourbas
Montage : Camille Delamarre
Origine : France/Etats-Unis
Date de sortie : 27 juillet 2011
NOTE : 0/6

 

1 Comment

  • Tanguy Says

    Reste à attendre son "The Lady" qui n'as pas été écrit par lui (ah, on me signale qu'il à passé un coup de serpillère sur le scénario après avoir trouvé qu'il y manquait un "méchant emblématique")

Laisser un commentaire

Lire plus :
Lumière silencieuse
Lumière Silencieuse

Cosmopolis
Cosmopolis

Les Neiges du Kilimandjaro
Les Neiges Du Kilimandjaro

Fermer