La Colline a des yeux

REALISATION : Wes Craven
PRODUCTION : Blood Relations Co, Carlotta Films
AVEC : Susan Lanier, Martin Speer, Dee Wallace, Robert Houston, Russ Grieve, John Steadman, James Whitworth, Michael Berryman, Virginia Vincent, Janus Blythe, Cordy Clark, Peter Locke
SCENARIO : Wes Craven
PHOTOGRAPHIE : Eric Saarinen
MONTAGE : Wes Craven
BANDE ORIGINALE : Don Peake
ORIGINE : Etats-Unis
TITRE ORIGINAL : The Hills have eyes
GENRE : Horreur
DATE DE SORTIE : 22 juillet 1977
DUREE : 1h29
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Originaire de l’Ohio, la famille Carter traverse les États-Unis en caravane pour se rendre à Los Angeles. Le père souhaite faire un détour par le désert du Nevada pour visiter une mine d’argent, sans savoir que celle-ci se situe au niveau d’une zone d’essai de l’aviation américaine. Les Carter sont bientôt victimes d’un accident et doivent se séparer pour aller chercher du secours. Mais ce qu’ils ignorent, c’est qu’une étrange famille de cannibales est en train de les observer…

« Comme beaucoup d’écrivains et de metteurs en scène, j’ai une piètre opinion de l’Américain idéal. Regardez les écrits d’Eugene O’Neill et Thomas Wolfe, ou des films tels que Des gens comme les autres de Robert Redford. Le fait est que les Américains ont une vision d’eux-mêmes qui, à bien des égards, est totalement irréaliste. D’un côté, vous avez les valeurs familiales, le rêve américain… Et puis, il y a la réalité : les vices, les failles cachées, les tensions sexuelles et les morcellements sociaux et religieux. Comprenez que durant mon existence, la société américaine a vécu des bouleversements sans précédent et tout ce qui faisait sens à une époque a été remis en cause, contredit et défié. Qu’il s’agisse du rôle de notre pays dans le monde, de la confiance accordée à notre gouvernement ou de la place des noirs vis-à-vis des blancs. J’ai d’ailleurs la sensation qu’il existe depuis cette époque deux Etats-Unis bien distincts. D’un côté, il y a un pays qui tente de se reconstruire sur les ruines de son passé, et de l’autre, une population qui reste farouchement attachée à ses croyances. Ce contexte est idéal pour dramatiser un scénario, surtout si c’est celui d’un film d’horreur. Je n’aimerais cependant pas que l’on taxe La Colline a des yeux de satirique. A mon sens, le calvaire de la famille Carter, que j’ai toujours surnommé la « famille mie-de-pain », est trop pénible pour qu’il provoque une réelle hilarité »

Wes Craven

Dit comme ça, on sent bien le genre de discours contestataire poids lourd, sensé ferait écho à la schizophrénie galopante qui caractérise désormais l’Amérique de Donald Trump. Sauf que non : ces propos, issus d’un livre extraordinairement riche de 200 pages écrit par le journaliste Marc Toullec et intitulé Wes Craven : le droit à l’horreur, sortent bel et bien de la bouche du défunt réalisateur de La Colline a des yeux lorsqu’il s’agit pour lui d’évoquer le contenu de son film culte. Et ses propos, hélas, suscitent aujourd’hui la grimace pour des raisons purement cinématographiques, sans parler du fait que sa dernière phrase contredit en beauté le ressenti que l’on peut avoir aujourd’hui sur son film. Que l’auteur de ces lignes n’ait jamais porté en haute estime Wes Craven et son cinéma n’est qu’un détail des plus subjectifs, donc du genre à ne pas servir d’argument-massue vis-à-vis de la pure fabrication d’un film. Il n’en reste pas moins que retenter aujourd’hui un petit voyage au cœur d’une filmographie à ce point-là en dents de scie n’invitera pas untel ou untel à changer son fusil d’épaule. Au regard d’un cinéaste aussi controversé et discuté, chacun continuera de camper sur ses positions avec peut-être plus d’insistance qu’avant. De notre côté, et au vu des propos du cinéaste ci-dessus, revoir La Colline a des yeux est un acte bénéfique car désormais plus à même de clarifier un peu notre ressenti : et si les films de Wes Craven avaient davantage d’intérêt et de valeur pour leur intention de départ (souvent intéressante) et leur contexte de fabrication (souvent tumultueux) que pour le résultat final ?

Le paradoxe vaut ce qu’il vaut, mais il se ressent aujourd’hui de plein fouet : le plaisir d’entendre Wes Craven parler de ses films supplantera toujours celui de les voir sur une toile de cinéma. Surtout parce que l’on sent toujours chez lui de puissantes velléités réflexives et intellectuelles qui n’ont pas pu être concrétisées – ou alors très peu – à l’écran, ce qui installe une vraie situation de conflit entre le discours et la mise en pratique. Peut-être fallait-il déjà aller chercher dans le passif du cinéaste pour voir à quel point son statut immérité de « maître de l’horreur » ne lui était pas destiné dès le départ : avant d’investir le milieu du cinéma documentaire avec des boulots de monteur et d’assistant de production, le bonhomme était surtout professeur de sciences humaines et de dramaturgie, grand amateur de Fellini et de Truffaut. Tout juste pouvait-on relever chez lui une certaine fascination pour le morbide – notamment les oiseaux morts si l’on en croit les confessions récentes d’Alexandre Aja – et un intérêt purement pécuniaire pour le film d’horreur (ce genre fructueux lui aura surtout permis de limiter ses soucis financiers). Tout cela suinte aujourd’hui la certitude au regard de ce premier film qu’était La Dernière maison sur la gauche, nanar craspec et mal branlé, tourné en 1972 pour peanuts avec une scénographie au niveau zéro et une esthétique scabreuse en lien direct avec celle du porno 70’s. Même sa caution « auteur » (le film serait sous influence de La Source d’Ingmar Bergman) frise aujourd’hui l’astuce de petit malin : décliner une idée de scénario ne garantit en rien d’en retrouver automatiquement le même ton et le même propos.

Deuxième long-métrage du cinéaste (ou plutôt le troisième si l’on prend en compte le joli porno The Fireworks Woman tourné en 1975), La Colline a des yeux relève lui aussi du projet fauché dont l’idée de départ vaut dix fois plus que ce qu’il propose en matière de cinéma. Wes Craven n’a d’abord jamais fait mystère de l’origine réelle de son film : un document d’époque relatant le destin de la famille écossaise Bean, sorte de clan incestueux et cannibale qui tua et dévora plus de mille personnes au XVIème siècle avant d’être capturé, torturé et exécuté sans procès par le régime du roi Jacques VI. Intello avant l’heure, le cinéaste avait très logiquement décelé dans ce fait divers de l’époque une forte dichotomie entre civilisation et sauvagerie, illustrant le fait – désormais globalement admis par tous – que la seconde se cache en sommeil sous le vernis de la première. Sans oublier une forte connexion avec tout un pan de la contre-culture post-hippie, incluse dans ce processus de désillusion qui frappa les Etats-Unis au cours des années 70. Il n’en reste pas moins qu’en débarquant trois ans après le film d’horreur fondateur de cet état d’esprit – Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper – et en surfant sur son battage médiatique, La Colline a des yeux se voulait moins un précurseur qu’un suiveur, avec en plus une bonne dose d’opportunisme dans sa poche tant il ne fait que raconter fondamentalement la même histoire.

Il serait bien malvenu de prétendre que, sur le terrain très prisé du survival hardcore, le film de Wes Craven aurait de quoi faire preuve d’une vraie originalité. L’euphémisme est fort : en dehors d’un survol d’avion de chasse et de quelques cannibales au look post-apo digne d’un vieux nanar de Sergio Martino, la connexion thématique entre ces tarés consanguins du désert (tous nommés par des planètes !) et les exactions de l’armée américaine (le film prend place dans une zone d’essai désertique) n’est ici jamais tangible. Sans doute parce que les ambitions du cinéaste, trop élevées au vu d’un budget de cochon-tirelire et de son inexpérience en mise en scène, ont dû être revues à la baisse. Ce qui reste alors n’est qu’un nanar fade, un banal squelette de survival en milieu hostile, qui enchaîne les séquences foireuses et les faiblesses de montage avec un rare aplomb, faute d’une mise en scène capable de résister solidement aux affres du temps. Filmé avec les pieds, étiré en longueur pour rien, interprété par des acteurs jamais crédibles et fringués avec des costumes pêchés sur le bord d’une autoroute, La Colline a des yeux n’a désormais plus rien à défendre en terme de fabrication, que ce soit dans sa réalisation ultra-rudimentaire, dans ses séquences prétendument choc (la baston dans la caravane ressemble aujourd’hui à un sketch des Nuls) ou dans son propos prétendument subversif (seule la plus soudée de ces deux familles atteintes de sauvagerie est destinée à survivre).

Rien à sauver et tout à oublier, donc ? Pas totalement. On sourit toujours en admirant la tronche mémorable de Michael Berryman qui aura beaucoup compté dans le culte du film. On peine à effacer de notre mémoire cette suite atterrante et bâclée que Wes Craven tourna huit ans plus tard avant de la désavouer à juste titre. Et surtout, on garde encore les cicatrices de ce remake extrême et foudroyant signé Alexandre Aja, qui aura su éclater le dentier de son prédécesseur avec une rage inouïe. Il y a une leçon à tirer de tout cela : la première période de Wes Craven appartient à son époque, et quand un petit film bis voit son impact s’effriter d’une année sur l’autre au regard de la concurrence actuelle et de certains classiques inoxydables du genre, mieux vaut le laisser à l’état de souvenir. Par la suite, les deux autres grandes phases de la carrière du cinéaste n’auront fait qu’asseoir l’inégalité de son « talent » : si la seconde lui permit de se distinguer par de singulières réussites (surtout L’Emprise des ténèbres et ses deux excellents épisodes de Freddy), la troisième l’aura vu sombrer pour de bon dans les abysses du cynisme faussement postmoderne à partir du succès de Scream en 1996. Et même si son décès brutal en août 2015 aura laissé malgré tout un certain vide dans l’Histoire du cinéma d’horreur, Wes Craven restera à tout jamais cette petite colline de l’horreur, certes pas trop mal orientée face au soleil mais perdue au milieu d’une chaîne de montagnes bien trop élevées et imposantes pour elle.

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