Cinq et la peau

REALISATION : Pierre Rissient
PRODUCTION : Carlotta Films, Les Films de l’Alma
AVEC : Féodor Atkine, Eiko Matsuda, Gloria Diaz, Bembol Roco, Philip Salvador, Louie Pascua, Joel Lamangan
SCENARIO : Pierre Rissient, Lucie Albertini, Alain Archambault, Eugène Guillevic
PHOTOGRAPHIE : Alain Derobe, Romeo Vitug, Daniel Vogel
MONTAGE : Bob Wade, Marie-Josée Audiard, Schéhérazade Saadi, Mounira M’Hirsi
BANDE ORIGINALE : Benoît Charvet, Claude Danu
ORIGINE : France, Philippines
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 2 juin 1982
DUREE : 1h35
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Un homme, Ivan, retourne à Manille, apparemment sans but précis. Au gré de son errance et de ses rencontres, l’écrivain déambule dans la mégapole fascinante à la recherche de son passé et du sens de son existence…

« Cinq et la peau »… euh, késako ? Apaisons vite les torsions neuronales de tous ceux qui n’ont pas encore vu le film : il s’agit en réalité du nom d’un vin chinois aux cinq arômes que le héros du film prétend avoir découvert un soir de beuverie à Hong Kong. Mais le sens véritable de ce terme – à savoir le parfum de l’écorce qui sécrète et accompagne les cinq parfums – dit tout du projet initial de Pierre Rissient : quelque chose qui vise à chatouiller les cinq sens et la peau. Une œuvre d’art qui crée l’ivresse, qui dégrise plus qu’elle ne grise, qui apporte l’essence des choses, qui éloigne et qui rapproche de soi à la fois. Un voyage offert par un voyageur ? Mille fois oui, et pour cause : la personnalité aventureuse du défunt Rissient, cinéphile absolu, accompagnateur de talents et défricheur capital du 7ème Art, est toute entière contenue dans ce second film en tant que cinéaste. Le cinéma qu’il aura pratiqué à deux reprises fut déjà synonyme de « trip » : un premier film tourné à Hong Kong en 1977 (Alibis) et privé à jamais de sortie en salle par la faillite de son producteur, et aujourd’hui ce Cinq et la peau tourné à Manille en 1981, qui nous revient après trente-sept ans d’invisibilité et pas mal de démêlés avec la censure à sa sortie. La capitale philippine, Rissient la connaissait très bien pour y avoir découvert quelques-uns de ses plus précieux cinéastes (dont Lino Brocka et Gerardo de León) et pour avoir autrefois participé à la rébellion pacifique qui amena plus tard à la chute du régime de Ferdinand Marcos. Or, si politique il y a dans ce second essai, elle ne trouve racine dans rien d’autre que sa folle audace – narrative, conceptuelle, expérimentale. En effet, chaque photogramme de cette œuvre rare et maudite suinte un désir fou de liberté, hurlé en douceur par un récit qui chuchote tout et qui échappe à toutes les labellisations.

Il est évident que Cinq et la peau ne ressemble à aucun autre film. Construit comme la conjugaison insidieuse des passions de Pierre Rissient (jazz, poésie, décors exotiques, cinéma classique hollywoodien) sous la forme d’un journal de bord à la lisière du trip introspectif, le film prend comme principe de suivre un personnage dont on devine bien qu’il s’agit d’un double évident du réalisateur. Ce personnage d’Ivan – joué par le trop rare Féodor Atkine – déambule en solitaire dans les rues de Manille, ressassant en off ses pensées et ses souvenirs, lancé dans un processus mêlant quête existentielle et tourisme sexuel. Des ambiances à investir, des senteurs à absorber, une population à côtoyer. Et des femmes à séduire, surtout. Un amour fugace et désintéressé qui navigue d’une conquête à l’autre, jusqu’à une passion plus concrète – mais hélas vite avortée – avec la belle Marie (Eiko Matsuda, torrent de sensualité issu de L’Empire des sens qui trouvait là son ultime rôle au cinéma). A une échelle plus large, il n’y a rien d’autre qu’une ballade, qu’une dérive sur fond de jazz sensuel et de méditations plus ou moins contradictoires en off, accompagnée par des photos, des citations, des poèmes ou des extraits de films (on évoque beaucoup en off le cinéma de Fritz Lang et de Raoul Walsh). Avec un objectif : capturer par les cinq sens le cœur plus vibrant que jamais d’un homme itinérant qui, détaché de tout et éperdu de liberté, épouse une certaine poétique de l’errance, où tout n’est qu’observation, jouissance et (res)sentiment. Nul doute que le Bill Murray de Lost in translation et le Jean-Hugues Anglade de Nocturne indien doivent une partie d’eux-mêmes à ce personnage-là.

L’expérimentation que pratique ici Rissient est à triple visage. D’abord une façon très particulière d’enregistrer l’âme de Manille, surtout au travers d’une suite de ressentis qui se juxtaposent par bribes verbales en voix off et par un découpage chaotique où les longs plans-séquences côtoient les images les plus furtives. Ensuite un goût de l’incertitude infusé dans un monde où la confusion règne en maître, où le désir de détachement se coltine souvent le retour du capitalisme (les femmes sont ici des figures érotiques payées pour leurs prestations), où la misère et l’opulence trouvent racine sur le même trottoir philippin. Enfin un très curieux exercice d’autoportrait que l’on finit peu à peu par juger incertain – Rissient s’identifie-t-il vraiment à ce séducteur empreint d’une vision du monde parfois assez hautaine et polémique ? Dans le fond, cela importe peu, car on sent en permanence qu’il y a anguille sous roche : la voix facilement identifiable de Féodor Atkine (légende vivante de la voxographie qui aura doublé William Hurt, Ben Kingsley ou encore le Jafar d’Aladdin) est souvent remplacée par celle d’un autre comédien (Roger Blin), un tel vagabondage narratif ne laisse au final rien filtrer de précis sur ce protagoniste (son activité professionnelle n’est jamais très claire) et cette étrange combinaison de pensées référentielles tend souvent à dissocier le son de l’image.

Cette narration assez étrange ne nous est pourtant pas si étrangère que cela : elle peut renvoyer au caractère mémoriel d’Hiroshima mon amour d’Alain Resnais ou encore à la poésie sensuelle des films de F.J Ossang. Reste que le soupçon du film mental est ici des plus fragiles à manipuler. Pour tout dire, plus le film avance, moins on cherche à partager et à comprendre cette pensée, plus on préfère se laisser bercer et emporter par le mouvement même de ses syllabes. L’effet est à peu près le même qu’à la lecture d’une poésie dont on ne comprend pas forcément le sens mais dont la force des rimes suffit à faire chavirer les cinq sens, avec une vibration qui agit moins sur l’intellect qu’au niveau de la peau. Pour tous les cinéphiles qui n’auront pas oublié la force du collage godardien où deux images montées l’une derrière l’autre servent à générer une troisième image purement mentale, Cinq et la peau aura ainsi une saveur toute particulière. A travers un personnage qui s’égare lui-même, Pierre Rissient invite son audience à suivre des chemins de traverse et à réinventer un parcours d’incarnation, une façon de vivre des émotions et des expériences par le doute et le laisser-aller. C’est à peine si l’on ne finit pas par se rendre compte a posteriori qu’avec un tel parti pris, il parvient à nous rendre infiniment plus libre que son protagoniste.

Inclassable parce que prototype, unique parce que sans port d’attache, Cinq et la peau est bel et bien un trésor de cinéphile au même titre que l’était le fabuleux Out 1 de Jacques Rivette. Une comète que l’on croyait disparue depuis quelques décennies et qui, sans crier gare, revient faire un passage dans la galaxie cinéphile afin de s’y implanter définitivement. Mais en tout cas un objet inséparable de la personnalité de son illustre auteur, que l’on savait certes d’une infinie préciosité dans sa façon d’entretenir la flamme de la cinéphilie, mais dont on ne mesurait certainement pas la capacité à inventer un genre qui lui serait propre. Sous la peau de l’art, il y a cinq arômes à sécréter : la nouveauté, la richesse, l’audace, l’exotisme et le plaisir. En un film, Pierre Rissient les a tous intensifiés pour parfumer son celluloïd et susciter de ce fait un envoûtement maximal. On ne le remerciera jamais assez. Rendons-lui donc l’hommage qu’il a toujours mérité.

Test Blu-Ray

La magie des films invisibles, c’est de créer un pouvoir de fascination si dévastateur que l’envie de les décrypter de A à Z devient plus que prégnante. Dans le cas de Cinq et la peau, pas de bol, c’est exactement l’inverse, dans la mesure où le film, invitation à l’errance avant d’être récit à suivre, pourrait presque se passer de tout contenu analytique pour sa sortie en DVD et Blu-Ray. Nos amis de Carlotta l’avaient sûrement en tête en concevant cette magnifique édition prestige (limitée à 2000 exemplaires !) où le contenu éditorial se focalise moins sur le film lui-même que sur la personnalité et le parcours de Pierre Rissient. Récemment décédé peu avant l’ouverture de la dernière édition du festival de Cannes (où le film devait être présenté en séance spéciale), le bonhomme s’avère plus que présent dans cette édition : en guise de méga-bonus, Carlotta y intègre les deux documentaires qui lui ont été consacrés : d’abord le fabuleux Homme de cinéma : Pierre Rissient de Todd McCarthy et le récent Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligmann. Deux longs films qui, de deux façons différentes (une vertigineuse suite d’entretiens pour l’un, un face-à-face avec Rissient pour l’autre), ciblent à merveille la personnalité d’un cinéphile exemplaire, aventureux, pionnier, visionnaire, ayant été au contact des plus grands et sans qui tant de cinéastes majeurs du 7ème Art seraient peut-être restés dans l’oubli. Pour créer malgré tout une connexion avec Cinq et la peau, Carlotta ajoute ici une passionnante discussion entre Rissient et le réalisateur Nicolas Parisier autour de la fabrication du film. Et pour accompagner ce superbe coffret aux allures de bouteille à la mer renfermant en son sein un trésor enfin retrouvé, viennent s’y ajouter des dossiers de presse d’époque, un exemplaire de L’Avant-Scène Cinéma consacré au film, des courriers de Pierre Rissient et de Bertrand Tavernier, trois cartes postales et l’affiche du film. Quant à la restauration 4K du film, elle s’avère des plus flamboyantes, faisant passer une infinité de contrastes précis et d’ambiances variés, épaulée par une piste DTS-HD remarquablement équilibrée. Voilà donc une édition qui fera date et qui, on n’en doute pas, sera désormais une référence prompte à aiguiller les suivantes. Ne pas se la procurer revient à renier son statut de cinéphile.

Photos : © 1981 LES FILMS DE L’ALMA / G.P.F.I / BANCOM AUDIOVISION CORPORATION. Tous droits réservés

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