Chronicle

Très récemment, deux films adoptant le principe de filmage à la première personne ont trouvé le chemin des salles : Devil inside et Chronicle. Deux films dont on n’attendait strictement rien, au vu du nombre incalculable de films hollywoodiens adoptant le concept du faux documentaire pour vendre un high-concept tourné avec trois fois rien. Car, oui, depuis le triomphe inexpliqué de l’atterrant Paranormal activity (lequel faisait déjà suite à celui de l’inégal Cloverfield), Hollywood avait trouvé le filon rêvé : vu que le found footage movie ne réclame aucune exigence en terme de filmage ou de découpage, et que les idées ne manquent pas pour transformer une idée débile en fiction effrayante, pourquoi se creuser la tête, surtout quand la crise de l’imagination frappe la majorité des scénaristes ? Ainsi donc, ces derniers temps, dans ce genre de film, on aura vu des esprits nocturnes, des zombies blafards, des possédés à exorciser, des pierres lunaires qui bougent et même des trolls destructeurs (en fait, ça vient de Norvège, mais les Ricains sont en train de préparer le remake), tous exploités dans des faux films d’horreur mal fichus où l’on veut nous faire croire, en guise de condition sine qua non pour rendre le surnaturel crédible, que des bandes vidéos ont été retrouvées. Mouais, n’est pas Ruggero Deodato ou Jaume Balaguero qui veut, et cette semaine, Devil inside aura enrichi la liste de la pire des façons : une bande-annonce évoquant une projection du film dans une église, le Vatican qui n’approuverait pas ce film, et tout ça pour une énième histoire d’exorcisme à la mord-moi-le-nœud qui ne vise qu’à faire gaspiller dix euros à des spectateurs aveugles. Dans le genre, c’est dire à quel point on ne donnait pas cher non plus de Chronicle et de son concept, sorte de variation de la série télévisée Misfits tournée sous forme d’un faux documentaire gavé d’action bourrine. Grand mal nous en a pris, car le film, auréolé d’une véritable aura culte depuis son succès critique et public aux Etats-Unis, n’a rien de suspect et vaut beaucoup mieux que ce que l’on pourrait croire. Débarrassé du moindre coup marketing sur la prétendue vérité des situations, le premier film du réalisateur Josh Trank s’inscrit davantage dans la lignée de cette frange récente et spécifique du teen-movie, dont Spider-Man et Kick-Ass ont pu donner une image matricielle : bien au-delà du simple film de super-héros, il sera question du parcours initiatique de l’adolescent face à la prise en compte d’un pouvoir (surnaturel ou pas) qu’il peut désormais investir et contrôler à sa guise, avec toutes les conséquences que cela implique.

Il y sera question d’Andrew (Dane DeHaan), un adolescent névrosé et solitaire qui, un jour, achète une caméra vidéo dont il va se servir pour enregistrer les étapes de son quotidien tout sauf reluisant : la souffrance de sa mère en stade terminal, les accès de violence de son père alcoolo, les brimades dont il est victime à l’école et dans son quartier, le désintérêt total qu’il subit chaque jour de la part de tous les autres élèves de son lycée. Tous sauf un : son cousin Matt (Alex Russell), jeune bôgoss qui agit en protecteur avec lui. Au cours d’une soirée chiante comme la mort où Andrew subit un énième tabassage, lui et Matt sont vite rejoints par un troisième lycéen, Steve (Michael B. Jordan), star du lycée qui postule pour la place de délégué principal et qui les entraîne vers la forêt, où une étrange crevasse s’est formée dans le sol. Et bien sûr, en s’aventurant là-dedans, ils tombent nez à nez avec une matière phosphorescente qui vire au rouge dès qu’on la touche. Ce qui ne manque pas de se produire, conférant aux trois larrons des pouvoirs télékinésiques illimités dont ils ne mesurent pas encore la portée, et dont Andrew va rapidement se servir dans une optique purement vengeresse… Rien qu’en lisant un tel synopsis, l’ombre du récent The Prodigies vient toquer à notre cervelle de cinéphile, ne serait-ce que pour cette idée d’un pouvoir télékinésique utilisé par des ados rebelles, exaspérés par la violence et la cruauté du monde. Pour autant, dans sa première partie, le film s’incarne en teen-movie éminemment contemporain, où un adolescent utilise la caméra vidéo à la manière d’un réseau social, où les images de son quotidien font écho à cette vision d’une vie privée désormais on-line et dont le principe de « réalité » filmée installe d’emblée une mise à distance avec le spectateur.

Film quasi autobiographique pour son jeune réalisateur (lequel avoue en interview que le personnage d’Andrew serait une projection partielle de sa vie adolescente), Chronicle doit une bonne partie de sa réussite à la modestie dont il fait preuve et qui s’exprime en grande partie à travers son titre, très parlant et justifié : moins parcours romanesque d’une rébellion que chronique adolescente sur une amitié difficile, le film n’explique jamais ce qui pousse Andrew à tout filmer (pulsion voyeuriste ? projet artistique ? quête identitaire ?) et se contente de suivre ses trois protagonistes dans leur vie quotidienne. L’autre apport inespéré du « home-movie » est évidemment la quête de vérité et l’abolition des clichés, lesquelles s’incarnent ici dans des personnages qui échappent à toute logique caricaturale : à titre d’exemple, loin des premiers de classe frimeurs et superficiels dont ils semblent être l’incarnation, Matt et Steve se révèlent cultivés et amicaux, très solidaires de la tristesse d’Andrew et formant avec celui-ci une vraie fratrie dès lors qu’ils tentent d’apprivoiser leurs pouvoirs. Même le seul personnage féminin consistant (la copine de Matt) révèle sa richesse insoupçonnée dès sa première apparition : comme Andrew, elle filme tout ce qu’elle voit pour son blog, et le premier contact avec Matt s’établit par un jeu de miroirs où sa présence, visible sur les deux côtés de l’écran (l’un étant son reflet dans une vitre), isole le garçon au centre du cadre, le plaçant donc comme sujet central de son projet visuel. Une idée de mise en scène brillante parmi tant d’autres, que Josh Trank n’hésite pas à utiliser lorsque cela s’impose, sans que le procédé de first person shooting paraisse ridicule ou inapproprié, y compris lors d’une dernière demi-heure riche en explosions pyrotechniques. On est donc très loin des nombreuses erreurs de Cloverfield, où Matt Reeves allait jusqu’à créer des effets de mise en scène au beau milieu d’une situation de panique incontrôlée, ce qui allait à l’encontre du procédé filmique.

Au cœur de la chronique adolescente ne réside pas que la captation d’une réalité tangible, mais aussi la découverte d’un élément nouveau (ici, le superpouvoir). Une découverte qui n’est pas ici dénuée d’une vraie portée symbolique, nos trois héros réussissant à acquérir leurs nouvelles capacités après être rentrés chacun leur tour dans un trou, et l’utilisation de leurs pouvoirs s’accompagnant à chaque fois de violents saignements de nez. Libre à chacun d’y déceler de vraies métaphores sur le passage à l’acte, mais la symbolique du film n’est pas à jeter à la poubelle, tant elle reste parfaitement dans la logique du teen-movie. Et durant la seconde partie du film, la maîtrise progressive de leur pouvoir télékinésique s’effectue dans un cadre fun et décomplexé : soulever les jupes des filles en faisant bouger un ventilateur par la pensée, manger des chips sans utiliser leurs mains, jongler aussi bien avec des voitures qu’avec des briques de Lego, ou même jouer au football américain au beau milieu des nuages (ils peuvent désormais faire léviter leur propre corps dans les airs). Sur l’éventail infini de possibilités que leur confère ce pouvoir de télékinésie, la plus forte reste néanmoins de pouvoir faire bouger la caméra par la pensée, rendant celle-ci totalement autonome pour filmer et cadrer l’événement comme bon leur semble. Dès cet instant-là, Chronicle passe à la vitesse supérieure et peut alors se prévaloir d’être le premier film du genre à avoir su utiliser le concept de « caméra embarquée » de façon aussi libre et malicieuse. Entièrement connectée aux névroses de son personnage dépressif, la caméra n’est désormais plus un outil servant simplement à capter le réel, mais un médium vivant et autonome, un personnage à part entière dont le réalisateur est autant celui du film que nous voyons (Josh Trank) que celui qui la contrôle par la pensée (Andrew).

Les trois héros, auréolés d’un pouvoir infini et dévastateur, sont désormais les metteurs en scène de leur propre renaissance, redéfinissant le monde selon leurs souhaits et utilisant la caméra pour substituer à leur réel un monde qui s’accorde à leurs désirs (la célèbre phrase d’André Bazin prend un sens encore plus évident dans Chronicle), à la seule différence que si Matt et Steve s’en servent pour conserver leur position sans empiéter sur celle des autres, les ambitions d’Andrew lorgnent vite vers la rébellion pure. Dès l’instant où une voiture un peu insistante se met à les klaxonner sur une route de campagne, ce dernier envoie directement la voiture dans le ravin et son occupant à l’hôpital. La scission qui s’opère dès cet instant s’accompagne donc d’un accord : établir des règles à propos de l’usage de leurs pouvoirs. Face à une telle liberté d’action, il est moins question de se soustraire à la puissance dévastatrice qui les assaille que de défier autant que possible ce désir de « surpuissance », lequel viendrait éclater les frontières de leur libre-arbitre. Tout comme le héros d’Orange mécanique tentait de retrouver cette notion en récupérant ses pulsions violentes et perverses (ce qui lui redonnait le droit de choisir entre le bien et le mal), les trois protagonistes de Chronicle tentent tant bien que mal de délimiter le champ des possibles qui s’ouvre à eux. Sauf qu’une telle démarche n’est que mission impossible : l’un d’entre eux va choisir la mauvaise voie, et la caméra, sorte de témoin omniscient libéré de la gravité terrestre par la force des choses, devient le médiateur chaotique et inefficace du déchaînement apocalyptique qui va alors s’orchestrer. C’est ainsi que, lors d’une dernière partie riche en effets pyrotechniques, il sera difficile pour la caméra de capter quoi que ce soit du chaos déclenché par Andrew : l’écran est bien trop petit et le cadre beaucoup trop limité pour saisir l’ampleur des dégâts, et les effets de « shaky-cam », toujours aussi agaçants lorsqu’ils s’efforcent de brouiller la lisibilité de l’action, sont alors moins un défaut de mise en scène que le résultat d’une incapacité des personnages à investir correctement leur espace jusqu’au bout.

La troisième et ultime étape de cette chronique adolescente ne sera donc que la suite logique de leur incapacité à gérer leur pouvoir autrement que par le conflit. A force de vouloir régler ses problèmes par la méthode forte (la télékinésie lui sert ici à arracher les dents d’un lycéen violent ou à expédier son père ingrat contre les murs), Andrew finit par tester les limites de la liberté à laquelle il aspire. La disparition de l’un de ses deux amis à la suite d’une dispute fait naître en lui un vrai désir de destruction teinté de culpabilité personnelle, ce qui ne fait que précipiter davantage sa fuite en avant. A titre d’exemple, il faut le voir fringué comme Anders Breivik, en train de braquer une station-service ou d’éclater quelques fumeurs de joints sur le goudron, sorte de revanche nihiliste sur le monde ici opérée avec une cruauté que n’aurait pas renié la Carrie de Brian de Palma. Rage et mélancolie sont de mise dans cette dernière partie où Josh Trank élabore la totalité de ses scènes de destruction sous forme d’un hommage évident à Akira, en mêlant la rage destructrice de l’adolescence à une vraie mélancolie profonde (l’opposition Matt/Andrew fait sans cesse écho au conflit entre Kaneda et Tetsuo dans le chef-d’œuvre de Katushiro Otomo). Une jeunesse humiliée et désespérée qui ne trouve d’exutoire que dans un déchainement de violence : aucune autre conclusion n’était possible à une histoire aussi tragique et universelle. Et malgré la démesure fun et jouissive des effets de télékinésie, Chronicle n’était finalement que ça : une fuite en avant du familier à travers le surnaturel (l’un servant à matérialiser l’autre), où le moindre micro-événement déploie une richesse visuelle rare sous l’effet d’une mise en scène riche et pensée, où les codes éculés du « tournage en temps réel » s’effacent au profit d’une caméra qui a désormais échappé à tout contrôle, capable de rester fixe dans l’espace qu’elle investit comme de filer tout loin vers la ligne d’horizon. Là où d’autres chroniques restent sans doute à filmer.

Réalisation : Josh Trank
Scénario : Max Landis, Josh Trank
Production : John Davis, Adam Schroeder, Katie Shapiro, James Dodson
Bande originale : Andrea von Foerster
Photographie : Matthew Jensen
Montage : Elliot Greenberg
Origine : Etats-Unis/Royaume-Uni
Date de sortie : 22 février 2012
NOTE : 5/6

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