Les amants électriques

REALISATION : Bill Plympton
PRODUCTION : Bill Plympton Studios, Ed Distribution
SCENARIO : Bill Plympton
DESSINATEURS : Diana Chao, Courtney DiPaola, Krystal Downs, Lisa Labracio, Sandrine Plympton
MONTAGE : Kevin Palmer
BANDE ORIGINALE : Nicole Renaud
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Animation, Comédie, Romance
DATE DE SORTIE : 23 avril 2014
DUREE : 1h16
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jake et Ella se rencontrent dans un accident d’auto-tamponneuse et s’éprennent follement l’un de l’autre. Mais c’est sans compter le machiavélisme d’une garce qui sème le trouble chez les amoureux transis. Jusqu’où la jalousie la mènera-t-elle ? Entre envie de meurtres, tromperies en tout genre et un peu de magie, Jake et Ella sauront-ils surmonter leur rancœur ?

Les histoires d’amour finissent mal en général : c’est comme ça qu’on dit, non ? Visiblement, Bill Plympton s’en fiche comme de son premier caleçon : chez lui, ça se finit toujours bien, et comme d’habitude, tout ce qui précède ce petit instant de bonheur va partir joliment en sucette.

On se doutait bien que chez le plus taré des cartoonistes, une histoire d’amour n’allait pas être telle qu’on la conçoit d’habitude. Ici, Mickey serait plutôt du genre à (se) taper Minnie, la tendresse et la subtilité ne faisant pas partie du vocabulaire plymptonien. Quoique la tendresse, si, quand même un peu, puisque le réalisateur, s’il ne souffre là encore d’aucune carence en matière d’humour irrévérencieux, dévoile malgré tout avec Les amants électriques une facette plus tendre de sa personnalité. Pitch simple comme bonjour : Jake et Ella tombent fous amoureux l’un de l’autre à la suite d’un accident dans une fête foraine, mais leur amour se voit compromis par les agissements d’une garce manipulatrice et par l’apparition progressive du démon de la jalousie. Un sujet inspiré d’une authentique relation amoureuse vécue par le cinéaste (un coup de foudre suivi d’une relation combinant l’amour fou et les insultes colériques), et que ce dernier a visiblement élaboré comme une autopsie barrée des blessures d’un couple, dans ce qu’elles peuvent avoir de déprimant et/ou de jouissif. Bref, ici, Plympton passe le cyanure et l’eau de rose au shaker, avec la ferme intention de revisiter à sa sauce cette fusion conflictuelle de l’amour et de la haine, ces deux facettes de la dualité humaine qui se frottent comme deux silex pour accoucher d’une précieuse étincelle.

Bien plus que son premier vrai film de personnages, ici décrits et dessinés avec un rare souci de caractérisation et d’évolution, Les amants électriques constitue bel et bien une forme d’apothéose pour Bill Plympton. Ceux qui avaient pu goûter ses précédents travaux (on garde surtout en mémoire L’impitoyable lune de miel et Les mutants de l’espace) ne se sentiront pas dépaysés une seule seconde : une fois de plus, Plympton jouit d’une animation ouvertement erronée, sorte d’enfilade permanente de gribouillis foutraques qui déforment les entités comme les perspectives à grands renforts d’idées frappadingues (à peu près une dizaine par plan), tel une sorte de happening graphique délesté du moindre tabou. De l’onirisme le plus évanescent au symbole le plus cristallin en passant par le surréalisme le plus fracassant, tout est possible dans le monde de Plympton. Mais contre toute attente, ce qui fait la réussite incontestable de ce nouveau film se repère en deux temps dès les premières scènes du métrage.

Plympton prend d’abord le risque de bannir toute ligne de dialogue entre les personnages, et préfère au contraire masturber le dictionnaire des onomatopées jusqu’à ce qu’il éjacule tout son contenu. Par ailleurs, il opte pour un style graphique clairement redéfini, qui privilégie le burlesque immédiat des situations et des gestes au détriment de tout impact résultant de l’échange verbal. On est donc ici dans un film purement comportementaliste, où chacun n’existe qu’au travers de ses fonctions les plus primaires, aussi poussées à l’extrême puissent-elles être. Ne serait-ce que sur leur physique, Jake et Ella ne dérogent pas à la règle : torse massif sur fessier riquiqui pour l’un, lèvres protubérantes sur plastique fuselée pour l’autre. Mais pour la première fois, Plympton réussit à relier la déformation visuelle de ses personnages (et leur emboîtement, bien sûr) à la force de leurs émotions les plus palpables. Qu’il s’agisse d’un parti pris de mise en scène ou d’une mutation soudaine au sein du cadre, chaque action des Amants électriques suscite une vraie émotion en plus de son apport permanent d’humour et d’hallucination. Parce que la mise en scène donne à percevoir et à ressentir toutes les couleurs du prisme d’une relation amoureuse, le tout dans un parti pris graphique qui fait passer l’humanité la plus pure au travers des distorsions corporelles les plus outrancières. De quoi mater enfin les blessures de l’amour dans leur plus simple appareil, pour le coup désossées du moindre neurone psychologisant et avant tout boostées par leurs propres fluides organiques.

Sur le terrain de l’inventivité animée, Bill Plympton crache la purée pour nous laisser en état d’hallucination répétée : un tueur déjanté qui se pince les tétons pour être en condition, la voiture d’un amoureux trahi qui fait des ricochets en salto sur une rivière, une tondeuse à gazon qui ressemble à une mamelle protubérante, un ensemble d’aliments qui deviennent un orchestre d’opéra célébrant l’amour grandissant du couple, des machines zarbies qui cristallisent le stade ultime de la chirurgie esthétique, ou plus simplement les hallucinations réciproques de Jake et Ella durant leurs ébats sexuels. Mais rien n’est plus fort chez Plympton que cet art du symbole couillu, épaulé par une maîtrise folle de l’accompagnement musical (signé par la française Nicole Renaud). Qui d’autre que lui aurait osé schématiser un coup de foudre dès la scène d’ouverture, au travers d’un tour d’auto-tamponneuse où l’on se tourne autour avant de se rentrer dedans (au propre comme au figuré) ? Et pour lui, serait-ce donc dans le clash violent et la jalousie réciproque que l’attachement finirait par naître ? C’est la thèse du film : le plus pur des amours ne peut exister que s’il n’est fait que de haine, de jalousie, de doutes et de désirs troubles. Communier avec l’art de Plympton consiste à jouir de la simple combinaison des extrêmes, le meilleur comme le pire. C’est dire à quel point on attend avec impatience son prochain film, conçu comme un « documenteur » sur un Adolf Hitler fan d’animation qui aurait abandonné ses aspirations dictatoriales pour devenir le Walt Disney du monde entier… Pas de doute, ce type est un grand malade.

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