Carte Des Sons De Tokyo

Hasard de la chronologie ou pas, les deux derniers films présentés en compétition au festival de Cannes 2009 auront connu un destin assez similaire : en plus de se dérouler chacun à Tokyo, Enter the void de Gaspar Noé et Carte des sons de Tokyo d’Isabel Coixet auront vu leur sortie en salles sans cesse repoussée, au point d’être distribués chacun en catimini dans une vingtaine de salles françaises (et encore…). C’est donc avec plus d’un an et demi de retard que le nouveau film de la réalisatrice espagnole de Ma vie sans moi débarque dans les salles françaises, alors même que son précédent film (Lovers, avec Ben Kingsley et Pénélope Cruz) reste toujours inédit dans nos contrées. Et c’est avec une étrange sensation de flou que l’on quitte la projection, dérouté et interloqué par une énigme que l’on n’aurait pas su résoudre. Du coup, pour tenter de comprendre en quoi ce thriller tokyoïte et existentialiste a pu se retrouver en compétition cannoise (où il a d’ailleurs reçu un accueil assez glacial), il va être nécessaire de faire la chose la plus humiliante en termes d’analyse critique, à savoir se replonger dans le dossier de presse pour tenter de déceler l’origine de la chose. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en plus de dérouter sérieusement celui qui s’aventure dans la salle obscure, ce film mérite amplement son statut de curiosité.

A vrai dire, si l’on aura facilement deviné durant le film que l’atmosphère spécifique de Tokyo aura été déterminante pour Coixet, c’est en fait la somme des éléments présents au cœur de la capitale nippone (couleurs, bruits, lumières, gestes, etc…) qui, en s’immisçant dans le cortex de la cinéaste, aura façonné à elle seule l’intrigue du film. Le film serait-il donc une énième œuvre de sensations pures ? La réponse est oui. Pour autant, la retenue et la modestie s’imposent pour remettre les points sur les « i » : le film n’est en aucun cas un drame poignant, encore moins le film de genre érotico-violent que l’on pouvait supposer, mais prend le risque de jouer avec nos frustrations. On a beau sentir que la réalisatrice a sans doute été marqué par l’esthétique des meilleurs films de Wong Kar-waï, elle n’arrive jamais à en tirer le même degré d’émotion et de sensorialité. On a beau la sentir investie d’une indéniable sincérité et d’un vrai désir de cinéma, son film n’accroche pas la fibre cinéphile autant qu’on l’aurait souhaité. Et pourtant, à force de se laisser prendre par le rythme du film, on finit par en tirer une étrange zénitude, où le plaisir de l’ambiance prend vite le pas sur celui de l’intrigue policière. En cela, avec ce très étrange long-métrage, Isabel Coixet a peut-être inventé le film « lounge ».

La présence de Tokyo au sein de films basés sur l’ambiance et le vagabondage sensoriel n’est d’ailleurs plus à justifier, tant de nombreux cinéastes ont su filmer et sublimer les innombrables paradoxes de la ville la plus vaste du monde : territoire urbain en perpétuelle mutation, où l’effervescence urbaine côtoie les environnements les plus relaxants, Tokyo est un décor de cinéma à part entière dont la richesse a su trouver sa place au cœur de fictions audacieuses et protéiformes. Ces dernières années, on aura pu partager l’errance existentielle de deux américains dévorés par le spleen et l’incertitude (le sublime Lost in translation de Sofia Coppola), et on aura vibré de toutes les fibres de notre corps avec un trip post-mortem au sein d’une mégalopole transformée en flipper géant (Enter the void de Gaspar Noé). Carte des sons de Tokyo tranche quelque peu avec ces partis pris en cherchant avant tout à capter l’âme de la ville, ce qui laisse supposer un retour délicat aux clichés les plus éculés de la culture nippone. Très consciente de cela, Isabel Coixet prend soin de les contourner avec discrétion, se focalise sur deux personnages au comportement mystérieux et fait de son film un superbe vagabondage tokyoïte, aussi calme que cotonneux.

Ce qui pourra rebuter au premier regard, c’est que la mise en scène joue elle aussi le rôle du vagabond, ce qui se traduit par une stabilité assez fluctuante en terme de cadre et de découpage : si certaines scènes épatent par la précision et la beauté de leur cadre, d’autres laissent franchement à désirer (le tournage en caméra portée n’a pas toujours que du bon) et gâchent quelque peu la fluidité du montage. Pour autant, difficile de ne pas voir dans ce patchwork la volonté de jouer avec différents supports de captation, de ne pas limiter le filmage à un seul format uniforme, et au final, d’offrir au spectateur le double rôle du guide et du visiteur. Les plus cinéphiles pourront retrouver là l’un des partis pris de certains auteurs français (Jacques Rivette en tête), à savoir capter une situation dans sa globalité et sa durée réelle, afin de laisser le spectateur libre de s’aventurer et de picorer ce qui lui semble intéressant. Le parti pris ne manquera pas d’en irriter certains, mais il trouve ici une connexion immédiate de par la multiplicité des détails. Tout ceci imposait du même coup (et c’est le cas ici) une mise en scène épurée, libre de toute attache et empreinte d’un réel souci de plénitude, un peu à l’image de ce générique de début qui donne aux canaux de Tokyo des airs de Venise futuriste. On flotte alors, on se balade, on capte un son ou un détail. Et notre regard est sans cesse privilégié.

Pour faciliter cette imprégnation du film par le public, Isabel Coixet aura sans doute fait exprès de construire sa narration sur une intrigue très simple, basée sur la relation ambiguë entre un marchand de vin espagnol (Sergi Lopez) et une jeune tueuse chargée de le tuer (Rinko Kikuchi), le tout sous l’oeil observateur d’un vieil homme qui enregistre les sons de la ville. La prestation des acteurs n’est d’ailleurs pas à laisser de côté, tant le film n’a de cesse que de conserver leur ambiguïté intacte, de ne jamais tenter de déceler leurs vrais sentiments, et d’achever chaque sous-intrigue par des points de suspension. L’apprivoisement culturel et sexuel entre les deux protagonistes est comme un tableau d’impressions, une suite de sentiments opaques qui gagnent en ambiguïté à force de répéter les mêmes motifs (étreintes dans la chambre d’hôtel, dégustation de soupe et de vin, ballades nocturnes, etc…) et d’exacerber la solitude qui semble les parcourir. Ainsi donc, même en naviguant dans tous les coins de Tokyo, on suit deux êtres eux-mêmes fluctuants dont on peine à saisir le fonctionnement interne. Et tout cela est d’autant plus énigmatique que l’élément déclencheur du récit (un suicide) ne sera ni montré ni élucidé.

C’est dans cet alliage rare d’aventure et de mystère que Carte des sons de Tokyo trouve son point d’ancrage. Du coup, aidée par un script qui lui autorise toute liberté, Coixet peut travailler sur l’immixtion du souvenir dans le concret : le couple qui se forme peu à peu (David/Ryu) n’est-il pas la superposition du couple originel (David/Midori), une sorte d’upload qui fait revivre les pulsations et enrichit ses participants ? Quant à l’atmosphère de Tokyo, c’est surtout le silence que capte la réalisatrice, laissant le soin aux sons extérieurs et à la bande originale éclectique (Max Richter, Misora Hibari, Depeche Mode…) de venir « peupler » la ballade, de l’agrémenter autant que possible. D’autant que, paradoxe suprême, le film parvient à être cent fois plus évocateur durant ses silences récurrents que lors de ses dialogues, pour le moins anecdotiques. Un exemple frappant reste cet instant érotique d’à peine deux minutes, où les corps enlacés et immobiles de Sergi Lopez et Rinko Kikuchi développent un émoi intérieur qui se capte uniquement sur la puissance du regard et la sensualité de la bande-son. Tout se voit, tout se ressent, tout se capte dans ce film, mais rien n’est surligné ou certifié. Au bout du compte, entre une usine portuaire, un magasin de vins, un cimetière zen et un hôtel aux chambres personnalisées en fonction des plus célèbres lieux parisiens, on aura capté bon nombre de détails familiers (des manèges luminescents) ou incongrus (un repas où les sushis sont servis sur des femmes nues !). On aura la sensation d’avoir tout vu, d’avoir tout parcouru. Pourtant, l’énigme restera entière. Tout comme le film qui, on s’en réjouit, continue indéniablement de travailler sa matière impalpable après le générique de fin.

Réalisation : Isabel Coixet
Scénario : Jaumes Roures, Javier Mendez
Production : Isabel Coixet
Photographie : Jean-Claude Larrieu
Montage : Irene Blecua
Origine : Espagne/Japon
Année de production : 2009

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