[Annecy 2017] L’adaptation du manga culte Blame! par Hiroyuki Seshita

REALISATION : Hiroyuki Seshita
PRODUCTION : Polygon Pictures, Netflix, The Klockworx
AVEC : Takahiro Sakurai, Kana Hanazawa, Sora Amamiya, Yûki Kaji
SCENARIO : Sadayuki Murai
CHARACTER-DESIGN : Yuki Moriyama
BANDE ORIGINALE : Yûgo Kanno
ORIGINE : Japon
GENRE / MEDIUM : Science-fiction, Animation
DATE DE SORTIE : 20 mai 2017
DUREE : 1h46
BANDE-ANNONCE

Synopsis : La ville ne répond plus aux humains qui sont traités comme de la vermine. Seul un jeune guerrier peut tout changer.


« Peut-être sur terre. Peut-être dans le futur»

Tels sont les mots accueillant le lecteur lorsqu’il ouvre le premier tome de Blame! . Le manga de Tsutomu Nihei aurait difficilement pu poser une note d’intention plus explicite. Ainsi, l’auteur nous dit ouvertement qu’il n’est pas là pour nous prendre par la main. Si l’on veut connaître la signification de son œuvre, il sera la dernière personne à qui demander de l’aide. Sur les couvertures, on voit revenir en accroche « adventure-seeker Killy in the cyber dungeon quest ». Voilà à peu près tout ce qu’on a besoin de comprendre sur l’intrigue de Blame!. Son univers ne nous sera pas expliqué de manière pragmatique et on ne cernera jamais complètement les règles de son fonctionnement. Après tout, cela est logique puisque l’essentiel des protagonistes du manga n’ont eux-mêmes qu’une connaissance très fragmentaire de l’environnement où ils évoluent. Architecte de formation, Tsutomu Nihei s’est créé un monde d’une grande complexité. Au travers d’un style graphique fouillé, il a conçu un esthétisme cohérent tout en étant tiraillé entre des extrêmes. L’univers de Blame! est un empilement nonsensique de niveaux qui peuvent tout autant prendre la forme de longs couloirs lugubres que de monumentales cités. Chacun de ces niveaux vit indépendamment des autres et agit selon ses propres codes. En nous plongeant sans indication dans un tel univers peuplé de monstruosités biomécaniques, Tsutomu Nihei suscite une fascination envers celui-ci tout en nous faisant ressentir l’état de déperdition qui l’habite. Notre seule attache au bout du compte tient à la quête de Killy qui est particulièrement élémentaire. Il est la recherche d’un terminal génétique qui finit par être assimilé à l’ultime trace de pureté dans ce monde désolé. Blame! est donc avant tout une œuvre à savourer comme une expérience sensorielle.

Par son impact à la fois brouillon et captivant, la perspective d’un film Blame! était alléchante. Le potentiel filmique à en retirer était énorme pour peu d’être bien adapté car il restait à savoir si les personnes en charge auraient l’audace de récupérer les ambitions de Tsutomu Nihei et de les exprimer par le biais d’outils cinématographiques. Bref, pourraient-ils et sauraient-ils retranscrire les sensations inhérentes au manga ? Produit par Polygon Pictures en partenariat avec Netflix, le long-métrage réalisé par Hiroyuki Seshita va répondre très rapidement par la négative. De toute évidence, il a été pensé pour toucher le plus grand nombre. Pour se faire, il a fallu procéder à un gros ménage : il était hors de question de perdre l’attention du spectateur. Si on ne peut pas non plus défricher pour lui d’une seule traite tout l’univers, il faut toutefois lui donner suffisamment de clefs pour qu’il comprenne ce qu’il se passe. Cette entreprise de clarification se met en place dès la scène d’ouverture : au lieu d’adopter le point de vue du peu loquace Killy, l’introduction privilégie un groupe de jeunes partis sans autorisation en expédition dans une région dangereuse. Appuyé par une voix-off développant une mise en contexte assez approfondie, la séquence donne tout de suite une vision claire sur ce monde. Même si elle laisse de relatives zones d’ombres (les personnages demeurent ignorant du monde par-delà leur secteur sécurisé), cette ouverture offre un point d’ancrage solide et surtout transmet ses informations avec le maximum de lisibilité. Blame! tente alors un timide jeu d’équilibriste entre la volonté de fournir des réponses limpides aux éventuelles interrogations et maintenir un voile de mystère sur son univers (ne serait-ce que pour entretenir un peu de surprise). Il en va ainsi de la façon dont sera introduit Killy à la fin de cette scène inaugurale. Dans sa caractérisation, l’adaptation conserve son aspect d’énigmatique voyageur solitaire qui économise ses mots. Cependant, le film inclut d’emblée une idée de mise en scène démontrant que le personnage n’est pas exactement ce qu’il semble être, une idée à laquelle le manga nous mettait face sans prévenir au bout de trois tomes.

D’une certaine manière, Blame! s’affiche moins comme une adaptation du manga que d’un chapitre du manga. En choisissant un Killy lié à un unique groupe d’individu, le long-métrage s’affranchit du caractère itinérant du matériau d’origine. On ne voit plus qu’un seul mode de vie (ou plutôt survie) dans ce monde. De par cette absence du voyage, l’univers perd une part de sa perturbante variété et on ne ressent pas aussi pleinement sa vertigineuse absurdité. Si étrangeté il y a, elle s’incarne en priorité par des artifices quelques peu classiques (un hologramme confondu avec un fantôme). Le résultat est une œuvre lisse avec des objectifs plus définis. Ceux-ci finissent par faire de Killy un émule de Mad Max, une figure de voyageur éternel qui aide les justes à atteindre un état de plénitude dont il sera à jamais privé. Du gâchis vous dites ?

Alors oui, on peut le dire : Blame! est une adaptation bancale qui est très loin de reproduire la dimension dérangeante du manga. Mais est-ce un mauvais film ? Là-dessus, on sera plus partagé. Le film s’est inventé une histoire faisant prédominer la simplicité mais celle-ci n’est pas forcément mal construite. Aussi agaçante soit-elle comparée à son homologue papier, la scène d’ouverture est une entrée en matière diablement efficace donnant envie de s’intéresser à cet univers. Ce dernier ne génère plus vraiment de malaise et ne prend plus la peine de s’adjoindre des atours grotesques à quelques détails près (la dernière transformation de Shibo). Ce qui n’empêche pas de s’impliquer dans l’action. Cette relation ambiguë avec le film pourrait en ce sens trouver sa synthèse dans le visuel. En tant que tel, le réalisateur Hiroyuki Seshita et son équipe ont fait un travail de qualité. Malgré des moments bizarrement saccadés, l’animation en CGI avec un rendu 2D s’avère assez impressionnante et prouve un choix pertinent. On retrouve bien là l’imagerie spectaculaire du manga. Certes, la mise en scène ne respire pas l’originalité et manque probablement d’un zeste de folie pour saisir dans sa globalité le sens du gigantisme présent dans le manga (cf les utilisations de l’arme de Killy, pistolet ayant la puissance de destruction d’une dizaine de bazooka). Mais les passages d’action tiennent quand même en haleine et accomplissent leur office.

Si on le juge pour ce qu’il propose, Blame! est un honnête divertissement, un actionner tout à fait plaisant. La problématique est que l’œuvre de base aspirait à un autre résultat, à quelque chose de plus atmosphérique. La musique souligne cet écart. Au tambourinage générique du film, la lecture du manga évoque plus une partition anti-mélodique et expérimentale pleine de sons distordants. S’il peut être cruel et blessant, ce gouffre entre l’attente et le produit terminé ne doit pas ruiner intégralement l’appréciation du film. Il nous prive néanmoins de l’espoir crédule que la suite récemment annoncée arrivera à corriger le tir et à être une authentique adaptation.

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