Birdman

REALISATION : Alejandro Gonzalez Iñarritu
PRODUCTION : New Regency Pictures, Grisbi Productions, 20th Century Fox
AVEC : Michael Keaton, Edward Norton, Emma Stone, Zach Galifianakis, Naomi Watts, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Lindsay Duncan
SCENARIO : Alejandro Gonzalez Iñarritu, Nicolas Giacobone, Alexander Dinelaris, Armando Bo
PHOTOGRAPHIE : Emmanuel Lubezki
MONTAGE : Douglas Crise, Stephen Mirrione
BANDE ORIGINALE : Antonio Sanchez
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 25 février 2015
DUREE : 2h00
BANDE-ANNONCE

Synopsis : À l’époque où il incarnait un célèbre super-héros, Riggan Thomson était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand-chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue. Durant les quelques jours qui précèdent la première, il va devoir tout affronter : sa famille et ses proches, son passé, ses rêves et son ego. S’il s’en sort, le rideau a une chance de s’ouvrir…

« Et as-tu finalement eu ce que tu attendais de cette vie ?
– Oui, je l’ai eu.
– Et qu’est-ce que tu voulais ?
– Être aimé, me sentir aimé sur la Terre
»

Raymond Carver (Late Fragment)

Il flotte au milieu d’une pièce, habillé en slip, en train de méditer tout s’interrogeant sur ce qu’il fait là. Avant, il flottait dans les airs, avec un costume de super-héros ailé sur le corps. Ce temps est désormais révolu. Sans son costume, Riggan Thomson n’est plus Birdman. Le costume était la star, il n’est plus qu’un acteur, seul dans sa loge, faisant face à son visage dans le miroir. Le visage est moins fort que le masque. Et ce masque, il aimerait bien le faire tomber une bonne fois pour toutes. Le voilà en train de tenter son come-back en montant à Broadway une adaptation de la nouvelle Parlez-moi d’amour de Raymond Carver. Une pièce taillée sur mesure pour lui : il y est question d’un couple au bord du gouffre (il est lui-même divorcé), d’un enfant plus ou moins désiré (il a lui-même une fille, sortie de cure de désintoxication, qu’il utilise comme assistante personnelle), de la difficulté à définir l’amour (il apprend que sa petite amie pourrait être enceinte), et surtout de la recherche du bonheur, autant dire un vaste sujet pour lui comme pour tous ceux qui l’entourent. Il y a de la batterie dans la bande-son, et ce dès le début d’un générique godardien où les lettres apparaissent dans l’ordre alphabétique en se calquant sur le tempo. Quelque chose semble en marche, sans doute un événement, peut-être une apothéose ou un crash. C’est l’image inaugurale du film : est-ce un astéroïde qui s’écrase sur Terre ou un super-héros qui se consume dans les airs ? C’est surtout l’image d’un écorché vif, prêt à se brûler les ailes, au propre comme au figuré, pour espérer retrouver l’amour de son prochain et l’admiration de son public. Et la batterie continue de vibrer…

Il est impossible d’aborder Birdman en faisant fi de son filtre analytique visant à confondre la réalité et la fiction. D’abord parce que le choix de Michael Keaton pour incarner Riggan Thomson va bien au-delà du simple come-back d’un acteur plus ou moins oublié, désormais relégué au rang de faire-valoir ou de second rôle classieux dans quelques productions inégales. C’est surtout parce que ce rôle est un miroir absolu de l’acteur : autrefois starisé pour avoir joué un super-héros au look et au timbre vocal quasi identiques (Batman en l’occurrence, dans la première et brillante adaptation réalisée par Tim Burton en 1989), désormais tombé un peu dans l’oubli malgré des prestations remarquables ici et là, surtout chez Barbet Schroeder et Quentin Tarantino. Pour Riggan/Keaton, il est temps de se révéler au grand jour. Mais comment y arriver quand l’image qui vous colle à la peau vient aussi se coller à votre esprit façon Super Glue ? Rien que pour remplacer un mauvais acteur victime d’un accident de travail (qu’il a lui-même provoqué !), Riggan vit un véritable enfer : tous les acteurs qu’il propose sont déjà engagés dans des blockbusters pour jouer des personnages vêtus d’une cape ! Pire : avec sa voix caverneuse, Birdman n’a pas disparu. Il continue de parler en off, toquant de temps en temps à la tête de Riggan pour le pousser à refaire son come-back en enfilant à nouveau son costume. Et dès qu’il se retrouve tout seul, Riggan déchaîne ses superpouvoirs : éteindre la télévision d’un claquement de doigts, envoyer tout valser dans sa loge, voler dans les airs comme Superman… Est-ce une hallucination ? Est-ce que la fiction a pris le dessus sur la réalité ? A moins que…

Le trouble entre réalité et fiction a cela de prodigieux qu’il naît ici autant d’une richesse insensée des personnages filmés que d’une mise en scène quasi extraterrestre qui s’affranchit de toutes les lois cartésiennes. Sur ces deux points précis, il y aurait sans doute de quoi considérer la présence d’Alejandro Gonzalez Iñarritu comme un bug, mais le cinéaste mexicain, désormais installé à Hollywood, s’offre là un ravalement de façade tout aussi spectaculaire que celui de son acteur principal. Lui dont la filmographie s’était jusque-là limitée à racler les fonds du tiroir du misérabilisme le plus racoleur semble avoir enfin pris son envol au point d’offrir un regard à la fois libéré et décomplexé. Lui qui concevait ses scénarios à partir de trucs narratifs sans rapport avec l’intrigue (le poids de l’âme par-ci, la tour de Babel par-là) s’est pour une fois attaché à explorer un sujet bétonné de toutes parts, en tout cas propice à laisser la symbolique s’infuser dans l’intrigue – et non l’inverse. Lui qui avait enfin dévoilé un néant intégral en matière de stylisation visuelle (une image granuleuse et un cadre tremblotant devaient lui suffire…) et privilégié les performances d’un casting en or massif a réussi à trouver la formule miracle pour sublimer chaque micro-élément – de l’acteur à la production design – prompt à surgir dans le cadre. Ou comment un coup de maître passerait presque pour un coup du hasard.

Sauf que non : sur le fond, Iñarritu n’a pas changé. Son idée de transposer l’un des plus beaux films de John Cassavetes (le fameux Opening night) à l’ère du numérique aboutit certes à une mise en abyme vertigineuse du rapport à la fiction, mais ne le dépossède pas pour autant de son point de vue supra-pessimiste sur une humanité qui, à bien des égards, n’a de cesse que d’aboutir à des impasses existentielles desquelles elle ne réussit pas à s’extraire. Ce qui fait la différence et qui contribue à tirer le film vers le haut tient en si peu de choses : l’humour. Ou plutôt un cynisme corrosif et réjouissant que n’auraient pas renié Bret Easton Ellis et Frédéric Beigbeder, contrastant du même coup avec la douce empathie qui caractérisait le film de Cassavetes. Et comme le manque de subtilité n’est pas forcément corollaire d’un regard cynique, Iñarritu choisit d’intégrer de la nuance dans le moindre échange humain, évitant ainsi à ses personnages de ressembler à des stéréotypes d’individus misanthropes dépossédés de toute porte de sortie.

A une époque où la célébrité s’efface et se redessine au gré de l’accélération du temps, où Internet devient le terreau des échanges humains, où les réseaux sociaux redéfinissent chaque information jusqu’à en pervertir le sens, et où le quart d’heure de notoriété devient prétexte à une guerre d’ego entre artistes, il y avait de quoi promettre un tableau tout sauf flatteur de la faune du spectacle – le cinéma est ici convié autant que le théâtre. Toute la smala qui enveloppe Riggan suinte la névrose : sa fille Sam (Emma Stone) qui exprime violemment son mal-être ; son ex-femme Sylvia (Amy Ryan) qui le met face à ses responsabilités de père ; sa petite-amie Laura (Andrea Riseborough) qui souffre en silence d’un manque d’attention ; son agent Jake (Zack Galifianakis) qui gère très mal les imprévus sur les répétitions de la pièce ; l’acteur égocentrique et surdoué Mike Shiner (Edward Norton) qui lui vole la vedette au risque de partir en vrille dans l’improvisation ; l’actrice Lesley (Naomi Watts) qui craque émotionnellement à chaque petit souci. Sans parler d’un autre ensemble, braquant son regard sur tout ce petit monde : des journalistes avides d’exégèses voyeuristes (un artiste se retrouve porté en triomphe après avoir manqué de se tuer sur scène !) en plus d’être plus ou moins incultes (qui ne connait pas Roland Barthes ?), des artistes ratés qui se font critiques élitistes pour mieux s’imaginer au-dessus des artistes, des fans transis tout juste bons à faire des selfies pour avoir leur petit moment de gloire, des vieux friqués qui patientent devant une pièce de théâtre en réfléchissant à l’endroit où ils iront dîner après, et des clochards dont la gueulante antisociale cache peut-être d’aspirants acteurs en pleine déchéance.

Alors donc, toujours aussi misanthrope, le réalisateur de 21 grammes ? Que nenni. Ce qui est énoncé ci-dessus n’est que l’image que les personnages renvoient quand ce n’est carrément pas celle qu’ils s’imaginent voir chez leurs semblables. Ce que révèle Birdman est un vrai théâtre de contradictions et de nuances, pour le coup très éloigné d’un étalage racoleur de tout ce que l’humanité peut faire de plus borderline. C’est l’humour dévastateur du scénario qui permet d’abord cela : entre de discrètes piques expédiées sur la petite taille du pénis de Mike ou sur le sourire de psychopathe de Riggan (et c’est vrai que Michael Keaton peut faire peur quand il sourit), on jubile d’une poignée de dialogues cyniques à travers lesquels Iñarritu se la joue observateur acerbe. Dénigrer une journaliste du New York Times pour ses goûts vestimentaires (« On dirait qu’elle a taillé une pipe à un clochard ! »), oser une définition gonflée de la popularité (« la cousine racoleuse du prestige » d’après Mike) ou digresser sur un abominable trauma d’enfance (en réalité un énorme pipeau !) est ici affaire de résignation à affronter le côté plombant de la vie par le cynisme autant qu’un moyen détourné de prendre l’avantage sur l’autre. Parce que les personnages de Birdman, de par leur facilité à installer le conflit dans chaque échange verbal, sont sans cesse à cheval entre la vie et le spectacle, telle une perfusion sanguine scotchée à leurs veines.

Il suffit d’une poignée de scènes pour prendre le pouls du vertige suscité par le scénario, et c’est généralement le personnage de Sam qui en est le pivot. Dans une scène grandiose, la voilà qui hurle ses quatre vérités à son père, dans un monologue enragé à faire frémir les votants aux Oscars – l’occasion de constater à quel point Emma Stone est une actrice prodigieuse. Mais a-t-elle pour autant raison sur tout, notamment quand elle explique qu’être contre les hamburgers et ne pas avoir de page Facebook est synonyme de ne pas exister dans ce monde ? Ne s’est-elle pas construite elle-même un personnage de « fille fragile et fracassée », comme lui fait remarquer Mike au cours d’un Action ou Vérité sur le toit du théâtre ? N’est-elle pas en train de jouer un rôle, au point de ne pas voir qu’il lui est impossible d’espérer passer inaperçue ainsi ? Et comment ne peut-elle pas voir que son arrogance n’apparaît aux yeux des autres que comme un cache destiné à dissimuler quelque chose de plus beau, de plus vrai ?

Une file d’attente d’hypothèses qui en implique très vite une autre, puisque l’interlocuteur (Mike) est peut-être en train de jouer lui aussi un rôle, celui du confident, comme pour prouver à l’autre son propre talent d’acteur. Le fait de mentir dans la vie de tous les jours et de dire la vérité quand il est sur scène en fait même un personnage plus complexe que prévu : à ce titre, il faut le voir abattre le quatrième mur en pleine répétition pour mieux critiquer le jeu de Riggan face au public – est-il saoul ou joue-t-il juste ? Est-ce vrai ou est-ce faux ? A moins que le vrai soit déjà faux et qu’il faille le redéfinir, ou plutôt « faire l’expérience du réel » comme le conseille Norton au public qui le regarde. Seules les émotions sont ici gage de vérité. L’amour, la colère, la tristesse, la rancœur, l’inquiétude : toute cette matière instable ne cesse jamais de circuler dans les couloirs du décor mental de Birdman – on retrouve même les motifs géométriques de l’hôtel Overlook de Shining sur le sol du couloir qui jouxte les loges. Il en résulte un spectre de couleurs invisibles que la caméra virtuose et virevoltante d’Iñarritu réussit à appréhender dans chaque séquence.

Cinéma et théâtre, commerce et art, réalité et fiction, vérité et mensonge : tout s’entremêle ici dans un tourbillon vertigineux créé par la mise en scène. Une mise en scène que le cinéaste, aidé par le chef opérateur Emmanuel Lubezki (Gravity et The Tree of Life, c’est lui !), a volontairement focalisée autour d’un filmage donnant l’illusion d’un unique plan-séquence de deux heures. On évoquait déjà l’utilité d’un tel procédé à propos de La corde d’Alfred Hitchcock (ne rien perdre de l’action en cours, « filmer » une pièce de théâtre dans sa durée continue, etc…), mais si l’on se limite à la simple exploitation des raccords entre chaque scène, Iñarritu est allé infiniment plus loin dans le mensonge hitchcockien. Il sera assez facile de déduire la présence du raccord lorsque la caméra panote violemment ou s’engouffre une seconde dans un coin sombre, mais la plupart d’entre eux sont de l’ordre de l’invisible car résultant d’une extraordinaire fluidité dans le montage. On pourrait citer le fait de passer de minuit à l’aube dans un même travelling en contre-plongée sur les buildings de New York, mais c’est plus fort que cela : le plan-séquence unique ne sert pas ici à faire ressentir l’écoulement de l’action dans la durée, mais à l’abolir, purement et simplement.

On hallucine de constater que deux heures de film puissent suffire à juxtaposer quatre journées et quatre nuits successives avec une fluidité telle qu’aucun raccord ne puisse installer de rupture ou de coupe nette dans la temporalité. D’autant plus dingue que le personnage de Riggan, omniprésent du début à la fin, est celui qui contrôle le plan-séquence, qui en est l’initiateur autant que le sujet d’étude, qui le coupera brutalement lorsqu’il atteindra son apogée par un geste insensé, qui abolit les frontières du réalisable pour accomplir son destin d’artiste, qui définit les règles du jeu et qui choisit d’y infuser la transgression au travers de sa schizophrénie – voir cet instant grandiose où le réel se voit soudain assailli par les codes d’un blockbuster apocalyptique et bourré d’effets spéciaux. Le tout avec une utilisation de la courte focale pour déformer les visages et les perspectives, sans que l’idée – au demeurant géniale puisqu’elle accroît le décalage des situations – ne commette l’erreur fatale d’y intégrer une hystérie surréaliste à la Terry Gilliam.

La dimension cyclothymique du film n’empêche pas – on insiste – de déceler de puissantes parcelles de beauté dans cette mosaïque de destins névrosés. Au contraire, elle la favorise, parfois au travers d’une gestion diabolique de la voix off ou des échelles de plans. Sur la confusion entre le cinéma et le réel qui aide à enrichir l’artiste, on compte une large quantité d’instants magiques, à l’image de celui où Riggan, alors en plein maquillage en coulisses, découvre la liaison entre Mike et sa fille, alors même qu’en arrière-plan, la pièce de théâtre laisse entendre un dialogue sur un enfant plus ou moins désiré. Et que dire d’une scène finale couillue et inouïe, où le simple regard d’Emma Stone vers les cimes du ciel traduit autant une croyance absolue envers l’imaginaire qu’une échappatoire sublimée au travers de l’art, quel qu’il soit. Au bout du compte, ce qui rend Birdman si bouleversant tient dans une simple phrase, judicieusement placée en sous-titre du film : cette « surprenante vertu de l’ignorance » dont Riggan se fera le vecteur aura également pris place chez Iñarritu, cinéaste enfin libéré de ses démons, comme chez Michael Keaton, acteur immense qui mérite tous les superlatifs. Face à tant de perfection, le public ne peut qu’applaudir.

1 Comment

  • Extraordinaire analyse. Tu ouvres les yeux sur tant d’aspects de l’oeuvre que je n’avais pas encore exploré… Birdman ne fait que grimper dans mon estime. De jours en jours. Juste, merci Guillaume.

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