3 Billboards – Les panneaux de la vengeance

REALISATION : Martin McDonagh
PRODUCTION : Film4, Twentieth Century Fox
AVEC : Frances McDormand, Sam Rockwell, Woody Harrelson, Abbie Cornish, Peter Dinklage, Lucas Hedges, Caleb Landry Jones, John Hawkes, Samara Weaving, Kerry Condon, Zeljko Ivanek, Amanda Warren
SCENARIO : Martin McDonagh
PHOTOGRAPHIE : Ben Davis
MONTAGE : Jon Gregory
BANDE ORIGINALE : Carter Burwell
ORIGINE : Etats-Unis, Royaume-Uni
TITRE ORIGINAL : Three Billboards Outside Ebbing, Missouri
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 17 janvier 2018
DUREE : 1h56
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville…

Tout est là dès les premiers plans du générique : trois panneaux à l’abandon, délabrés et esquintés, qui trônent dans une plaine parcourue par le brouillard, le tout au bord d’une route où personne ne circule et avec de la folk mélancolique en fond sonore. A priori, pas l’endroit rêvé pour placarder une information destinée à être propagée le plus possible. Sauf qu’à bien y regarder, les traces de l’ancien placardage sont encore là, sur quelques planches de bois esquintées : on y distingue une vieille publicité des années 80 avec un petit bébé heureux – la marque du produit à vendre n’est en revanche pas claire. Cela dit déjà tout de l’Amérique que Martin McDonagh souhaite ici évoquer : un monde autrefois simple, heureux et insouciant, qui semble avoir été délaissé par on ne sait plus trop quelle désillusion – laissons aux spécialistes de l’époque le soin de compléter cette phrase. Si ces trois panneaux donnent leur nom au film, c’est parce qu’ils sont autant une arme de résistance face à l’oubli qu’un symbole enraciné de cette désillusion. Il en sera de même lorsqu’ils seront recouverts de rouge et de noir – couleurs de la vengeance – avec un texte impitoyable destiné à une justice qui porte visiblement mal son nom. Ce texte bien calculé à l’avance, c’est Mildred Hayes (Frances McDormand) qui l’a voulu, désormais incapable de contenir sa colère depuis que la police n’a pas su retrouver celui qui a violé et tué sa fille quelques mois auparavant. Et c’est au responsable de l’enquête, à savoir le shérif William Willoughby (Woody Harrelson), qu’elle l’adresse ouvertement. Une vengeance par le mot qui remplace une vengeance par le flingue : ça peut sembler plus efficace pour réveiller l’opinion, ça l’est en revanche dix fois plus pour se le mettre à dos.

Des histoires de vengeance chez les rednecks, ça se compte par centaines et c’est presque devenu un cliché en soi. Celle-ci échappe à tout ce que l’on pouvait craindre comme labellisation, à commencer par le rapport – trop facile et suggéré ad nauseam – avec le cinéma des frères Coen. Au-delà de la présence de leur actrice fétiche (une Frances McDormand abonnée à vie aux dithyrambes critiques) et d’une approche géographique à la Fargo (qui installe une intrigue violente dans un lot conséquent de particularismes régionaux), c’est bel et bien le ton décalé du film, combinaison parfaite de brutalité ironique et de personnages cocasses, qui aura joué pour beaucoup dans ce rapprochement. Or, là où les frères Coen visaient toujours à utiliser l’outrance des personnages et des situations pour mieux ausculter et désacraliser une Amérique conditionnée par ses mythes les plus originels, McDonagh, lui, en vilain garnement british qui n’a jamais mâché ses mots en interview (se prétendre meilleur que Shakespeare en le traitant d’enculé, fallait oser !) et qui ne pigeait sans doute pas grand-chose à la base au contexte small-town du Missouri, ne craint pas de jouer les provocateurs. Ses deux précédents films – le très fendard Bons Baisers de Bruges et le très flemmard 7 Psychopathes – avaient déjà prouvé son habileté à tordre les rouages du film noir, tout en entretenant un goût évident pour le théâtre via des personnages creusés moins par une vraie scénographie que par des dialogues fleuris.

On retrouve tout cela au centuple dans 3 Billboards, servi sur plateau en or massif par une avalanche de scènes mémorables (dont une hallucinante défenestration en plan-séquence), par un trio d’acteurs qui semblent conscients de livrer la performance de leur vie, et par des échanges verbaux plus chauffés et aiguisés qu’une machette. L’immense « plus » de ce troisième film multi-célébré et multi-récompensé (et pour une fois, c’est justifié !) tient en un mot : la bienveillance. Celle d’un brillant scénariste envers de vrais et riches personnages qu’il prend le temps de définir, d’installer et de fouiller pour en faire moins des individus pris au piège d’un système que des figures sociales impossibles à réduire à leur fonction sociale de départ – la comparaison avec le cinéma des frères Coen s’arrêtera là. Celle d’un réalisateur envers un contexte d’Amérique profonde dont il souhaite retranscrire l’ambiance et la présence humaine sans jamais le limiter à un cercle de caricatures yankees. Celle d’un spectateur qui, confronté autant à une nature ample et apaisée qu’à une nature humaine bien plus complexe et généreuse que prévu, assimile la facette fragile d’un monde jusqu’ici réputé pour sa sécheresse existentielle. Sous couvert d’un polar qui constitue finalement l’arrière-plan du récit, McDonagh tire plutôt du côté de la fable philosophique, fouillant jusqu’au bout les conséquences dévastatrices d’un geste fou – et pourtant raisonné – sur l’ensemble d’une communauté, tout en faisant en sorte que la multiplication des détours narratifs et des chemins de traverse invite à faire preuve de recul et de mesure. Déterminer ici qui a raison et qui a tort est une partie dont on ressortira toujours perdant. Jusqu’à une scène finale qui laissera tout ça de côté afin de mettre simplement fin à l’équipée vengeresse – la nature lumineuse en arrière-plan aura vaincu le brouillard pesant du plan d’ouverture.

Au même titre que les grands drames humanistes qui ont souvent beaucoup fait pour la grandeur et la richesse de notre art préféré, 3 Billboards s’impose ainsi en véritable fabrique du regard, mais au sens où le regard serait comme un crayon-gomme dirigé vers des personnages peu à peu retransformés en pages blanches. Si le cinéaste s’intéresse ici au cercle vicieux de la vengeance, c’est parce que celle-ci ne fait qu’accroître la solitude au lieu d’encourager l’appel à l’Autre. D’où ce parcours narratif dingue qui voit une mère détruite et un flic redneck commencer par se friter sans ménagement jusqu’à finir par se rapprocher humainement dans leur quête de la vérité. Chez la première, on sent vite la contradiction : son acharnement à se battre pour que justice soit faite ne la rend-elle pas un peu facho sur les bords, si butée et emmurée dans son chagrin qu’elle en oublie celui qu’elle cause à son prochain ? Chez le second, c’est encore plus tordu : ce flic a priori débile et raciste, qui torture les Noirs mais qui se met en colère si on les traite de « nègres » (selon lui, ce sont des « personnes de couleur » qu’il torture !), ne finit-il pas par dégager une sensibilité, une tendresse si forte qu’elle pourrait suffire à le libérer et à le régénérer, surtout au vu de son geste courageux vers la fin du récit ? Et que dire aussi de ce shérif soi-disant fainéant joué par Woody Harrelson, avant tout serviteur sincère de la loi des hommes et touchant père de famille atteint d’un cancer incurable, dont les lettres expédiées post-mortem continueront ici de hanter la petite ville après sa disparition ? Comme quoi les morts continuent de hanter les vivants après les avoir quittés. Comme quoi les vivants, bien que définis par des aprioris, finissent toujours par tomber eux-mêmes le masque que d’aucuns ont bien voulu leur coller sur le pif.

De par cette subtile psychologie qui invite à fuir tout jugement radical et cette nature magnifiquement cadrée dans un Scope qui ne cesse jamais de faciliter cet effet, Martin McDonagh fait montre d’une empathie absolue pour des losers qui n’en méritent pourtant pas le qualificatif. Les contrastes qui habitent ici chaque être humain sont ce qui permet au film d’éviter un premier degré trop appuyé, lequel n’aurait pas manqué de le rendre trop démonstratif dans son propos et sa démarche. Même lorsque le cinéaste se permet de forcer le trait sur certains seconds rôles (en particulier l’ex-mari violent de Mildred qui sort avec une cruche a priori toquée jusqu’au cervelet), le contraste finir par agir (la « cruche » en question permet à cet ex-mari d’envisager une existence plus apaisée qu’avant). Et lorsque le réalisateur invite la nature à faire se confronter sa majesté à la simplicité des âmes tristes et torturées qui la foulent, y compris par le biais de symboles aussi empreints de sérénité qu’une biche égarée ou un cheval remis en liberté, c’est tout un spectre de la réconciliation qui vient soudain irriguer les veines de son sombre récit. Que l’on sorte de 3 Billboards en se sentant transformé ne trompe pas sur la force d’un film qui honore mine de rien la définition même de l’humanisme selon Jean Renoir : chaque personnage a ses raisons, et le comprendre nécessite de creuser son intérieur et non de le juger de l’extérieur. Les films qui vous donnent envie d’être meilleur sont rares, celui-ci en est un. Et pour cette raison précise, il est admirable. Simplement admirable.

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