Baise-Moi / Bye Bye Blondie

Les affiches, d’abord. A chaque fois, deux regards de femmes. D’un côté, les regards sont figés et surchargés d’ambiguïté, directement adressés à un spectateur qui pourrait se sentir visé ou agressé aussi bien par ce genre de photo baveuse que par l’énoncé d’un titre aussi gonflé. De l’autre, les regards sont empreints d’amour et de nostalgie : elles se fixent l’un vers l’autre, comme perdues dans un éden qui n’appartiendrait qu’à elles, avec en-dessous, un titre rouge vif qui sonne comme la promesse d’un paradis perdu. Dans les deux cas, on se sent désemparé. Même lorsque l’on connait un peu l’œuvre de Virginie Despentes, sa sensibilité de romancière au phrasé impitoyable et un statut d’activiste punk qui n’a jamais cessé de l’habiter, l’amateur aura presque la sensation de redevenir un néophyte, pour la simple raison que l’on a affaire à un passage-clé : des écrivains radicaux et hors normes qui se sentent prêts à exprimer leur style punchy à travers le médium filmique. Mouais, bon, au vu de ce qui s’est passé au cours des vingt dernières années, on ne peut que s’inquiéter : pour une poignée de vainqueurs (Carrère, Beigbeder…), il a fallu se farcir une pile de catastrophes (BHL, Duras, Claudel, Houellebecq, etc…).

Virginie Despentes n’est à ranger dans aucune de ces catégories, puisque ses deux seuls longs-métrages (si l’on excepte son excellent documentaire sur le féminisme porno-punk) échappent à toute étiquette de par leur facture, leur démarche d’origine et les partis pris radicaux de l’auteur. Et pour autant, dans les deux cas, les réactions ne sont décidément jamais celles que l’on pouvait attendre. Par exemple, lors de la sortie mouvementée et finalement avortée de Baise-moi en 2000, les promesses d’un film-choc semblent déjà gravées dans le marbre. Une véritable fausse alerte, tant le résultat n’était absolument pas le brûlot tant redouté, encore moins l’uppercut de violence et de crudité qui allait mettre le cinéma français à quatre pattes. De même que Bye bye Blondie, retour fracassant et semi-médiatisé de la romancière à la réalisation après douze ans d’absence dans les salles obscures, n’est absolument en rien la romance lesbienne très provocatrice à laquelle on pouvait s’attendre. Brouillage permanent des attentes, torpilles verbales dans la tronche : la recette Despentes ne varie pas d’un iota, et bien qu’elle ne se révèle pas toujours aussi éphémère d’un point de vue cinématographique, elle n’en reste pas moins audacieuse et bienfaisante à une époque où tout semble cadenassé et conformiste. Là où les routes sont droites, Despentes zigzague. Et ce n’est pas plus mal.

En premier lieu, on va se permettre de revenir quelques instants sur l’affaire Baise-moi, qui est encore loin d’être résolue. On le répète, en lieu et place de tout ce que l’on pouvait craindre ou fantasmer, le film s’était surtout imposé comme un essai étrange, dont le paradoxe était de tirer étrangement profit de ses nombreuses faiblesses (ou maladresses, c’est selon), et dont le parfum de soufre ayant entouré son exploitation en salles apparaitrait presque aujourd’hui comme une perte de temps sans intérêt. Autant se refaire un petit flash-back sur la chronologie des dégâts : interdiction aux moins de 16 ans dans un premier temps, plainte déposée par une association d’extrême-droite hurlant à la pornographie déviante, annulation du visa d’exploitation par le conseil d’Etat, annulation directe de la diffusion en salles (sauf à Lyon et à Nancy, les deux villes de la romancière), interdiction du film ayant entraîné une polémique, relais des médias pour renforcer la portée du débat, et réévaluation finale du film avec une interdiction aux moins de 18 ans pour la sortie du DVD. Que le film ait pu remuer le comité de censure, outrer une flopée d’intellos bourgeois ou créer des tensions chez les culs-bénits extrémistes du coin, ça n’a rien de surprenant, les scènes les plus explicites du film faisant presque office de torture pour ceux qui ne badinent pas avec la « morale ». Aujourd’hui, que ce soit avant ou après la sortie du film, la représentation du sexe à l’écran n’en finit pas d’être désormais filmée sans tabous par des cinéastes plus ou moins inspirés (Gaspar Noé, Catherine Breillat, Larry Clark, Laurent Bouhnik, etc…), ce qui oriente le scandale du film vers un autre domaine, à savoir son scénario.

Deux jeunes femmes, Nadine et Manu, vivent un quotidien merdique qui ne leur laisse aucune marge d’espoir : la première partage son loyer avec une colocataire casse-burnes qu’elle finit par étrangler un soir de dispute, et la seconde s’enferme dans un mutisme insensé à la suite d’un viol, ce qui la contraint à user de la violence contre tous ceux qui lui manquent de respect (y compris son propre frère, qu’elle élimine un soir d’un balle dans la tête). Deux moments-clés où se croisent ces deux femmes sans passé ni avenir, ce qui les pousse à se lancer toutes les deux dans une violente fuite en avant, où leur nihilisme se traduit par la baise et la défonce sous toutes leurs formes. Dans un premier temps, mieux vaut ne pas voir dans le film une sorte de manifeste féministe enragé où les hommes seraient par définition les salauds « à niquer » et « à flinguer » : si la trame du film peut évoquer une version hardcore de Thelma & Louise, le film évite la provocation orientée et se contente simplement d’accroître une vraie boule de rage nihiliste, laquelle fascine autant qu’elle révulse. Le regard perçant délivré par Karen Bach durant le générique de début en dit mille fois plus long que n’importe quel dialogue : la rage intérieure qui se mêle à la terrible sensation de foncer dans le mur, et le désespoir qui finit par tout envahir au point de l’envelopper dans une obscurité croissante. Le film n’est donc qu’une ligne droite sans surprise ni échappatoire, juxtaposant des giclées d’ultraviolence à des scènes de défonce (sexe non simulé, lignes de coke à sniffer, alcool à engloutir, etc…), où les dès sont d’ores et déjà jetés à la moitié du film pour les deux héroïnes : vols, braquages, baise, agressions, aussitôt fait, aussitôt consommé. L’idée de « se jeter dans le vide » commence alors à murir dans leur tête, et lorsque le générique de fin vient mettre fin à la narration, il tombe comme un couperet.

C’est sur ce point précis que le film tire à la fois sa plus grande force et son plus gros défaut : si l’apparent amateurisme de la réalisation (montage à la serpe, cadrages limités, lumière naturelle…) et des conditions de tournage proches du cinéma-guérilla forcent le respect sur la démarche punk et sans concessions de Virginie Despentes (qui coréalise le film avec l’ex-hardeuse Coralie Trinh Thi), elle n’en reste pas moins gênante si l’on attend d’un tel film une vraie force d’évocation. Pas non plus à son aise lorsqu’il s’agit de souligner l’ambiance par des choix musicaux, oscillant ici entre l’inspiration efficace (la scène de danse s’accompagne d’une bonne techno) et l’aberration complète (un solo de saxophone au beau milieu d’une violente bagarre !), la romancière n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle laisse s’exprimer ses deux actrices, Raffaëla Anderson et la regrettée Karen Bach, lesquelles dévoilent ici de surprenantes capacités d’incarnation malgré leur statut d’actrices pornographiques. C’est dans les mots et non dans les actes que le film sait finalement exprimer son propos punk et désespéré : en filmant le sexe de façon aussi glauque et explicite, et en le mixant à une violence dégénérée qui vire souvent au trash sordide, les deux réalisatrices ne cherchent en aucun cas à plaire, ne stylisent pas leur mise en scène autant par souci d’économie que par respect de leur démarche, et expédient tout point de vue à la broyeuse, qu’il soit rassurant ou vomitif. Des partis pris qui continuent encore aujourd’hui de diviser, les uns criant au manifeste sincère, les autres hurlant au scandale, mais qui ne peuvent passer inaperçus.

Du coup, au vu d’un premier film aussi controversé, la sortie de Bye bye Blondie risque de remettre un peu les pendules à l’heure : si Virginie Despentes n’est peut-être plus aussi enragée qu’elle pouvait en donner l’impression il y a douze ans, son regard sur l’univers féminin n’a pas tant varié que cela. Cette nouvelle adaptation d’un de ses romans s’avère surtout plus explicite au sujet de l’activisme punk qui l’a traversée depuis ses débuts. Il y sera question de Gloria (Béatrice Dalle), semi-clocharde au look improbable de businesswoman qui retrouve un jour Frances (Emmanuelle Béart), riche animatrice pour une émission de télé à grand succès. Les deux femmes se sont connues à l’adolescence, dans des conditions pour le moins délicates : enfermées dans un centre pour jeunes en difficulté (la première pour de violentes crises de nerfs, la seconde pour amnésie), elles auront vécu une passion forte et sensuelle, marquée par la violence du contexte politique (la naissance des mouvements punk, les rafles policières, le poids des classes aisées…), au point de voir leurs routes respectives partir dans des sens opposés. Plusieurs années après, l’amour est encore là, mais que reste-t-il du passé ? Tout comme Mia Hansen-Love en avait fait la démonstration dans Un amour de jeunesse, Virginie Despentes s’attache ici à cristalliser sur grand écran la fin des illusions.

Le bon point, c’est que Despentes a tiré les leçons du passé et s’est assez bien perfectionnée dans sa mise en scène : plus équilibrée, moins frontale, plus travaillée en terme esthétique, usant du plan fixe comme de légers mouvements qui soulignent l’action, même s’il y a encore quelques progrès à faire sur le montage (on aura toujours droit à des ruptures soudaines qui cassent le rythme du film). Le mauvais point, c’est que le film cherche tellement à se proclamer punk qu’il en oublie de faire passer son idée à travers ses images : hormis le temps de quelques cassures thématiques qui cisaillent le récit de fulgurances sympathiques (par exemple, une bagarre entre punks et néo-nazis qui débute à la manière de West Side Story) et de fulgurances symboliques (le décor protecteur que bâtit Gloria avec du matériel recyclable), le film se limite à l’illustration pure et simple d’une love-story vouée à l’extinction, dont la réconciliation tant désirée n’est qu’un leurre établi par le temps qui passe. A ce titre, une scène du film résume à elle seule toute la lourdeur de la mise en scène de Virginie Despentes : au cœur d’un bar à lesbiennes où la rupture entre les deux héroïnes vient de se produire, si les regards perdus de plusieurs punkettes en transe suffisent amplement à illustrer l’idée d’une mélancolie éternelle, était-il nécessaire de rajouter une version punk d’Avec le temps de Léo Ferré en guise d’accompagnement musical ? Telle est la lourdeur d’un film qui, à l’instar de Baise-moi, doit la plupart de ses qualités à un casting réussi. On passera sur Pascal Greggory en caricature du bourgeois gay (sa préparation zen pour l’écriture est édifiante) pour ne retenir que la partie féminine : Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle ne déméritent pas dans leurs rôles respectifs (quoique la première force parfois un peu trop le trait), mais ce sont bien les jeunes Soko et Clara Ponsot, incarnations rageuses, juvéniles et sensuelles, d’une adolescence destroy, qui leur volent littéralement la vedette. Deux espoirs dont on n’a pas fini d’entendre parler.

BAISE-MOI

Réalisation : Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi
Scénario : Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi
Production : Philippe Godeau
Bande originale : Varou Jan
Photographie : Benoit Chamaillard, Julien Pamart
Montage : Aïlo Auguste, Francine Lemaître, Véronique Rosa
Origine : France
Date de sortie : 28 juin 2000 (sortie salles), 29 août 2001 (reprise)

BYE BYE BLONDIE

Réalisation : Virginie Despentes
Scénario : Virginie Despentes
Production : Cédric Walter, Sébastien de Fonseca
Bande originale : Varou Jan
Photographie : Hélène Louvart
Montage : Martine Giordano
Origine : Belgique/France/Suisse
Date de sortie : 21 mars 2012

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