Attenberg

On peut difficilement parler, pour le moment, de “Nouvelle Vague grecque” dans la mesure où seul un nombre restreint d’œuvres produites dans ce pays nous parvient. Il faut plus modestement évoquer un groupe de réalisateurs, d’acteurs et de producteurs qui, solidaires les uns des autres, contournent les difficultés économiques qui se présentent fatalement à eux et livrent, en se serrant la ceinture, un cinéma si percutant qu’il s’exporte et triomphe dans les plus grands festivals de cinéma du monde. Athina Rachel Tsangari en est certainement la figure de proue. Elle a été la productrice du film-choc Canine de Yorgos Lanthimos qui a remporté le Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2009 et été nommé à l’Oscar du meilleur film étranger. Elle produit également le nouveau film du cinéaste, Alps, récompensé cette fois-ci à la dernière Mostra de Venise par un Prix du scénario. Entre ces deux opus de Lanthimos (qui tient ici un petit rôle d’ingénieur), Athina Tsangari sort son propre film, Attenberg, là encore sacré par un prix à la Mostra de Venise en 2010, celui de l’interprétation féminine pour Ariane Labed, formidable actrice franco-grecque. Ecrit en décembre 2008, soit au moment même où les premières manifestations éclataient en Grèce, le film est fatalement hanté par ces remous sociopolitiques. Puisque cette même crise a influé sur leurs moyens financiers, ces cinéastes l’évoquent avec la seule option qui leur est laissée, celle du minimalisme et de la métaphore, dans un espace filmique resserré à l’extrême, un microcosme qu’ils investissent de règles bien particulières. Athina Tsangari dit considérer une crise économique, sociale et politique comme un rite de passage parmi d’autres. Il y aurait donc un peu de la Grèce entière dans cette jeune femme dont le film raconte la sortie de l’enfance et l’ouverture à de nouveaux horizons…

En bas d’un immeuble, deux filles se galochent maladroitement. On voit leurs langues tirées à l’extrême se tourner autour tandis qu’elles se dandinent, visiblement mal à l’aise, ayant presque l’air de deux grosses oies ridicules. En fait, Bella donne à Marina une leçon de roulage de patin, avec commentaires ultra-détaillés à la clé. La première est ultra-expérimentée et multiplie les aventures sans lendemain avec des hommes de tous âges qu’elle rencontre la plupart du temps dans le bar où elle sert, la seconde est révulsée par les rites de la sexualité, ces baisers baveux et ce sexe masculin qui l’effraie. C’est le pré-générique du film et déjà le ton est annoncé : Marina parlera beaucoup d’amour et de sexe, souvent avec effroi mais avec, dans le fond, une fascination certaine, et tournera autour des hommes, ces bêtes étranges qu’elle observe presque comme le zoologue David Attenborough approche les gorilles dans les documentaires animaliers qu’elle regarde souvent à la télévision. Au début du film, seul son père a droit à son affection. Comme il est gravement malade, elle va le voir régulièrement à l’hôpital et se confie à lui. Dans un de ces dialogues étonnants dont le film fourmille, elle lui avoue l’imaginer souvent nu, mais sans fantasme aucun et – pour cause – sans pénis ! Comme son paternel est voué à disparaître bientôt et qu’un client qu’elle conduit chaque jour de son lieu de travail à sa résidence (elle est chauffeuse de taxi) lui tourne autour, Marina est pour ainsi dire cernée par Eros et Thanatos.

Peu à peu, Marina éprouve pour Spyros, son client, quelque chose d’à la fois très rêche et sensible, romantique. La barrière qu’établit pour elle son corps d’homme sexué empêche l’élan physique mais pas l’élan sentimental. La réussite du film est de raconter cette progressive ouverture au monde des sentiments et de la sexualité sur un mode démuni, dépouillé, désenchanté qui crève dans l’œuf toute naïveté, mais non sans humour ni fantaisie pour autant. Le décor est réduit à quelques immeubles gris entre lesquels se baladent Marina et Bella, des couloirs d’hôpital, de mornes chambres d’hôtels et un paysage industriel désaffecté. Dans la manière de peindre un éveil au monde dans ce cadre si peu encourageant, tout est donc affaire de décalage et d’étrangeté, ce qu’offrent idéalement les choix de direction d’acteurs et de mise en scène de Tsangari. Ça n’est pas pour rien si le film a pour titre le nom erroné que Bella donne à Richard Attenborough, « Attenberg ». L’équipe a, comme l’héroïne, visionné de nombreux documentaires animaliers afin de s’imprégner des comportements des bêtes que les personnages singent (c’est le cas de le dire) à plusieurs moments. Ainsi plusieurs dialogues voient-ils leur solennité désamorcée par une accélération du débit des acteurs qui vire à la cacophonie et aux cris proches de ceux d’animaux. Et il y a bien sûr ces « silly walks » (d’après le sketch « Ministry of Silly Walks » des Monty Python) de Marina et Bella qui entrecoupent le récit tels un refrain et ont également quelque chose de la parade animale. Ces passages, en plus de susciter l’étonnement voire le rire, figurent presque le sous-texte du film, ce que les personnages ne sauraient exprimer autrement. En marchant de manière complètement délirante, les jeunes femmes exorcisent à la fois toute la folie qu’elles contiennent au quotidien et qui tient autant aux difficultés de leur vie sentimentale qu’à un ras-le-bol d’un autre ordre, certainement sociétal, et se ridiculisent sans complexe, comme pour dire « merde » au monde.

Cette façon de considérer à la fois les personnages comme des êtres pourvus de sentiments et des mammifères sujets à une étude scientifique ne correspond pas de manière définitive au regard que pose Athina Tsangari sur ses personnages, qui serait alors trop binaire. Disons plutôt qu’elle permet d’aller fouiller les états émotionnels au plus profond, perçant toute couche de protection que les personnages se créent par ce qui relève de la culture (par opposition à la nature) : la parole, les rites du sexe et du deuil. C’est la spontanéité extrême avec laquelle Marina confie les plus étranges fantasmes ou interroge les autres dans les situations les plus incongrues (« Arrête de me demander si ça me plaît ! » lui dit Spyros tandis qu’ils font l’amour) qui crée ce décalage unique qui n’évoque pas grand-chose d’autre au cinéma que Canine. Mine de rien, ce recours bien particulier à l’absurde, au chaotique, au quasi-burlesque aboutit à une mise à nu des sentiments et une mise à plat des pratiques culturelles humaines qui réussit à nous faire épouser le regard de l’héroïne, interloqué et vierge de tout prêt-à-penser : par exemple lorsque le cercueil uniformément gris de son père disparaît dans une zone de fret. Pourquoi cette manière de faire, pourquoi comme cela et pas autrement ? A la fin du film, l’horizon éclairci, dans sa couleur à l’écran comme dans son sens, ne paraît qu’attendre un nouveau départ de l’héroïne, la construction d’une vie sur un champ de ruines fécond. A travers le dispositif le plus minimal, la cinéaste livre un message d’encouragement d’une belle ampleur à toute une génération et un pays confrontés à un monde en chantier…


Réalisation : Athina Rachel Tsangari
Scénario : Athina Rachel Tsangari
Production : Athina Rachel Tsangari, Yorgos Lanthimos, Iraklis Mavroidis, Maria Hatzakou et Angelos Venetis
Photographie : Thimios Bakatakis
Montage : Matthew Johnson
Origine : Grèce
Date de sortie : 21 septembre 2011
NOTE : 4/6

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