L’année du dragon

REALISATION : Michael Cimino
PRODUCTION : Carlotta Films, Dino de Laurentiis Corporation, Metro Goldwyn Mayer
AVEC : Mickey Rourke, John Lone, Ariane Koizumi, Leonard Termo, Jilly Rizzo,Tony Lip, Mei Sheng Fan, Gerald Orange
SCENARIO : Michael Cimino, Oliver Stone
PHOTOGRAPHIE : Alex Thomson
MONTAGE : Noëlle Boisson, Françoise Bonnot
BANDE ORIGINALE : David Mansfield
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Drame, Policier
DATE DE SORTIE : 13 novembre 1985
DUREE : 2h14
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Le capitaine Stanley White, un vétéran du Vietnam au tempérament bien trempé, est l’un des flics les plus respectés de New York. Il est muté dans le quartier de Chinatown suite à l’assassinat du représentant de la communauté chinoise. White est persuadé de l’existence d’une mafia qui régit l’ordre du quartier et alimente le trafic de drogue. Il se lance dans une véritable croisade contre les dirigeants de cette soi-disant triade, elle-même rongée de l’intérieur. Malgré les mises en garde de ses supérieurs hiérarchiques et les menaces de la communauté chinoise, Stanley White se lance dans cette bataille envers et contre tous…

C’est l’histoire d’un canardeur qui a vécu un voyage au bout de l’enfer en espérant passer la porte du paradis. C’est aussi l’histoire d’un autre canardeur qui poursuit son voyage au bout de l’enfer, quitte à détruire la porte d’un paradis qui n’existe peut-être pas. Entre le réalisateur de L’année du dragon et son protagoniste, bien malin sera celui qui devinera lequel a fini par devenir le plus fou. En ce qui concerne Michael Cimino, un simple rembobinage permet de s’en faire une idée. Tout chef-d’œuvre absolu qu’il soit, La porte du paradis fut une date symbolique, marquant en 1980 la fin du Nouvel Hollywood après avoir failli entraîner la faillite d’United Artists et ruiné la carrière de son réalisateur. Il aura ensuite fallu quatre années à Cimino pour larguer son statut de pestiféré et faire enfin le deuil de ce four mémorable. C’est sous l’impulsion du producteur Dino De Laurentiis qu’il revint ainsi de façon flamboyante en 1975, signant le grand film démystificateur tant espéré, prompt à cristalliser l’échec du rêve américain. Parce qu’il n’est ici question que de cela : un aveuglement de masse, une vérité en laquelle personne ne voulait croire chez l’Oncle Sam. Le tout révélé avec rage et lucidité par un cinéaste dont la colère et le désir de revanche n’auront sans doute jamais atteint un tel degré d’évidence.

En adaptant le roman éponyme de Robert Daley, Cimino et son coscénariste Oliver Stone – lequel était alors sur le point de réaliser Platoon – auront fait le choix de la trahison. Et pas n’importe laquelle : là où le livre de Daley s’achevait en laissant les triades chinoises à l’état de légende urbaine, leur long travail de documentation et d’immersion dans le Chinatown de New York les aura poussés au contraire à révéler leur existence. Seule l’idée d’un flic et d’une journaliste plongés dans le milieu du crime restera présente dans le scénario. Visiblement toujours marqué par son expérience traumatisante au Vietnam, Oliver Stone aura transformé le protagoniste en ancien soldat revenu au pays avec un terrible background. De son côté, en digne cinéaste de l’Histoire américaine animé par une quête d’authenticité à toute épreuve, Cimino n’aura pas hésité à utiliser ce matériau de base pour questionner une fois de plus l’Amérique, l’idéal social qu’elle prône, les contradictions qui la composent et l’identité qu’elle s’est forgée. D’une certaine façon, L’année du dragon constitue la conclusion désenchantée d’un triptyque après La porte du paradis et Voyage au bout de l’enfer, mais en circonscrivant le conflit guerrier à un quartier américain représentant la pluralité communautaire d’une nation. Et du chaos naissant se dégage ici une vision terrible : un idéal américain menacé d’implosion par la tension entre les communautés qui l’alimentent.

Tout est centré sur l’obsession revancharde du capitaine de police Stanley White (Mickey Rourke), ancien héros du Vietnam et flic le plus décoré de la ville, qui se lance ici dans une croisade sans pitié contre le crime organisé à Chinatown. Une croisade qui ne sert qu’à en remplacer une autre : plutôt que de digérer l’échec d’une guerre dont personne n’aura tiré la moindre fierté, il s’entête à utiliser le Vietnam comme prétexte et à voir Chinatown comme la répétition d’un conflit non résolu contre un ennemi qu’il n’a jamais vu. Que l’ennemi soit chinois ou vietnamien n’a aucune différence à ses yeux, et on sent bien qu’une telle action de « justice » censée contrer les agissements des triades est dirigée dans un but avant tout purificateur. D’où ce tempérament de tête brûlée, qui lui vaut l’ire de sa femme comme de ses supérieurs, et qu’il conserve jusqu’au bout de façon têtue et arrogante, littéralement habité par sa folie. Comme à son habitude, Cimino fait des merveilles dès qu’il s’agit de croquer un personnage en à peine un plan. Ainsi donc, la première apparition de Stanley se fait de dos, en mouvement sur le côté d’une foule immobile, tel un cow-boy solitaire à borsalino grisâtre et veste évoquant un cache-poussière leonien.

Cela dit, c’est surtout le nom du personnage qui nous met la puce à l’oreille : le temps d’un dialogue assez direct avec son supérieur qui lui reproche son impulsivité et sa haine des immigrants, Stanley se fait soudain rappeler ses origines polonaises. Le voilà qui tourne le dos à son supérieur, arrange une petite bretelle honorifique sur sa veste et contemple un drapeau américain qui flotte à travers la vitre qui est en face de lui. En trois plans, tout est résumé : un patriote intolérant et individualiste qui renie ses origines, un patronyme anglo-saxon (« White ») qui sonne raciste à force d’évoquer une quête absurde de « pureté », une hiérarchie qu’il ne regarde pas dans le rétroviseur, et surtout, un drapeau américain sur lequel il se focalise et qui prend tout à coup une signification hésitante. Que représente ce drapeau ? Un idéal impossible à atteindre ou un leurre impossible à esquiver ? Le doute s’installe dès le début du film et s’accentue au fil du récit par les remarques désenchantées du personnage. On l’entendra même se confier à la journaliste dont il est amoureux : « Peut-être que je poursuis quelque chose qui n’existe pas ».

Moins polar sombre que western symbolique dans un Chinatown pluvieux et tentaculaire, L’année du dragon est de ces œuvres majeures qui utilisent le genre à des fins symboliques, histoire d’en dégager une vision inédite sur une société plus complexe qu’elle n’en a l’air. Le spectre du western n’est pas juste identifié par le personnage de Stanley, mais prend racine avant tout dans le décor lui-même. D’une fusillade survoltée au Shanghaï Palace (où la structure de l’habitat est à deux doigts d’évoquer un saloon rougeoyant) aux arrière-salles glauques des tripots (où les accrochages sont légion entre gâchettes faciles) en passant par les innombrables ruelles du quartier (où les traques fiévreuses vont s’enchaîner), tout concorde à une progression labyrinthique dans une dimension parallèle où la « nouvelle frontière » n’est plus identifiée. Investir ce territoire sans précaution revient à engendrer le chaos, quitte à rompre la trêve qui entretenait jusque-là une illusion de paix. Le responsable de ce chaos est autant le personnage que le réalisateur lui-même : Stanley casse toutes les règles sans subtilité pour atteindre son but (il va même jusqu’à ordonner à deux religieuses de jouer les espionnes !) tandis que Cimino fait serpenter sa caméra d’un décor à l’autre avec une fluidité des plus insidieuses.

On peut même dire que la scène d’ouverture met déjà les points sur les « i » à propos de l’ambition artistique de Cimino. Le temps d’une scène de parade chinoise où les fusées et les pétards fusent de toutes parts au milieu d’une rue de Chinatown, c’est tout juste si l’on n’a pas l’impression d’être sur une scène de guerre. D’autant qu’au fil de la scène, la fumée des pétards obscurcit toujours plus le décor, permettant ainsi à un assassinat de se dérouler sans témoin oculaire apparent. Toute la perversité du sujet se relie d’entrée à une mise en scène pour le coup prodigieuse, laquelle constituera du début à la fin un exemple rare de maîtrise dans l’énergie narrative. Energie folle dans les poursuites et les explosions de violence, qui sonne ici comme une vengeance enragée suite au découpage lent et posé de La porte du paradis. Energie pure dans la mise en place d’un chaos révélateur qui brise l’ordre établi et suscite l’inquiétude à force de jouer sur les bascules de rythme. Energie épuisante, enfin, dans la prestation fiévreuse d’un Mickey Rourke qui habite l’écran avec la même fougue charismatique qu’un Jack Nicholson ou un Marlon Brando. Le meilleur rôle de sa carrière ? On le pense de plus en plus à chaque revisionnage…

Reste le regard de Cimino sur la communauté asiatique, qui aura valu au film d’être taxé de racisme à sa sortie. Le cinéaste ne se sert pas de cette intrigue comme d’un instrument de stigmatisation, mais l’exploite pour jouer sur l’ambivalence des caractères. A vrai dire, on imagine aisément que la violence du film était pour lui une façon d’exprimer son cynisme vis-à-vis du système. D’un côté, le personnage de Stanley lui sert ici de souffre-douleur, de plus en plus esquinté dans une croisade qui s’épice plus d’une fois de relents xénophobes – ce qui n’en fait pas un personnage très attachant. D’un autre côté, la vérité apparait sur la communauté qui régit Chinatown : auparavant exploités comme main d’œuvre pour la construction des chemins de fer, les Chinois sont devenus les exploitants, contrôlant la rue, régissant les trafics de drogue et pratiquant le racket au sein de la communauté italo-américaine. Au sein de cette inversion des rôles, un duel se dessine : Stanley contre Joey Tai (John Lone), jeune et ambitieux businessman. Les deux vont se détruire en trahissant les règles de leurs communautés respectives : Stanley manipule policiers et médias pour alimenter son obsession jusqu’à les voir se retourner contre lui, tandis que Joey, aveuglé par son désir d’escalader la pyramide familiale, ira jusqu’à trahir le secret qui protégeait son organisation. Deux transgressions plus proches qu’elles n’en ont l’air, vouées à se jauger dans un irrémédiable face-à-face.

Ce qui sauvera finalement Stanley de la déchéance ultime comme de son obsession maladive sera l’amour de Tracy Tzu (Ariane Koizumi, divinement belle) qui, à bien des égards, se révèlera être son double inavouable. Tous les deux sont des enfants d’immigrés (il est un « Polonais de Brooklyn », elle est une « Chinoise de San Francisco ») et leurs boulots respectifs (l’un est flic, l’autre est journaliste) ne manquent pas de gêner les activités souterraines des triades. Et si certains tendent à minimiser l’impact du film à l’aune de son happy end (qui, d’ailleurs, n’en est pas réellement un), il convient de faire la part des choses. D’abord parce que cet enterrement final renvoie à celui qui ouvrait le film, refermant ainsi l’intrigue à la manière d’une boucle en mouvement perpétuel, et ce bien que Stanley finisse par trouver la rédemption sous l’impulsion de Tracy. Ensuite parce que, si l’on s’en tient au lien entretenu par Cimino entre l’histoire du film et l’Histoire de son pays, le simple fait de voir le chef d’une triade chinoise trouver la mort en se suicidant sur une voie de chemin de fer a quelque chose de profondément ironique. Le pied de nez ultime d’un Cimino amer et cynique, qui serpente dans les ruelles de l’Amérique pour en extraire une vérité dévastatrice. C’est immense.

Test Blu-Ray

Après la magnifique édition de Body Double il y a déjà deux mois, Carlotta a-t-il renouvelé l’exploit pour sa deuxième tentative d’édition « collector » d’un grand film culte ? On répond sans tarder par l’affirmative en admirant simplement l’objet en soi, et on va même encore plus loin en examinant le contenu, qui offre là encore tout ce que l’on était en droit d’attendre d’une édition du chef-d’œuvre enragé de Michael Cimino. Les cinéphiles rougiront de bonheur devant une qualité technique tout bonnement impressionnante, révélant un encodage HD de premier choix et un piqué de l’image d’une belle précision, donnant enfin au film l’écrin qu’il méritait (surtout après un DVD honteux signé par les flemmards de MGM). La satisfaction est identique pour le mixage sonore en DTS-HD, même si la version originale est à privilégier pour des raisons évidentes.

Du côté des bonus, ils sont peu nombreux, mais ils valent leur pesant d’or. D’abord une analyse très instructive de Jean-Baptiste Thoret, lequel replace le quatrième film de Cimino dans son contexte, évoque son contenu thématique et donne son regard personnel sur certaines séquences marquantes. Ensuite une excellente interview audio de Cimino, qui, au beau milieu d’une foule d’anecdotes et de souvenirs de tournage, nous épate en nous racontant comment Stanley Kubrick s’est fait duper en croyant que le décor du film était le vrai Chinatown ! Il en profite même pour nous révéler quelle devait être la réplique finale du film, que les studios ont fini par considérer comme inacceptable.

Pour autant, le plus beau supplément reste là encore le fameux livre de 208 pages qui accompagne les galettes, enjolivé par un magnifique visuel que l’on doit à l’artiste français Midnight Marauder. Intitulé judicieusement L’ordre et le chaos, ce livre copieux inclut des extraits du scénario, quelques photos inédites du tournage, de multiples entretiens parus dans la presse française de l’époque (Michael Cimino, Mickey Rourke et Robert Daley) ainsi qu’une poignée de notes de production révélant la conception du projet dans son intégralité. On sort de cette passionnante lecture avec la sensation d’avoir épuisé tous les secrets de L’année du dragon et avec l’envie de le revoir à nouveau. Respect !

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