[Annecy 2019] J’ai perdu mon corps

On comprend aisément pourquoi Marc du Pontavice (Xilam Animation) a pensé à Jérémy Clapin pour adapter Happy Hand de Guillaume Laurant. En effet, le réalisateur a toujours utilisé le corps à travers des jeux de symbolisme ; il s’agissait du corps tordu dans Une Histoire vertébrale, du corps transformé dans Palmipedarium ou même du corps décalé de sa propre conscience dans Skhizein. Ici, nous sommes introduits dans le film par la perception d’une main coupée qui tente de retrouver son chemin – celui de son corps – dans un Paris quotidien. À travers cette expérience viscérale et inédite, le tour de force est magistral : nous faire ressentir de l’empathie pour un amas de chair, os, tendons et nerfs. C’est l’animation qui rend possible l’aventure, en se calquant sur des mouvements propres aux animaux, par exemple elle assimile le poignet à la queue d’un félin à l’approche d’un danger. Ensuite, le sound design accentue la tension ressentie, décuplant les grincements du métro, les cris voraces des rats ou encore les vrombissements des moteurs. Il faut d’ailleurs noter que les ingénieurs du son ont travaillé en duo avec le compositeur de la bande-originale, Dan Levy. Ainsi, les deux versants de la bande-son ont été conçus pour interagir et ne se sont pas comportés comme des partitions éclatées. Comme le diront tous les protagonistes de ce long-métrage, chaque détail a été régi par une minutie sans égal.

Il y a pourtant eu un sentiment diffus de déception lors du premier visionnage de J’ai perdu mon corps. Acclamé à Cannes et réalisé par un artiste bien connu du Festival d’Annecy (Jérémy Clapin le fréquente depuis 1997), le film se profilait naturellement comme la plus grande attente parmi les avant-premières printanières.

En nous proposant en premier lieu un extrait du film plutôt qu’une bande-annonce convenue, le distributeur faisait un choix risqué. L’accent y était mis sur la scène la plus originale de l’œuvre : la fameuse main en plein combat contre des rats en furie. Confinant au surréalisme, elle nous laissait imaginer un récit décalé voire farfelu. On imaginait même un univers qui frôlerait l’absurde ou encore un ensemble muet, dans la veine des courts de Jérémy Clapin. Les questions se faisaient multiples : comment réaliser un film entièrement orchestré par les actions de la main fugitive ? Comment laisser percevoir péripéties et rebondissements par sa seule entremise ? Eh bien, l’équipe s’est finalement très vite détournée de ces problématiques puisqu’on laisse assez rapidement de côté la main pour mieux se concentrer sur le personnage de Naoufel. Ainsi, nous ne pouvons parler de déception que vis-à-vis de ces attentes que nous avions laissées germer malgré nous. L’ensemble est certes plus conventionnel qu’on ne l’aurait imaginé mais est-ce pour autant blâmable ? Ce conventionnel est celui de l’excellence quand scénario et forme se répondent joliment, permettant aux rimes visuelles de répondre aux rimes thématiques. Cependant, le scénario reprend un topos très usité dans le cinéma indépendant américain : une histoire d’amour donne envie à un héros masculin d’évoluer et de se dépasser. C’est d’ailleurs presque toujours l’autre féminin qui permet de brutaliser ses certitudes et de sortir de sa zone de confort, autre féminin qu’on met sur un piédestal et qui semble plus mature et responsable que le principal protagoniste (il y aurait beaucoup à dire au sujet du cliché de « la femme qui rend meilleur » mais là n’est pas le sujet). C’est avec surprise qu’on adopte donc la trame un peu facile des romances hollywoodiennes. On ne saura d’ailleurs jamais ce que Naoufel aura changé à la vie de Gabrielle, logique puisque le film se concentre sur son vécu et ne voulait pas se faire drame romantique, moins logique puisqu’il en a pourtant pris les apparences à de maintes reprises… Malgré cela, la relation entre les deux personnages est touchante et sa simplicité permet d’épurer le scénario pour mieux se concentrer sur son traitement sensoriel.


Si le surréalisme n’est pas de mise, le symbolisme est quant à lui bien ancré dans le récit. En filigrane, on aperçoit l’idée selon laquelle il est nécessaire pour évoluer de faire le deuil d’une partie de soi-même. Ici, la partie dont Naoufel doit se libérer est symbolisée par la main mais se rattache bien sûr à son passé et ses espoirs inassouvis. Ce n’est pas anodin car c’est la partie de son corps qui lui servait à jouer du piano. Or, c’est par les 5 sens et notamment le toucher qu’on découvre le monde et c’est bien l’envie de l’embrasser qui lui a été arrachée par le passé. Ce sont sûrement les flashbacks qui sont les moments plus bouleversants du film, se joignant bien sûr au douloureux accident qui séparera le bras de la main… Quelques vues impressionnistes s’impriment furtivement à l’écran, souvenirs d’une enfance heureuse rythmée par les vacances au soleil. À jamais gravés dans la mémoire corporelle du héros, le sable qui glisse le long de ses doigts et la chaleur qui vient dorer sa peau. Jérémy Clapin craignait l’emphase apportée par la bande-originale mais il a su faire confiance au talent de Dan Levy pour trouver la juste mélodie. De ce fait, elle apporte le pathos nécessaire pour illustrer le temps qui passe, élevant l’œuvre au rang de lancinante élégie.

En France, on a très peur des thèmes, on a très peur de la musique. On a l’impression que ça bouffe les films. Alors qu’aux Etats-Unis, ça fait même partie des personnages. Dan Levy

Nous ne pourrons en dire plus par souci du spoiler minimal. Toutefois encore quelques mots pour évoquer le Paris de J’ai perdu mon corps. Nous n’avions encore jamais vu la capitale ainsi représentée via l’animation car il s’agit ici du Paris véritable et non du paysage de carte postale. Si les couloirs de métro et barres d’immeubles semblent ternes, ils semblent aussi mus par une poésie mélancolique. C’est le Paris du quotidien qu’on nous fait sillonner : les arrière-cours des immeubles de briques, les banlieues ni jolies ni dangereuses, les pizzerias aux néons vacillants. En observant le mouvement ininterrompu qui anime la ville, c’est aussi à la solitude qu’on se confronte, celle d’âmes perdues au milieu de la foule. Dans cet univers urbain, seule une oreille attentive rendra à Naoufel l’impression d’exister (en un étrange écho au dernier volet de Modest Heroes), il aura alors besoin d’un refuge où laisser éclater sa sensibilité et ses rêveries artistiques, car ce n’est pas parce qu’on possède un logement qu’on a trouvé son foyer… Bref, le film sortira le 6 novembre en France et on vous promet une expérience cinématographique intense.

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