[Annecy 2019] Deux films qui avaient déjà ému Cannes

La Fameuse Invasion des Ours en Sicile ou la puissance du conte

Pour l’auteur de ces lignes, un grand film doit savoir s’imposer au spectateur dès les premières minutes. La Fameuse Invasion des Ours en Sicile est clairement une œuvre de cette trempe. Par son long mouvement de travelling dans une forêt enneigée, le réalisateur Lorenzo Mattotti immerge instantanément dans son ambiance de conte sans avoir eu à prononcer un il était une fois. Mais cette belle entrée en matière trouve un essor supplémentaire dans les minutes qui suivent. Pour se protéger du froid, deux troubadours trouvent refuge dans une grotte. Approché par l’ours qui y habite, ils commencent à lui raconter une histoire (la fameuse invasion du titre) afin de le distraire et de lui faire passer l’envie (hypothétique) de les dévorer. De ce fait, l’art de raconter des histoires est immédiatement assimilé à un moyen de survie. Mise en abyme absente du livre original de Dino Buzzati, l’idée prône de la plus merveilleuse des manières l’importance des contes. Car si cette métatextualité sera source d’amusement, elle n’est pas là pour déconstruire le conte. Elle convoque toute cette croyance que l’expression de concepts par l’imaginaire permet de mieux appréhender le monde. C’est la force de toute grande œuvre que de nous offrir le moyen de mettre des mots sur ce qui nous échappait.

La Fameuse Invasion des Ours en Sicile est donc un conte dans sa forme la plus merveilleuse. Devant le film, nul doute que les enfants seront divertis par des personnages truculents même si la tournure de certains évènements risque d’un peu les perturber. L’intrigue est limpide et pourtant un œil adulte ne pourra s’empêcher de voir la profondeur de ce qui est en marche dans l’intrigue. Au commencement de cette fameuse invasion, il y a avant tout un père et la perte de son fils. A partir de ce point de départ intimiste, il va se développer un périple qui ne va pas cesser de prendre de l’ampleur. Au gré d’une logique pouvant admettre la simplicité, il se construit une escalade dans l’épique tout à la fois par la comédie et les rebondissements. C’est bien parce qu’il rend acceptable raccourcis et explications expéditives sous couvert de fantaisie que le conte peut amener ses enseignements sans jouer les donneurs de leçons. Le long-métrage nous cerne de réflexion fondatrices : qui sommes nous ? Quelle est notre place dans le monde ? Comment faire face à nos responsabilités ? Le tout est conservant en son cœur cette relation père-fils aux relents de tragédie. Car c’est bien leurs passions qui va les conduire bien plus loin que tout ce qu’ils pouvaient espérer, pour le meilleur et pour le pire.

Le changement de narrateur à mi-parcours n’a à cet effet rien d’une fantaisie mais s’avère bien le moyen de marquer qu’il faut considérer l’emportement de l’histoire et ses implications. Le brio du long-métrage tient à ce genre d’astuce, ne complexifiant pas inutilement l’intrigue tout en se refusant à omettre les questions délicates. C’est ce même génie qui ressort d’un esthétisme sublime, convoquant son imagerie de livre pour enfant avec un panache inédit. Par un habile mélange d’animation 2D et 3D, Mattotti arrive à concevoir des visions grandioses tout en abolissant les perspectives et en donnant un côté aplat. Ses compositions de plan symétrique se parent également d’une complexité, soulignant que la simplicité de l’ambiance n’implique pas un manque de substance. Et on n’évoque même pas certaines idées de mise en scène, comme ce montage parallèle de la grande attaque des ours avec un numéro de cirque pour illustrer l’absurdité de la guerre. Porté par la magnifique musique de René Aubry, La Fameuse Invasion des Ours en Sicile frappe l’esprit par son imaginaire. Tout à la fois évident et riche mais laissant son spectateur l’arpenter comme il l’entend (le film s’achève logiquement sur un secret), il rend honneur à la puissance du conte. Il s’affirme comme l’un des meilleurs films de cette édition du festival d’Annecy, voire le meilleur.

Les Hirondelles de Kaboul, un ensemble inégal mais des scènes très émouvantes

On ne trouve malheureusement pas la même force dans Les Hirondelles de Kaboul. Accompagné par Eléa Gobbé-Mévélec, Zabou Breitman fait ses premiers pas dans le domaine de l’animation. On pouvait être curieux de ce qu’elle apporterait au média. Comme elle le répètera en interview, une de ses principales obsessions tenait à l’interprétation. Elle désirait s’assurer que le jeu des acteurs soit le plus juste possible. Or, il s’avère que ce qui se veut un point majeur du projet donne un résultat en demi-teinte. On ne peut que faire des compliments envers le casting vocal qui ont accompli un travail remarquable. Il est clair que Breitman aura su tirer le meilleur de ses acteurs et actrices. L’implication émotionnelle est totale et on pourrait être ému par leurs prestations même en regardant le film les yeux fermés. Et c’est peut-être là le problème : on sent presque une déconnexion entre les voix et les personnages à l’écran. L’animation semble parfois incapable de suivre tout ce qu’expriment verbalement les personnages. Inutile de dire que l’immersion s’en retrouve diablement parasitée.

C’est un peu tout le drame des Hirondelles de Kaboul qui ne manque pas de qualités mais se retrouve constamment rattrapé par ses défauts. Ainsi, on ne portera guère d’estime à ce qui pourrait être la peinture politique de l’Afghanistan de la fin des années 90. On assiste à l’étalage convenu de la barbarie du fanatisme religieux, cherchant à choquer sans faire dans la subtilité. De quoi reprocher d’autant plus que l’intrigue à proprement parler ne démarre que très tardivement. Le long-métrage se montre bien plus passionnant lorsqu’il choisit d’évoquer cette société par le regard de ses personnages. Dans ces passages, il se montre très émouvant en confrontant ses êtres humains à l’appel du conformisme et le refoulement de soi. Ce qui amène d’ailleurs à un rebondissement final à la fois original et intelligent où la négation identitaire se retourne contre ses apologistes. Incroyablement emballé dans son esthétisme d’aquarelle, Les Hirondelles de Kaboul appelle donc à l’indulgence en délivrant de tels moments.

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