20 000 Jours sur Terre

REALISATION : Iain Forsyth, Jane Pollard
PRODUCTION : Corniche Pictures, BFI, Film4, Pulse Films, Carlotta Films
AVEC : Nick Cave, Susie Bick, Warren Ellis, Darian Leader, Kylie Minogue, Ray Winstone, Blixa Bargeld, Arthur Cave
SCENARIO : Nick Cave, Iain Forsyth, Jane Pollard
PHOTOGRAPHIE : Erik Alexander Wilson
MONTAGE : Jonathan Amos
BANDE ORIGINALE : Nick Cave, Warren Ellis
ORIGINE : Royaume-Uni
GENRE : Documentaire, Drame, Film musical
DATE DE SORTIE : 24 décembre 2014
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 24 heures dans la vie de la célèbre rock star d’origine australienne Nick Cave. Une journée en apparence comme les autres, mais où les notions de réalité et de fiction finissent par se brouiller et s’entrelacer…

« A la fin du 20ème siècle, j’ai cessé d’être un humain », entend-on comme toute première phrase dans le film. C’est évidemment Nick Cave qui parle, et du coup, la phrase n’a presque rien de surprenant. Que l’on soit familier du bonhomme ou pas, que l’on soit fan de sa musique ou pas, il est difficile de ne pas voir cet artiste australien comme un drôle d’extraterrestre. Autodidacte accompli, pluridisciplinaire à plus d’un titre, passant du rock au cinéma – il fut coscénariste pour le réalisateur John Hillcoat – et de la poésie à l’écriture de romans, Nick Cave est une énigme précieuse que l’on pensait enfin pouvoir percer par le biais de ce film. On se berçait d’illusions, bien sûr. Première fiction réalisée par deux nouveaux venus de l’art contemporain, 20 000 jours sur Terre brouille sans cesse les pistes de ce qu’il semble proposer comme programme : ni « rockumentaire » limité à capter bêtement l’énergie d’un artiste sur scène, ni autobiographie pédante à la gloire d’une icône statufiée, ni document posthume visant à identifier le soutien indéfectible des fans avant une éventuelle mise en retraite. Alors quoi ? Une vraie fiction, avec tout ce que cela sous-entend en matière de trouble et de surprises. Et surtout, contrairement à ce que le titre laisse entendre, l’éventuel film-bilan qui signerait la fin d’une existence et le début d’une autre pointe ici aux abonnés absents : à 57 ans, la star du groupe Nick Cave And The Bad Seeds est toujours actif, fascinant et mystérieux, riche d’une puissance de frappe invincible dans tous les supports artistiques qu’il choisit d’investir.

Le concept du film se limite donc à une journée, visiblement la 20 000ème de Nick Cave. On suppose que c’est vrai, vu sa date de naissance et l’année de production du film. Dès la première scène où il se réveille dans son lit jusqu’à un superbe plan final aérien sur la ville de Brighton, l’homme revisite son passé et son incroyable carrière tout en vaquant à ses occupations du quotidien : rendre visite à des amis, aller chez le psy, répéter son nouvel album Push the sky away avec son groupe, etc… La malice du film est de ne pas se limiter à ce programme : Cave aura beau se livrer comme peu d’artistes ont coutume de le faire, on sent en permanence que la fiction prend le dessus pour mieux truquer les apparences. Le simple fait de savoir que la plupart des scènes ont été scénarisées – y compris la voix off de Cave – et que le psy du film est un acteur ne laisse aucun doute sur l’ambition des deux réalisateurs : il n’est nullement question pour eux de décrypter l’homme caché derrière l’artiste, mais d’épouser l’état d’esprit de l’artiste, sa sensibilité et sa perception des choses, par le biais des outils du 7ème Art.

D’où un montage très expérimental, osant d’étonnantes perspectives héritées de l’art contemporain (générique de début : un compteur de 0 à 19 999 qui surgit devant un accéléré fulgurant de la vie de Nick Cave) et se concentrant sur des détails anodins qui passent tout de suite pour de fascinantes parenthèses – voir ce simple plan sur le rotor d’un magnétophone alors qu’une voix indique à Cave son planning du jour. Même les raccords de plan deviennent de superbes leurres qui mêlent le vrai et le faux avec la malice d’un Godard des meilleurs jours. L’exemple le plus frappant reste cette rupture soudaine où l’on passe brutalement de la confession de Cave chez le psy à une répétition chez lui par le biais d’une voix off qui le fait tout de suite sortir de la scène, et nous avec. L’art de la rupture où quitter une séquence pour une autre revient à quitter le rêve pour revenir à la réalité – ou l’inverse – quand ce n’est pas simplement le désir de switcher d’une zone de mémoire à une autre. Film-cerveau, 20 000 jours sur Terre l’est indiscutablement. Mais surtout ovni à part entière, hybride dans sa construction, imprévisible dans sa narration, où l’on passe de l’état de stase (les confessions de Cave sur son enfance, la drogue, la religion, le sexe, la vie à Berlin, Nina Simone, etc…) à un rythme très légèrement soutenu (les scènes de voiture), avec pour but de disséquer l’âme d’un artiste entre psychanalyse émouvante et happening sensoriel.

Pour autant, pas question de se la jouer maussade ou illustratif. En effet, les deux réalisateurs aiment ici à capturer l’imprévu, surtout en particulier l’humour et la mélancolie. Dans le cas de l’humour, cela consiste à jouer le jeu de la rupture de ton et à la rapprocher de l’improvisation musicale de Nick Cave. Au début, l’homme nous met déjà en alerte : « Pour écrire une chanson, tout est dans le contrepoint : on rapproche deux images disparates et on regarde où ça jaillit ». Même chose ici dans un instant très drôle où Cave, ayant commandé un café crème pendant la composition d’une chanson « à la Lionel Richie », en vient carrément à intégrer les mots « café crème » et « Lionel Richie » pendant les répétitions successives de la chanson – on prend alors plaisir à penser que ce ne soit pas un gag. Et quand la mélancolie surgit, c’est juste de la magie pure : le film bâtit un superbe leitmotiv où Cave, au volant de sa voiture, voit soudain une figure-clé de son parcours (l’acteur Ray Winstone, la chanteuse Kylie Minogue, le rockeur Blixa Bargeld , etc…) apparaître sur la banquette arrière et embrayer la discussion avec lui. L’émotion y est aussi forte que la façon dont ces idées de mise en scène trouvent leur logique mémorielle dans le montage, de même que la voix caverneuse de Cave constitue un pur régal à écouter dans les scènes de concert ou de répétition. Et ce qui l’on gardera en mémoire de ce film hors normes sera un plan en particulier : la silhouette de Nick Cave qui marche dos à la caméra dans un couloir d’archives. Une façon comme une autre d’illustrer que ses démons sont derrière lui et qu’une nouvelle route s’ouvre désormais devant lui. Le premier jour du reste de sa vie, en somme.

Test Blu-Ray

Après quelques galettes Blu-Ray très décevantes en raison de l’absence d’un contenu éditorial assez fourni (surtout celle d’Antarctica), Carlotta reprend du poil de la bête avec celle – totalement réussie – du film de la paire Forsyth/Pollard. Sur le plan technique, rien à redire : un pressage HD tout bonnement resplendissant qui met en valeur chaque nuance de la photographie d’Erik Alexander Wilson (y compris dans les scènes de nuit) et une piste sonore DTS-HD 5.1 qui équilibre aussi bien les dialogues que les éléments sonores. On préconise surtout d’écouter le film au casque pour en savourer les morceaux musicaux, et d’éviter une piste 2.0 clairement moins efficace. Pour le reste, les suppléments ont l’air peu nombreux, mais ils ne déçoivent jamais. D’abord un excellent petit making-of qui réussit à aborder toutes les composantes du projet en seulement un quart d’heure : ça débute par une jolie définition du film par Nick Cave lui-même (« Un mensonge filmique qui contient de grandes vérités ») et ça se poursuit par plein de clarifications sur le rôle de chacun dans le processus de création, entrecoupé ici et là de quelques instants de tournage. Même verdict positif pour la grosse demi-heure de scènes coupées, lesquelles sont d’ailleurs si réussies qu’elles auraient pu trouver leur place dans le montage final. Nos deux préférées : une discussion culinaire assez hilarante entre Nick Cave et Ray Winstone sur le fish and chips, et surtout le duo en concert avec Kylie Minogue sur le fameux Where the wild roses grow. Avis aux fans et aux néophytes : cette édition Blu-Ray est un must-have.

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