Tip Top

Malaise dans la comédie française : face à l’uniformisation accélérée du genre et la valse des mêmes têtes d’affiche (une génération en chassant tranquillement une autre), on guette avec une attention toute particulière la moindre esquisse-d’un-début-de-changement-d’approche. Comme il osait faire chanter ses personnages tout en évoquant un sujet sérieux (la Première Guerre Mondiale) dans son inégal La France (2007), Serge Bozon a vite été monté en épingle, façon « héritier de Demy », et attendu plus que de raison au tournant avec sa comédie policière au titre bien prétentieux – qui lui assure d’ailleurs sont lot de jeux de mots dont on se dispensera ici. Tip Top, c’est donc l’histoire de deux fliquettes (Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain) qui enquêtent sur la disparition d’un indic dans le Nord et y croisent l’inspecteur (François Damiens) pour lequel travaillait la victime, lui aussi un peu agité du bocal. On n’en dira pas plus, pour la simple et bonne raison qu’on en a guère saisi davantage. C’est que ce qui intéresse Bozon n’est pas son intrigue policière (très vague) mais tout ce qui vient parasiter celle-ci et tout ce que la rencontre de personnages qu’elle occasionne peut entraîner de décalages. Chacune des enquêtrices cache ainsi un secret charnel qu’elle trahira progressivement tout au long du déroulement de l’affaire, charriant un lot de petits gags plus ou moins inspirés (Sandrine Kiberlain emporte haut à la main le titre d’interprète la plus drôle du film). C’est surtout le jeu de Bozon sur le rythme qu’on apprécie, travaillé au point qu’il constitue tout un plan d’accroche de notre attention de spectateur – de loin le plus plaisant. Avec des plages « calmes » – parfois presque mélancoliques – alternent de purs moments de splastick ou des fantaisies sorties d’on ne sait où. Huppert, autoritaire et verbeuse, sert de modèle à sa collègue Kiberlain dans sa capacité à s’affirmer par son parler, sa gestuelle, son évolution dans l’espace et le rythme secret mais assuré et fascinant qui lie les trois.

La mise en scène sait parfois épouser ce tempérament pimpant par des panoramiques ultra-secs ou quelques autres artifices parfois délicieusement too much. La limite de ce décalage et de cette déconstruction épisodique d’éléments des films policiers auxquels on est habitué, c’est qu’ils ne suffisent en rien à soutenir l’ensemble du film. Bozon n’a pas le courage de Tati – encore un Jacques auquel on voudrait l’apparenter. Le plaisir n’est que local, laissant monter un agacement global. Car à force de maintenir le spectateur hors du film, cette tendance formaliste à afficher aussi nettement les idées de fabrication du film crève dans l’oeuf tout attachement à l’intrigue en court et même aux évolutions des personnages. On peut bien tenter, comme le fait Olivier Père, de vanter les mérites des « pôles » de l’oeuvre pris un à un, mais cela ne rachète pas son manque de tenue globale. Le plus énervant, c’est que l’un des « pôles » en question tente de questionner l’état de l’intégration des immigrés algériens en France et n’en dise au final strictement rien. Il y a là comme un air de caution de « sérieux » indispensable à toute comédie produite dans l’indépendant français. Entre ça et la tendance de certains à excuser les faiblesses de Bozon par son « dandysme », on ne sait pas dire ce qui nous crispe le plus.

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