Les 17 et 24 Octobre 2012… En Bref

Si l’on ne parle pas ici de Hong Sang-soo à chaque nouvel opus, c’est d’abord parce qu’il en réalise « à la chaîne » (en moins d’un an, In another Country est le troisième à sortir sur nos écrans, après Oki’s Movie en décembre 2011 et Matins calmes à Séoul en mai 2012) et ensuite parce que son cinéma en est un de la répétition. Film après film, ce sont les mêmes motifs récurrents que l’on retrouve ré-agencés d’une nouvelle manière, délicieuse d’inventivité dans le meilleur des cas. En résumé, il est souvent question d’initiation adolescente, de séparations amoureuses et de retrouvailles fortuites, le tout bien imbibé d’alcool et truffé de personnages issus du propre milieu du cinéaste (acteurs, réalisateurs, critiques). Mais – plus intéressant – la répétition est aussi un trait formel qui caractérise chacun de ses films pris individuellement. La structure souvent duelle raconte une même histoire de deux points de vue différents (La Vierge mise à nu par ses Prétendants, 2000) ou juxtapose deux expériences successives d’un même personnage qui se font clairement écho l’une à l’autre (Woman on the Beach, 2008) comme pour attirer l’attention sur un éternel troisième facteur, diffus, qui viendrait complexifier une donne binaire apparemment simple. Dans In another Country, la structure est déjà ternaire, presque musicale : Isabelle Huppert joue successivement trois personnages prénommés Anne, en séjour dans une station balnéaire sud-coréenne et confrontés à au moins un même personnage secondaire, inchangé d’un récit à l’autre. Tentatrice, adultère puis abandonnée, en bleu, en orange puis en vert : voir l’aisance avec laquelle l’actrice se fond dans ses trois personnages avec trois fois rien est déjà un plaisir en soi. Plus lumineuse qu’elle ne l’a peut-être jamais été, elle conserve sans relâche notre attention à elle seule, quand bien même il ne se passe rien de particulièrement frappant en 1h30 de métrage. La constante, c’est la venue de l’héroïne sur le front de mer, à la recherche d’un phare (symbole phallique s’il en est), et le surgissement érotique d’un jeune garde-côte dont il s’agira à chaque fois de composer avec l’attirance qu’il éprouve et celle qu’il suscite. D’une manière ou d’une autre, le fantasme des protagonistes est toujours déçu : tantôt il est relégué à des rêves en cascade, tantôt sa réalisation est entravée par quelque rebondissement comique. Le trouble saisit non seulement chacun des trois récits pris à part mais également les liens entre chacun : la troisième Anne retrouve un parapluie qu’on ne l’avait pas vu emprunter ni déposer dans sa cachette (c’était la deuxième) ou jette des bouteilles de soju sur la plage, dont la première avait trouvé les éclats de verre. Ce qui nous fait sortir un peu transi de la projection, c’est l’intelligence et la malice avec lesquelles Hong Sang-soo joue avec son média, multipliant les jeux d’échos et les ruses de montage. Le plaisir qu’il y prend est communicatif ! La plus belle qualité du film, c’est ainsi de parvenir à être entêtant sans le moindre grand sujet.

Gustave Shaïmi



Si on l’aura beaucoup attendu depuis sa première présentation au Festival de Toronto 2011 et si, entre-temps, On Death Row (série de quatre autres portraits de condamnés à mort réalisés avant celui-ci) a déjà été présenté à la Berlinale puis diffusé sur Channel 4, la sortie en salles d’Into the Abyss est bien sûr une bonne nouvelle ! Autant parce qu’à l’approche d’une campagne présidentielle américaine qui l’ignore, il évoque le sujet hautement sensible de la peine capitale que parce qu’il vient entretenir notre admiration pour Werner Herzog documentariste en attendant de le retrouver bientôt metteur en scène de fictions. Disons-le d’emblée : le film n’est pas aussi éprouvant que ce que l’on était en droit de redouter. Penser aux conditions de tournage des entretiens avec le jeune condamné Michael Perry à huit jours de son exécution fait certes froid dans le dos. Pour autant, Herzog nous épargne une trop grande épreuve en maintenant tout le long une distance juste vis-à-vis de son sujet, en allant chercher le témoignage émouvant sans tapage. Toujours audible dans le hors-champ, le cinéaste n’hésite pas à exprimer clairement son hostilité à la peine de mort aux interviewés et à lever tout flou vis-à-vis des criminels : non, il ne veut pas devenir leur ami et n’excuse pas leurs actes. Et quels actes ! En 2001, dans la petit ville texane de Conroe, Michael Perry et Jason Burkett, en quête d’une voiture à voler, abattent de sang-froid Sandra Stotler, son fils Adam et l’ami de ce dernier, Jeremy. Perry a été exécuté par injection létale en 2010 et Burkett condamné à la prison à perpétuité, peut-être grâce au plaidoyer de son père, lui-même emprisonné à vie, qui avait su convaincre deux membres du jury de sa propre part de responsabilité dans la déviance de son fils. A partir du récit de cette boucherie par les proches des victimes et d’entretiens avec les bourreaux, Herzog ne se limite pas à un portrait cinglant de l’Amérique du 13e amendement (port d’arme) non questionné, où un patelin voisin de Conroe peut s’appeler Cut and Shoot (sic) et où un père de famille peut retrouver en prison, l’un après l’autre, ses deux fils. Il se penche sur les abysses de l’âme humaine pour tenter d’entrevoir le vide nihiliste qui en ronge quelques-unes. « Cette voiture a coûté trois vie » dit un policier, posant assez bien l’absurdité atroce des crimes commis. Into the Abyss inscrit son sujet dans un espace de réflexion plus large et n’a besoin pour cela de pas grand-chose. La simplicité des cadrages, la sobriété de la musique et le faible nombre d’images autres que celles des interviewés correspond à l’impressionnante dignité de ceux-ci, qui retiennent tous leurs larmes tant qu’ils peuvent. C’est finalement des contenus des entretiens eux-mêmes et de la manière qu’a Herzog de les monter qu’émane cette étrange poésie dont le cinéaste allemand a le secret (souvenez-vous de La Grotte des Rêves perdus, 2011). Voilà des idées frappantes : finir sur un chapitre nommé « Urgence de la vie », opter pour une dominante triste et méditative plutôt qu’enragée, choisir comme dernière réplique celle d’un ancien capitaine de la « Tie Down Team » (chargée d’attacher les condamnés à la table d’exécution). Suite à une dépression nerveuse, cet homme a démissionné. Il est privé de retraite, de pension, mais revit, et compte « ne pas bouger et regarder les oiseaux ». A méditer.

Gustave Shaïmi



La chose importante à savoir avant de rentrer dans le vif du sujet, c’est que Paperboy fut le « scandale » du festival de Cannes 2012 : outre le style toujours aussi lourdingue et excessif du cinéaste Lee Daniels (souvenez-vous de ce tire-larmes horripilant intitulé Precious), ce nouveau film dégageait une odeur de souffre en raison de plusieurs séquences jugées assez trash, sans compter la présence inattendue de Nicole Kidman, relookée en Barbie Nympho du fin fond de la Floride. En tout cas, on trépignait d’impatience à l’idée de voir la bête. Et une fois encore, on avait tort. Tort de croire que les promesses de trashitude suffiraient à constituer un gage de qualité, encore plus si le réalisateur s’en servait d’argument de vente mixé à un casting qui faisait déjà forte impression. Jugez plutôt : outre le contre-emploi saisissant de Nicole Kidman en bimbo chaude comme la braise, voici Zac Efron (vous savez, le minet de High School Musical) en livreur de journaux carrossé comme un 4×4, Matthew McConaughey en reporter gay adepte de la sodomie interraciale, et John Cusack en pervers gluant que les deux précédents (également frangins) vont devoir sortir du couloir de la mort. L’intrigue ? On pourrait résumer l’affaire en disant que ça tourne autour de ce dernier point, couplé à un début de romance diffuse entre Efron et Kidman, mais sachez qu’on l’oublie très vite au bout d’un quart d’heure. En fait, on peine à saisir si Lee Daniels y prête un quelconque intérêt, tant il navigue d’un sujet à l’autre sans construire une ligne narrative très claire : que ce soit la relation entre les deux frères ou l’ambiguïté de cette poupée blonde qui flashe sur des détenus, tout se retrouve dilué dans cette atmosphère moite et torride où se côtoient une belle galerie de bouseux dans un contexte propice aux insultes racistes, aux parties de baise et aux piqûres de moustiques. Du coup, largué devant un tel néant et sur le point de patienter en attendant le générique de fin, on se raccroche à ce que l’on peut, et tout ce que le film peut alors offrir en guise de compensation, c’est une mise en scène où le style arty XXL du réalisateur donne envie de suer pendant 1h48 (vu les cadres foireux et le côté craspec de la photo, ce n’est pas un compliment) et un catalogue de détails trash aussi sulfureux qu’un vieux film de Russ Meyer. Du coup, si voir Nicole Kidman simuler une pipe face à un taulard pervers ou uriner grassement sur le corps dénudé de Zac Efron (qui s’est fait piquer par des méduses) vous semble être le signe d’un vrai désir de transgression, Paperboy est fait pour vous. Les autres, bon courage.

Guillaume Gas

1 Comment

  • ZIZOUPREZ Says

    Pas d accord avec le dernier article, allez voir Paperboy (même si c trop tard)Gros jeu d’acteur, belle esthétique, histoire de fouSi tu n’aimes pas le scénar, n’insulte pas Lee Daniels mais adresse toi plutôt à Pete Dexter écrivain ultra reconnu aux USA pour être l’inventeur du nouveau roman noir américain après avoir écrit Paperboy.C’est pour cela que ce film était attendu (et un peu pour les nibars de Kidman aussi) et non pour les polémiques foireuses du festival de Cannes.

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