[EN BREF] Le passé

Donner un aperçu à la fois romanesque et terre-à-terre – bien plus proche de nous que ce que le cinéma et surtout les autres médias ne nous avaient jusqu’alors donné à voir – des problèmes intimes et sociaux de la classe moyenne iranienne n’était pas la moindre des conséquences fructueuses du succès planétaire d’Une Séparation (2011). L’une des bonnes nouvelles qu’amène Le Passé concerne la capacité d’Asghar Farhadi à sortir de son environnement habituel tout en conservant une belle inspiration et une sagacité impressionnante. On n’en revient tout simplement pas : le choix du cadre spatial, de l’ancrage social des personnages, le travail d’élaboration des décors et le choix des costumes font que rarement des personnages français ont paru si proches de nous ces dernières années que lorsqu’un Iranien les crée. C’est là la clé du cinéma de Farhadi, le socle patiemment élaboré (auquel il faut ajouter un travail très en amont avec les comédiens, méthode héritée de ses débuts au théâtre) qui crèvera dans l’oeuf toute grandiloquence d’une situation dramatique pourtant ambitieuse et complexe comme peu d’autres. La monstrueuse intrigue du Passé ne se dévoile ainsi que très progressivement, au fil de dialogues qui ancrent remarquablement la dramaturgie dans une quotidienneté. Non, les liens entre tel et tel personnage ne sont pas ce dont ils avaient l’air, et ainsi de suite… Ce qui s’avère vite être à l’oeuvre justifie pleinement le titre : tandis que la situation présente paraît déjà suffisamment difficile à saisir, la clé réside dans les trajectoires antérieures des personnages, dans ce qui les a amenés à être là, ici et maintenant, ensemble et dans des rapports conflictuels et protéiformes. Le rythme du drame, à dominante lente, est celui nécessaire à chacun pour laisser affleurer ce qui le hante depuis longtemps, le formuler et l’exorciser. Farhadi affirme ainsi une nouvelle fois la puissance du dialogue comme possible moteur de l’action : la parole n’a de cesse de souligner elle-même son importance (« Tu te rends compte de ce que tu dis ? », « Je ne t’écoute pas si tu ne dis pas les choses clairement ! ») et va très loin avant de laisser place au geste, dès lors décuplé dans son impact. Le cinéaste confirme avec évidence qu’il est l’un des meilleurs artisans actuels de la tension cinématographique dans un cadre intimiste. Le bémol tient ici à une évolution qu’impose sûrement le fait de sortir des frontières de son pays d’origine. Lorsque la richesse de son écriture se déploie moins sur le sociétal que sur le temporel et l’intime, Farhadi a de suite l’air de jouer davantage les petits malins auto-satisfaits. Les évolutions du drame ne tiennent plus à la prise en compte d’une dimension symbolique/politique nouvelle d’une situation posée d’emblée. Elles surviennent sans crier gare, tenant uniquement à un secret révélé par tel personnage. Voilà donc que dans une dernière demi-heure que l’on sent trop lourdement passer, les twists en cascade et ce que l’on peut déjà appeler des tics narratifs (ceux qui ont vu les précédents opus sauront de quoi on parle) plombent passablement le tout. Le Passé reste hautement recommandable : entre deux pirouettes, la densité est là, et elle manquait tellement au cinéma français à ce stade de l’année que cette visite de l’Iranien mérite un statut d’événement.

3 Comments

  • LN Says

    A quels tics narratifs, faites vous allusion? A part ça, très belle critique comme toujours !

    • (ATTENTION SPOILER) Je fais allusion à tout ce que Farhadi peut reprendre de ses précédents films (et il semble donc qu’on puisse déjà parler de « tics ») : principalement cette fin en points de suspension. L’enchaînement des retournements de situation et des révélations qui marque la dernière demi-heure en constitue également un à mes yeux.

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