Twin Peaks – Fire Walk with me

REALISATION : David Lynch
PRODUCTION : Ciby 2000, New Line Cinema, Potemkine Films
AVEC : Sheryl Lee, Ray Wise, Grace Zabriskie, Moira Kelly, Kyle MacLachlan, James Marshall, Frank Silva, Chris Isaak, Kiefer Sutherland, Michael J. Anderson, David Lynch, David Bowie
SCENARIO : David Lynch, Robert Engels, Mark Frost
PHOTOGRAPHIE : Ronald Victor Garcia
MONTAGE : Mary Sweeney
BANDE ORIGINALE : David Lynch, Angelo Badalamenti
ORIGINE : Etats-Unis, France
GENRE : Drame, Fantastique, Policier, Thriller
DATE DE SORTIE : 3 juin 1992
DUREE : 2h15
BANDE-ANNONCE

Synopsis : La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Deer Meadow va donner bien du fil à retordre aux agents Dale Cooper et Chester Desmond, lesquels vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire. Un an plus tard, ce sont les sept derniers jours de Laura Palmer, qui se termineront par la mort brutale de cette dernière, annonçant ainsi le début de la longue enquête de l’agent Dale Cooper…

« Les gens m’ont posé la question suivante : « Si la méditation est si formidable et apporte tant de bonheur, pourquoi les films de David Lynch sont-ils si noirs et contiennent tant de violence ? ». Il y a beaucoup, beaucoup de choses obscures qui circulent dans le monde, de nos jours, et la plupart des films reflètent le monde dans lequel nous vivons. Dans les histoires, il y aura toujours des conflits. Il y aura des hauts et des bas, des bons et des méchants […] Nous sommes tous le reflet du monde dans lequel nous vivons […] J’ai beau être de Missoula, Montana, qui n’est pas vraiment la capitale mondiale du surréalisme, vous pouvez vous trouver n’importe où et être sensible à cette sorte d’étrangeté dans le monde d’aujourd’hui, ou avoir votre façon à vous de voir les choses »

David Lynch

Le 10 juin 1991 était un jour pas comme les autres : la diffusion aux Etats-Unis de l’ultime épisode de la saison 2 de Twin Peaks. Pour ses fans comme pour ses créateurs, la tristesse devait être aussi forte que le soulagement : une série qui aura démarré de façon explosive pour paraître ensuite un peu erratique aux yeux de certains, ça doit sûrement laisser des regrets et encourager l’envie de passer à autre chose. Cela dit, outre le fait de s’achever sur un très violent cliffhanger (mais qui, à la réflexion, n’en était peut-être pas vraiment un…), on aura surtout retenu une réplique précise : « On se reverra à nouveau dans 25 ans ». Cette phrase, lâchée par la défunte Laura Palmer (Sheryl Lee) à l’agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan) au moment de l’entrée de ce dernier dans la mystérieuse « Loge Noire », avait valeur de repère chronologique pour les fans de la saga : cela évoquait ce moment culte de la saison 1 où Laura, face à un Dale vieilli qui effectuait alors une sorte de rêve prémonitoire, glissait soudain à l’oreille de ce dernier le nom de son assassin – il nous fallait en revanche attendre la fin du premier tiers de la saison 2 pour connaître son identité. Mais voilà, la vérité aura fini par éclater lors d’une annonce faite en 2016 : cette phrase était bel et bien un rendez-vous. Le calendrier a été respecté. Nous voilà enfin de retour dans Twin Peaks, monument culte de la télévision US devenu terreau épuisant de mythologies, puits à sensations électriques qui auront retourné le cortex d’un bon paquet d’exégètes au fil des décennies. Et pour cause : plus de vingt-cinq ans après, tant de mystères ont su rester intacts. Les bois n’ont toujours pas parlé. Les hiboux continuent de hanter les bois. Et le vent continue de souffler à travers les arbres.

NAISSANCE ET VIE

Faire l’effort – et c’est pourtant si facile – de revenir de temps en temps à Twin Peaks n’a rien à voir avec une visite touristique, un quelconque retour aux sources ou même un simple regain nostalgique. Revenir dans cette petite ville fictive imaginée en 1990 par David Lynch et Mark Frost, c’est avant tout se coltiner à une énigme qui nous concerne viscéralement. C’est relire le quotidien comme une suite de points d’interrogation qui ne prennent sens qu’au travers de notre aptitude subjective à les transformer en points d’exclamation. C’est d’assimiler une intrigue à la manière d’une série de points de suspension, pour le coup générateurs d’un vertige qui ne peut jamais être le même en fonction du tempérament du moment. Twin Peaks est bien plus qu’une série télévisée – a fortiori la meilleure jamais élaborée. C’est un mythe. Un mythe qui travaille lui-même la question du mythe. L’idée se justifie par le fait que les projets collaboratifs envisagés au départ par Lynch et Frost avaient comme point commun les mystères ancrés dans notre quotidien – la mort de Marilyn Monroe, le voyage grâce à l’électricité, l’invasion extraterrestre. En regroupant tous ces sujets dans une intrigue mêlant soap-opera et intrigue policière, les deux hommes ont transcendé la mythologie du fait divers, ici décrite comme une brèche qui, en s’ouvrant brutalement dans la réalité, va faire passer toute une promesse d’un arrière-monde exponentiel et sans limites, à savoir le Mal absolu.

Dès l’instant où le visage de Laura Palmer, jeune et jolie blonde au regard livide et angélique, apparaissait aux yeux de ceux qui découvraient alors son corps sans vie enveloppé dans une bâche sur les berges d’un lac, Lynch et Frost ne faisaient pas que créer la plus passionnante des énigmes télévisuelles. Le whodunit basique auquel se sera hélas résumé la série pour une large partie de son audience (en gros, « qui a tué Laura Palmer ? ») n’était qu’un prétexte. La mort de Laura Palmer était surtout une énigme. Un vide laissé dans une communauté a priori tranquille, jusque-là bien sous tous rapports, isolée au sein d’un fabuleux décor sauvage entre forêt touffue et montagnes jumelles – d’où le nom de la ville. Une fois l’enquête démarrée, le mur de la normalité pouvait dès lors s’effriter. La face cachée de tout un chacun reprenait ainsi le dessus sur l’équilibre, laissant remonter à la surface tout un infra-texte de la violence et de la perversité par le biais de figures hautement inquiétantes. Twin Peaks, c’était ça : un lézardement brutal du quotidien sous les lois de l’absurde et de l’étrange, riche d’une croyance illimitée dans l’omniprésence de l’irrationnel, quitte à assimiler le manichéisme du monde pour que les émotions fortes ainsi suscitées viennent le coloriser par des nuances de pureté. A condition, bien sûr, de se prendre au jeu de l’imprévisibilité et d’aiguiller son angle de lecture sur l’option du lâcher-prise sensoriel.

Sur deux saisons en tous points géniales et inégalables, Twin Peaks aura donc tout tenté : dévier les codes du soap par un jeu métatextuel (les personnages regardent une série nommée Invitation to Love qui en grossit les traits), chahuter l’enquête policière en impliquant la divination et la méditation transcendantale, aborder les sujets les plus tabous en prime time (violence, drogue, prostitution, inceste…), multiplier les personnages cultes et bizarres (un nain navajo, une femme à la bûche, un géant fantôme, un manchot schizo, etc…), transformer l’excentricité en norme dans une narration chorale agencée aux petits oignons, offrir à un show télévisé le relief d’une véritable expérience mystique. Trente épisodes – y compris un pilote entré depuis au Panthéon des meilleurs lancements télévisés – n’auront en tout cas pas permis à la série de prendre l’envol que Lynch et Frost souhaitaient lui offrir. Une fois la saison 2 démarrée, les huiles de la chaîne ABC se montrèrent sceptiques sur l’évolution de plus en plus surréaliste de la série, et imposèrent à Lynch un désidérata absolu : résoudre le mystère de la mort de Laura Palmer. D’où ce mythique épisode n°16, révélant au monde entier la culpabilité de Leland Palmer, le père incestueux de Laura, poussé au viol et au meurtre par l’esprit maléfique du terrifiant Bob – celui qui se nourrit de la peur et de la souffrance des humains. Une résolution qui, en elle-même, signera la mort lente de Twin Peaks, laissant le show agoniser à petit feu au fur et à mesure que le taux d’audience dégringolait et que ses créateurs se désolidarisaient du tournage – David Lynch préparait Sailor & Lula à ce moment-là.

Jusqu’au choc final du dernier épisode, majoritairement tourné dans la fameuse Loge Noire, ce décor à rideaux rouges où apparaît un étrange nain navajo et où tout le monde semble parler à l’envers. Alors qu’il pensait surtout à sauver sa petite amie capturée par son ennemi juré Windom Earle, Dale Cooper se retrouvait alors prisonnier de cette dimension parallèle, laissant Bob sortir de la Loge sous l’effet d’un double maléfique de Cooper qui prenait soin d’achever la série sur un rire démoniaque. Sans surprise, cette fin a traumatisé les fans. Au point même que ces derniers se seront empressés de protester auprès de la chaîne ABC afin qu’une saison 3 puisse être tournée. Il aura fallu attendre ce mois historique de mai 2017 pour que ce rêve devienne réalité, mais à la réflexion, ce « cliffhanger » avait peut-être valeur de conclusion claire et nette, cristallisant alors la façon dont le Mal absolu allait prendre de plein fouet possession du monde réel par le biais du pervertissement du seul personnage animé par la justice et l’honnêteté, à savoir l’agent spécial Dale Cooper. Que raconter d’autre ensuite, surtout si cela consiste à allumer le feu de nouveaux mystères et à fermer des portes qui gagneraient à rester ouvertes ? Au moment où nous écrivons ces lignes, on brûle déjà d’impatience à l’idée de voir cette saison 3 nous fournir une réponse digne de ce nom. Mais en attendant, on prendra soin de revenir plus en détail sur l’autre vraie continuité de la série, à savoir ce long-métrage mal-aimé – aujourd’hui bénéficiaire d’une sublime restauration 4K – qui aura fait couler tant d’encre et que même certains fans de la galaxie lynchienne n’auront pas manqué de vivre comme un pur cauchemar avant de le réhabiliter vingt ans plus tard.

MORT ET (RE)NAISSANCE

Pourquoi revenir en arrière ? C’était bien la question à se poser en découvrant le sujet central de Fire walk with me, à savoir les sept derniers jours de Laura Palmer. Il était ainsi facile de saisir la frustration des fans, que l’on imaginait plus désireux de voir l’intrigue de la série avancer toujours loin au lieu de revenir sur un passé dont ils pensaient avoir eu toutes les clefs, qui plus est quand le désir de cinéma consisterait a priori à en faire à nouveau baver des ronds de chapeaux à une héroïne devenue culte. Fausse impression. Cela reviendrait à oublier que l’ombre de Laura Palmer n’a jamais cessé de hanter la série, y compris longtemps après la révélation de son assassin. N’aviez-vous jamais trouvé cela étrange, à titre d’exemple, que son portrait de « reine de promo » accompagne toujours le générique final de chaque épisode, y compris lorsque son nom n’était même plus évoqué dans l’intrigue ? C’est qu’aux yeux de Lynch, le personnage de Laura a toujours été là, ou du moins son fantôme, comme en témoignent les flashbacks de son existence dissolue, les enregistrements du docteur Jacoby et surtout l’apparition de Maddy Ferguson (la cousine de Laura, jouée elle aussi par Sheryl Lee). Revenir vers Laura Palmer impliquait donc pour lui de revenir avant tout aux bases du mythe Twin Peaks : voilà le constat final. Et surtout, cela impliquait aussi de revenir sur l’origine des tourments intimes qui auront fini par frapper la ville de Twin Peaks, elle-même à l’image de Laura : une surface radieuse de plus en plus gagnée par la pourriture.

Contre toute attente, réaliser un prequel de Twin Peaks n’aura pas été une mince affaire pour le cinéaste. Confronté d’abord au refus de deux actrices (Lara Flynn Boyle et Sherilyn Fenn) et au peu d’enthousiasme de Kyle MacLachlan à renfiler le costume de Dale Cooper, Lynch doit transformer le scénario qu’il a en tête, quitte à caster d’autres actrices et à imaginer un nouvel agent spécial du FBI (Chester Desmond, ici joué par Chris Isaak) pour limiter le temps d’apparition de Kyle MacLachlan à l’écran – ce dernier n’apparaîtra ici que dans trois ou quatre courtes scènes. Le tournage se déroulera ensuite au gré des exigences d’un cinéaste qui ne cessera de modifier le matériau qu’il a entre les mains, allant même jusqu’à réclamer la présence d’un singe deux heures avant le tournage d’une scène ou à intégrer l’apparition – très importante – d’anges féminins suite à la remarque d’une actrice trouvant le récit trop sombre. La fameuse méthode de tournage d’un Lynch à deux doigts de l’écriture instinctive atteignait ici un nouveau stade. Mais le style du cinéaste n’avait pas que des fans et commençait clairement à se confronter à des voix dissonantes. Ce que la réception fatale du film au Festival de Cannes en mai 1992 aura confirmé : la critique se sentit attaquée par un trop-plein de malaise vis-à-vis du contenu très sombre du film, le public se sentit laissé de côté par un artiste qui semble ne s’adresser qu’à lui-même, et tous deux en vinrent donc logiquement à huer et à rejeter le film, lequel sortira un mois plus tard dans l’indifférence générale.

Même pour les fans de la série télévisée, on avouera clairement que Fire walk with me avait tout – en tout cas à l’époque – du film difficile à aimer. On peut donner une première ébauche d’explication à cela en resituant le film dans la carrière de son génial créateur. En effet, à bien des égards, la création de Fire walk with me aura marqué une rupture claire et nette dans l’évolution du style de David Lynch, quittant les univers cinématographiques codifiés qu’il avait exploré jusque-là pour au contraire laisser sa mécanique stylistique et sensorielle prendre le dessus. Jusqu’à présent, que ce soit en explorant le drame conjugal (Eraserhead), la science-fiction (Dune), l’enquête policière (Blue Velvet), le road-movie (Sailor & Lula) ou le soap choral (Twin Peaks), l’aptitude de Lynch à faire surgir l’absurde au sein du quotidien – ici comme métaphore d’un monde socialisé où l’horreur sévit sous le vernis de la normalité et des croyances mythologiques – avait pris place dans des structures narratives en opposition à ce principe, faisant ainsi en sorte que le moindre détail absurde ou étrange fasse figure de fulgurance, à la fois symbolique et redoutable. En ébranlant l’univers normatif par des effets de style inattendus, la série Twin Peaks avait semble-t-il atteint un zénith sur la relecture quasi surréaliste du monde, mais peut-être que la structure chorale de l’intrigue avait une grande part de responsabilité là-dedans.

En se concentrant sur un unique personnage au sein d’une intrigue plus « linéaire » (on insiste quand même sur les guillemets), Fire walk with me initiait alors un principe de mise en scène qui ferait désormais foi dans tous les films postérieurs de Lynch, de Lost highway à Inland Empire en passant par Une histoire vraie et Mulholland Drive. Et ce principe, quel était-il ? Tout simplement investir de plein fouet la psyché d’un personnage assailli par une peur souterraine et inavouable, et utiliser le puzzle narratif moins pour égarer la clé de l’énigme que pour refléter l’énigme d’une personnalité à peu près aussi fragmentée que le monde qui l’habite. La question qui concernait ici Laura Palmer fut, de ce fait, la même qui concernait déjà le personnage joué par Isabella Rossellini dans Blue Velvet : que se passe-t-il dans la tête et le corps d’une femme ?

En investissant pour la première fois un territoire où les questions comptent plus que les réponses (on ne comptera pas Eraserhead, un peu trop limpide dans son symbolisme) et où les peurs tendent à tout déséquilibrer, Lynch aura surtout livré ce qui reste encore aujourd’hui son film le plus dérangeant. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il se voulait clairement provocateur en osant un tel générique de début, filmant la neige d’une image cathodique avant qu’un coup de hache ne fasse brutalement imploser le poste de télévision – difficile d’être plus clair pour signifier son désir de rompre le lien avec le format télévisuel de la série. En revanche, on le sent surtout plus à même de se détacher de la narration traditionnelle pour embrayer au contraire sur un récit qui se joue des règles traditionnelles de transition narrative – les rideaux rouges de la Loge Noire et les superpositions d’images électriques durant le prologue semblent tisser ici un lien diffus entre le monde réel et celui des pulsions. Les deux intrigues que met en scène Fire walk with me ne sont en tout cas pas du genre à placer fondamentalement la série télévisée dans leur rétroviseur. On a ici affaire à un film conçu comme un cauchemar hallucinatoire, qui se suffit presque à lui-même, même si les fans de la série ne manqueront pas de trouver ici – ainsi que dans les 92 minutes de scènes coupées enfin disponibles – de précieux indices pour décrypter le monstre télévisé lynchien.

La perturbante étrangeté vers laquelle tendent les plus grands films de Lynch – et cette glorieuse liste démarrait avec ce film-là – tient ici dans un rapport de dichotomie qui fait peu à peu s’effriter les apparences jusqu’au malaise. Plus clairement, ici, toute chose cohabite avec son contraire. La jeune fille équilibrée cache une adolescente débauchée, le bon père de famille cache un violeur incestueux, la quête du grand amour se mue en une attirance irrépressible pour le sexe facile, les jeunes filles prostituées cachent en elles un désir de protection (d’où l’apparition des « anges »), et même un tableau soi-disant « protecteur » ouvre ici une porte inquiétante sur la vérité de l’âme. De la même manière que la série Twin Peaks filmait la dichotomie permanente entre le Bien et le Mal au sens large, Fire walk with me restreint son angle de lecture des oppositions primaires en travaillant deux notions très précises : l’innocence d’un côté, la débauche de l’autre. Laura Palmer devient donc l’épicentre de ce processus de recherche : ce qui se passe dans sa tête est le mystère, ce qui se passe dans le film est une façon de sonder ce même mystère. Ce faisant, doit-on en déduire que le prologue du film, centré sur l’enquête autour de la mort de Teresa Banks par deux agents spéciaux confrontés à des charades, serait hors-sujet ? Faux, puisque cette enquête policière – irrésolue – renferme la clé de cryptage du récit.

Le temps d’une scène ésotérique en diable (qui a sûrement dû paraître bien ridicule aux yeux des néophytes !), deux agents spéciaux du FBI se retrouvent face à une femme en robe rouge sur une piste d’aéroport. Celle-ci effectue alors une série de gesticulations et de grimaces qui, à première vue, paraissent nonsensiques. Il faut attendre la scène d’après pour saisir que cette femme était une sorte d’oracle, et chacun de ces gestes un code à interpréter. Seul celui de la « rose bleue », ici épinglée sur la robe rouge, restera inexpliqué. Parce que cette image irréelle (ça existe, les roses bleues ?) est en soi un symbole, celui des mystères ne pouvant (ne devant ?) pas être expliqués. Et ici, les mystères tiennent dans diverses choses. Dans cette série d’apparitions/disparitions de personnages au sein du récit – la célèbre scène avec David Bowie reste encore aujourd’hui un sommet de WTF surréaliste. Dans la présence de personnages qui parlent et marchent de façon décalée, en particulier l’irrésistible nain de la Loge Noire dont les paroles inversées ont été rembobinées pour donner cet étrange phrasé. Dans cette mystérieuse bague qui fait se confondre le rêve et le réel. Dans une Laura Palmer de plus en plus détruite par l’euphorie de la cocaïne et les virées sexuelles dans des clubs glauques, image de cette réconciliation impossible entre les deux mondes dès lors que l’innocence a plié boutique – on notera la disparition soudaine de l’ange sur un tableau de sa chambre.

Qu’il se déroule à Deer Meadow ou à Twin Peaks (deux villes jumelles où règne une angoisse de plus en plus sourde), le récit de Fire walk with me fait donc évoluer le rêve vers le cauchemar lorsque ses deux intrigues révèlent leurs correspondances (un détail visuel, un personnage qui réapparait, etc…). Les signes avant-coureurs d’une menace qui ne dit pas son nom avant la vision d’un portrait de femme qui cristallise cette menace : dans le genre « narration prémonitoire », difficile de faire plus explicite. Et quand la menace apparaît, Lynch se fait tout aussi explicite dans son tableau du puritanisme, filtré par l’obsession maladive de l’hygiène (Leland reproche à sa fille Laura d’avoir les mains sales) et le refoulement des pulsions incestueuses. Plus encore que dans Blue Velvet, Lynch dessine ici un monde malade, envahi par la déviance, où la présence du « monstre » ne cesse de paraître sournoisement familière. Où les multiples paradis artificiels (culte du paraître, substances illicites, excès de sexe…) ne font qu’asseoir le désir de fuir à tout prix un monde trop propre pour être honnête, quitte à basculer de l’autre côté du miroir, quitte à embrasser le monde de l’interdit, quitte à s’embraser soi-même. Et cet embrasement progressif était bel et bien ce qu’indiquait le leitmotiv « Fire, walk with me ! » : placé judicieusement en sous-titre de Twin Peaks avec l’absence remarquée de « s » à « walk », cet impératif annonçait bien le passage d’un monde à l’autre. De la tranquillité du quotidien à l’agitation du feu intérieur.

D’un bout à l’autre du récit, même en la voyant peut-être accéder enfin à la rédemption dans une scène finale puissamment onirique (a-t-elle enfin retrouvé son « ange » ?), même en ayant visualisé durant deux heures les terribles abîmes dans lesquels son chagrin intérieur semblait vouloir l’inviter à se jeter, Laura Palmer restera à tout jamais un mystère. Fire walk with me, lui, restera qu’il a toujours été : une assimilation sensorielle de nos peurs les plus souterraines, le requiem d’une fleur trop fanée à force d’être agitée par tant de peurs intimes (passage à l’âge adulte, futur indécis, innocence perdue). L’immense prestation de Sheryl Lee – actrice ô combien sous-exploitée – continue encore de filer de terribles frissons, formant à elle seule le mythe Twin Peaks par le mystère que son regard inquiet ne cesse ici de rendre palpable. Après avoir (re)vu le film, on ne cesse alors de repenser au visage serein de Laura Palmer qui lançait les festivités de la série télévisée lors de la découverte de son cadavre. Ce que l’on voyait alors n’était pas tant une jeune femme assassinée – comme cela peut arriver dans un paquet de séries noires – qu’une authentique vision d’outre-tombe, celle d’un romantisme borderline voué à sa perte, piégé de part et d’autre par le spectre toujours plus attirant et obsédant de la mort. Qui a tué Laura Palmer ? On le sait. Mais en réalité, on n’a toujours pas la réponse.

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