Terminator 2 – Le Jugement Dernier

REALISATION : James Cameron
PRODUCTION : Carolco Pictures, StudioCanal, Lightstorm Entertainment, Pacific Western
AVEC : Arnold Schwarzenegger, Linda Hamilton, Edward Furlong, Robert Patrick, Joe Morton, Earl Boen, Jenette Goldstein, Xander Berkeley
SCENARIO : James Cameron, William Wisher Jr
PHOTOGRAPHIE : Adam Greenberg
MONTAGE : Conrad Buff, Mark Goldblatt, Richard A. Harris, Dody Dorn
BANDE ORIGINALE : Brad Fiedel
ORIGINE : Etats-Unis, France
GENRE : Action, Science-fiction, Thriller
DATE DE SORTIE : 16 octobre 1991
DUREE : 2h32
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au lendemain de l’holocauste nucléaire du 29 août 1997, les survivants humains entrent en résistance contre la dictature des « machines » (des robots intelligents), ce qui les mène à la victoire en 2029. L’ordinateur qui contrôle les machines, Skynet, avait déjà envoyé un Terminator (un cyborg tueur) en 1984, afin d’éliminer une jeune femme nommée Sarah Connor, avant qu’elle n’ait mis au monde son fils, John Connor, appelé dans le futur à devenir le chef de la résistance humaine contre les machines. Ce plan ayant échoué, Skynet décide de programmer un nouveau Terminator, le T-1000, pour retourner dans le passé et éliminer John Connor. Ce dernier programme un autre cyborg, le T-800, et l’envoie également en 1995 pour le protéger. Une seule question déterminera le sort de l’humanité : laquelle des deux machines trouvera John la première ?

Quitte à avoir l’air aussi inquiets que Sarah Connor face à l’arrivée du Jugement Dernier, on avouera que la sortie imminente de Terminator Genisys n’en finit pas de nous faire redouter le pire, et ce en dépit du retour très enthousiaste de James Cameron dans une vidéo-buzz insignifiante qui sent le coup de pub forcé. Il suffit déjà d’évoquer les premières images de ce cinquième film, nous donnant la désagréable impression de revenir en arrière là où une telle saga, réputée pour sa dimension révolutionnaire vis-à-vis du cinéma de science-fiction, se devait au contraire d’avancer toujours plus vers l’avenir. De même que la présence indécrottable de ce bon vieux T-800 d’Arnold Schwarzenegger face à des cyborgs ennemis toujours plus cruels et sophistiqués tend à enfermer la saga dans la même logique jusqu’à rouiller elle-même ses propres mécanismes. Mais surtout, question capitale, que diable pouvait-on espérer après les deux films signés Cameron et la conclusion parfaite d’un troisième opus – injustement sous-estimé – réalisé par Jonathan Mostow ? Le réalisateur McG avait tenté une réponse détournée avec Terminator Renaissance en tentant de revisiter les fondations de la saga. Résultat : un reboot terne, avare en idées visuelles et nanti d’une esthétique métal-sépia qui laissait crever à ciel ouvert les dernières parcelles de chair. Une chair humaine qui, en 1991, formait la moelle épinière d’une révolution signée James Cameron.

DAYS OF FUTURE PAST

Pas si simple que ça, donc, de poser un jugement objectif sur la saga Terminator, surtout lorsque l’idée du voyage dans le temps et des paradoxes spatiotemporels se voit considérée par l’auteur de ces lignes comme un concept narratif polémique, en général prompt à virer au capharnaüm le plus total dès que l’univers proposé tend à élargir ses propres lois. Certes, les réussites du genre se comptent par dizaines, des adaptations du roman culte de H.G. Wells à quelques péloches percutantes (Looper de Rian Johnson, Triangle de Christopher Smith, Timecrimes de Nacho Vigalondo, etc…) en passant par la célèbre saga Retour vers le futur de Robert Zemeckis. Mais à chaque fois, le souci est toujours le même : dès qu’une illustration de l’effet papillon prend place dans l’intrigue au point de superposer deux plages temporelles distinctes (en gros, une action provoquée à un instant T+1 ou T-1 qui vient contredire l’existence de l’instant T), rares sont les scénaristes à savoir faire – et maîtriser – leur choix entre le récit bouclé (ce qui est « modifié » dans le présent n’est que la continuité de ce qui arrivera dans le futur) et le récit transfiguré (ce qui est « modifié » dans le temps a un effet sur ce qui était déjà « écrit »). Du coup, le vertige suscité par ces deux théories qui travaillent le temps comme un palimpseste infini peut se révéler stimulant et ludique autant qu’il peut devenir exaspérant et creux.

Un autre problème se pose alors, pour le coup très lié à ce que Terminator Genisys semble proposer comme programme de base : à qui bon réécrire l’Histoire ? En effet, l’une des tactiques les plus en vue à Hollywood depuis quelques années semble de revisiter ses franchises par le biais de dérivations en tous genres – spin-off, préquelles, séquelles, reboots – et ce moins pour en consolider l’univers que pour en livrer la plus bordélique des réécritures. Preuve en est que les sagas Saw et Fast & Furious, au départ non définies telles quelles, auront fini par sombrer dans le révisionnisme pur et simple, usant et abusant des suites pour combler de faux trous scénaristiques laissés dans les films précédents, jusqu’à faire muter la franchise en capharnaüm massif. L’exemple le plus récent était le dernier X-Men, lardé d’incohérences débiles, d’enjeux raturés sans malice et d’un nombre de personnages trop gargantuesque (qui plus est situés à des phases temporelles distinctes) qui auront finalement foutu en l’air tout le potentiel dramaturgique de la saga. Il n’y a donc aucune difficulté d’y voir un parallèle avec le thème éculé du voyage dans le temps, tellement cimenté par le souci de réécrire les choses que les studios américains n’hésitent plus à s’en faire les plus gros vecteurs d’incarnation, prêts à s’engouffrer dans la réécriture ad vitam aeternam d’un univers préexistant. Conséquence directe de ce genre de politique : un cinquième Alien annoncé comme étant la suite directe de l’opus signé Cameron – les films de Fincher et de Jeunet vont donc passer à la casserole – et sans doute ce fameux Terminator Genisys d’ores et déjà conçu pour relancer la franchise sur plusieurs épisodes, au travers de choix narratifs inattendus – il semblerait que l’ouverture du premier épisode soit destinée à être modifiée et que le personnage de John Connor hérite du rôle du méchant !

Si l’on se permet cette grosse parenthèse sur ce cinéma de genre très paradoxal avant d’évoquer Terminator 2, c’est justement parce que la suite du premier succès de James Cameron s’impose encore aujourd’hui comme l’un des seuls films du genre, sinon le seul, à avoir transcendé cette fausse formule magique. Parce que le cinéaste, loin de se livrer à une réécriture des enjeux qu’il a lui-même mis en place, s’est contenté de rester fidèle à la logique de boucle narrative de son intrigue tout en élargissant ses propres règles en interne. Ne pas oublier qu’un cinéaste comme James Cameron n’est pas du genre à se lancer dans une suite sans autre ambition que de surpasser son modèle, ou même, plus généralement, d’entamer la réalisation d’un film sans l’existence d’un vrai challenge qu’il s’imposerait autant à lui-même qu’au 7ème Art. Ce n’est plus un secret pour personne : ses films sont de ceux qui redéfinissent le champ des possibles au cinéma, de la même manière que Méliès, Eisenstein, Welles ou Kalatozov ont su accoucher de films révolutionnaires qui ont donné le « la » des productions suivantes. Pour notre part, on ne se permettra pas pour autant de placer la barre aussi haut en se concerne Terminator premier du nom, le résultat ayant techniquement pris quelques rides malgré une efficacité indéniable et un découpage exemplaire. De plus, le premier long-métrage de Cameron – on ne compte pas le dégueulasse Piranha 2 – avait surtout le relief d’une petite série B hargneuse et humaniste, avant tout nantie de personnages à la logique uniforme (des humains héroïques qui persistent à rester en vie, un cyborg tueur qui persiste à accomplir sa mission), signes d’une obstination démente qui renvoie à la détermination de Cameron lui-même à atteindre le sommet de l’Everest qu’il s’est promis d’escalader. Et ce, sans jamais chercher à regarder derrière lui ou à revenir sur ce qui a déjà été écrit.

LA TECHNOLOGIE : UN DEFI ET UN DILEMME

Si Cameron s’est lancé de son plein gré dans Terminator 2, ce n’était pour rien d’autre que placer encore plus haut la barre du premier film. A l’époque, six années venaient de s’écouler depuis la sortie triomphale de Terminator en 1984, et Cameron n’en était alors pas au point d’envisager une suite dans le but de renouer avec un succès qu’il n’avait éventuellement plus retrouvé depuis. C’est même plutôt l’inverse, au vu de la sidération provoquée par l’imagerie guerrière d’Aliens (suite géniale du mythique Alien de Ridley Scott) et par le mémorable Abyss – dont le tournage-galère et le semi-échec commercial ont quand même menacé plus d’une fois de couler sa carrière. A vrai dire, le projet T2 était déjà d’actualité en 1987, à un moment donné où Cameron ne pouvait envisager une suite sous peine de retravailler avec les producteurs de la firme Hemdale Films, qui possédaient encore les droits du premier film et avec lesquels ses relations ont toujours été exécrables. C’est lorsque les droits se sont libérés à la fin des années 80 que la machine a pu se remettre en marche : Cameron et Schwarzenegger étant devenus des vedettes sûres, l’enveloppe budgétaire accordée à T2 aura gonflé de façon inouïe (près de 102 millions, un record pour l’époque !) et un quart de ce budget aura été verrouillé pour la conception de logiciels permettant de peaufiner les effets de morphing relatifs au personnage du T-1000.

Le désir de livrer un prototype « upgradé » du premier opus semblait donc bien là, et à première vue, l’endosquelette du scénario allait presque dans ce sens : Cameron avait visiblement pris soin de décliner le concept d’origine (un humain coursé par deux envoyés du futur, l’un chargé de l’éliminer, l’autre chargé de le protéger) et de mettre le paquet sur les innovations technologiques qu’il n’avait pas pu concrétiser à l’époque. Or, réduire T2 à un décalque techniquement virtuose revient à passer à côté de tout le film. Loin d’un énième « Monsieur Plus » dont le seul gage d’audace artistique se limiterait à faire-tout-pareil-avec-plus-de-moyens, James Cameron enrichit considérablement la mythologie du premier film et conquiert ainsi de nouveaux horizons sur le terrain de la dramaturgie.

Encore aujourd’hui, la fascination de James Cameron pour la technologie reste le sujet d’un vaste débat, surtout alimenté par une poignée de critiques cyniques ne voyant en lui qu’un grand naïf livrant des films technologiques avant tout basés sur la critique basique de l’exploitation des nouvelles technologies. Pure connerie que voilà, tant le cinéaste est l’un des rares à ne s’être jamais mordu la queue vis-à-vis de ses obsessions personnelles. De Terminator jusqu’à Avatar en passant par Abyss et Titanic, Cameron reste un cinéaste de la croyance obstinée, pour lequel la technologie est autant un outil de pure créativité qu’un danger potentiel (voire destructeur), qu’il s’agit alors de maîtriser et de transcender à des fins précises et réfléchies. Devant la caméra, cela se traduit par l’ajout de thématiques subtiles, lucides et alarmistes sur le futur de l’humanité, qu’il aborde en reliant harmonieusement chacun de ses enjeux narratifs et en déployant un sens imparable de la montée en crescendo. Et derrière la caméra, c’est tout simplement en subordonnant ses audaces visuelles à l’intrigue – et non l’inverse – que Cameron donne à la notion de spectacle ses plus belles lettres de noblesse, équilibrant le fond et la forme dans un tout parfaitement cohérent pour mieux laisser éclater le moindre petit symbole à la manière d’une fulgurance.

Sur la critique de la course à la technologie dans les deux Terminator, Cameron a toujours conservé la même ligne de visée : son regard s’est toujours porté sur la collaboration entre les autorités et la science, surtout avec les progrès technologiques entourant le nucléaire en guise d’arrière-plan. Et c’est au travers d’une simple idée narrative, glissée malicieusement dans les deux films, que sa colère anticonformiste s’incarne de façon percutante : à chaque fois, le « méchant » du film agit sous les apparences d’un représentant de l’autorité (dans le premier film, il conduit une voiture de police, et dans le second, il commet des meurtres en habit de flic), tel une créature de Frankenstein devenue autonome et lancée contre ses propres créateurs. Sur ce point, la scène la plus célèbre du premier film, qui voyait le Terminator défoncer l’entrée d’un commissariat (après avoir lâché son fameux « I’ll be back ! ») et exterminer un grand nombre de flics, apparaît aujourd’hui comme diaboliquement subversive. C’est la logique du capitalisme, engoncé dans une quête de profits sans aucune place laissée aux qualités humaines, qui conduit à chaque fois le monde à sa perte. Avec cette image du Terminator comme stade terminal de cet état d’esprit, impitoyable cyborg chargé de « terminer » les derniers vestiges de l’humanité dans un monde voué à la robotisation imminente. Le Terminator, c’est nous.

Ce faisant, cette figure du cyborg métaphorisant l’âme humaine vers son stade ultime de robotisation atteint ici un tout autre relief. Si le Terminator n’était dans le premier film qu’une figure menaçante qui propageait la mort sur son passage, il est ici à triple visage, bon comme mauvais. Déjà, la figure du T-800 est ici redéfinie et reprogrammée pour devenir le défenseur de la cause humaine et, au travers des rapports avec la famille Connor, acquérir une image de figure paternelle, fatalement porteuse d’espoir aux yeux de Sarah Connor (laquelle lâche l’ultime réplique du film : « Si une machine peut comprendre la valeur de la vie humaine, peut-être le pouvons-nous aussi… »). Cette dernière incarne aussi un processus de transformation, mais dans le sens inverse : autrefois jeune femme que l’instinct de survie rendait profondément humaine, Sarah semble au contraire évoluer vers le destin d’une sorte de valkyrie nihiliste, désincarnée, quasi mécanique, clairement hantée par une fin du monde qu’elle pense inévitable – voir ce cauchemar qui lui fait visualiser un terrifiant holocauste nucléaire à la Akira – et craignant à tout moment de révéler sa fragilité – donc son humanité – à son fils John (Edward Furlong dans son premier rôle au cinéma). Quant à ce dernier, placé dans une famille d’adoption suite à l’internement de sa mère et devenu un ado délinquant qui vidange les distributeurs bancaires, il voit dans le Terminator un authentique père de substitution, et lui inculque du même coup les bases de l’âme humaine.

Ce schéma familial post-apocalyptique, pour ne pas dire quasi œdipien, est ici élevé au rang d’espoir suprême : une machine ressemblant de plus en plus aux hommes et une femme révélant sa fragilité derrière une apparence de guerrière d’acier, tous deux protecteurs du futur sauveur de l’humanité, qui prennent les devants dans une société qui n’en finit pas de prôner malgré elle sa propre extinction. Et face à eux, le T-1000 (fabuleux Robert Patrick), nouveau modèle de Terminator en acier liquide qui coule de source (c’est le moins que l’on puisse dire !) pour changer d’apparence et faciliter ainsi sa traque de John Connor.

PUISSANCE DE FEU OPTIMALE

Dans ses moments les plus intimistes, T2 se sert évidemment de l’alchimie formée par son trio de tête pour infuser son propos humaniste de façon aussi divertissante que limpide. Mais il y a le principal reproche auquel Cameron n’échappe jamais en ce qui concerne ses scénarios : la naïveté. Non pas que celle-ci puisse être considérée à tous les coups comme un défaut en soi, mais disons qu’elle n’aide pas toujours le cinéaste à trouver le juste équilibre entre la pureté de son message et l’impact symbolique de ses images. A titre d’exemple, on continue encore aujourd’hui de grincer quelques dents sur le final mièvre de la version longue d’Abyss (et pourtant, celui-ci ne gâche en rien la réussite totale du film), et on peut persister dans l’idée qu’en dépit de sa logique narrative et de sa présence sous forme d’inserts, la scène de sexe du premier Terminator frise le surlignage maladroit. Pour autant, dans tous les cas, Cameron fait fonctionner ces éléments en les absorbant au sein d’un montage bétonné de tous les côtés.

Si la logique humaniste de T2 ne souffre jamais du moindre excès de mièvrerie ou de niaiserie (ces deux tonalités ont été exterminées du récit), on peut reconnaître que le film, avant tout plus grand public que son prédécesseur, joue souvent la carte de l’humour, voire de la frime pure et simple, comme en témoignent l’affiche du film, la concrétisation jouissive de cette affiche dans la scène d’ouverture (le T-800 révèle toute sa puissance iconique après avoir volé une moto et des vêtements) et surtout la meilleure réplique de l’Histoire du cinéma placée à un moment décisif (« Hasta la vista, baby ! »). Mais ces éléments finalement assez naïfs, qui seront pourtant pour beaucoup dans la postérité du film et dans son impact auprès de plusieurs générations de cinéphiles, n’altèrent en rien la portée humaniste du propos. Elles contribuent au contraire à l’équilibrer, tout comme le regard naïf de Cameron transparaît ici à travers le personnage de John Connor. En cela, le cinéaste mange du même pain qu’un George Miller sur Happy Feet ou qu’un Hayao Miyazaki sur toute sa filmographie : tout est vu à travers le regard d’un enfant, ici fasciné autant qu’effrayé par la technologie démentielle qui est mise à sa disposition et qu’il prend soin d’exploiter afin d’éclaircir les horizons autant que faire se peut.

On évoquait plus haut la notion de « mythologie » concernant la saga Terminator, et ce n’est en aucun cas une vue de l’esprit : l’attachement de Cameron pour les mythes bibliques (l’élu aux initiales « J.C. » représenté par John Connor, le « Jugement Dernier » qui annonce l’apocalypse, le T-800 qui chevauche sa moto tel un cavalier messianique, etc…) éclate dans T2 à la manière d’une grenade à fragmentation. Mais c’est surtout parce que le regard alarmiste du cinéaste sur l’Amérique post-Reagan ne peut se prévaloir d’un impact solide qu’au travers d’un angle mythologique, ce dernier étant la condition sine qua non de son universalité.

Un bond de géant est donc effectué ici en comparaison du premier film, y compris lorsque Cameron se laisse aller à des clins d’œil extrêmement intelligents. En effet, certains dialogues ou certaines scènes du premier épisode ont été repris et/ou déclinés sous un angle différent, toujours dans l’idée de décupler la portée mythologique de l’intrigue. A titre d’exemple, il suffit de voir comment la réplique « Viens avec moi si tu veux vivre », là encore prononcée par le « sauveur », donne un incroyable frisson en sortant de la bouche du T-800. Tout comme les scènes éprouvantes d’une Sarah Connor ostracisée, violemment malmenée par le personnel dubitatif d’un hôpital, ont vite fait de stigmatiser l’excès et le conformisme comme les préludes à une vision uniformisée de l’humain. C’est qu’en film-monde dirigé de A à Z par un visionnaire méticuleux à plus d’un titre, T2 ne cesse d’inverser la logique de son monde et de redistribuer les cartes pour mieux évoquer – et donc mettre en perspective – la notion d’humanité. Tout cela évidemment décuplé par un sens de l’action pour le coup titanesque, ne souffrant d’aucune inégalité de rythme, et que les choix prodigieux d’angles et de découpages opérés par Cameron ont imposé comme un nouveau jalon pour tant de cinéastes, à commencer par les Wachowski – nul doute que la trilogie Matrix doit énormément à T2.

Reste l’obsession n°1 de James Cameron, à savoir l’élément liquide, qui n’aura évidemment pas attendu Titanic pour trouver un impact stylistique de premier choix dans la filmographie du cinéaste. C’est en réalité une scène-clé d’Abyss qui constitue l’origine de la révolution technologique opérée par les studios ILM sur les effets spéciaux au cinéma : la fameuse scène du « serpent de mer », initialement conçue pour être coupée au montage si l’artifice ne fonctionnait pas, et devenue le terrain d’expérimentation des futurs trucages numériques de T2. On se souvient que, dans Abyss, l’eau revêtait un vrai relief symbolique : le fluide respiré par Ed Harris durant sa chute dans les abysses n’était pas sans évoquer le liquide amniotique respiré par un fœtus durant sa période de gestation, et ce jusqu’à sa « renaissance » en homme nouveau, réceptacle d’un message de paix universel. Mais l’élément liquide, de façon plus générale chez Cameron, n’est pas seulement un territoire offrant à l’humain de renouer avec ses origines primitives. Il s’agit avant tout d’un élément qui symbolise en soi ses propres transformations, passées, présentes et futures – le serpent aquatique d’Abyss reprenait le visage des deux héros à leur contact.

Il est donc logique que le T-1000 soit en soi un personnage mutant, débarrassé des conventions figées de la chair et du métal pour fondre et recomposer sa propre apparence par le biais du liquide. Une façon comme une autre de nous renvoyer à notre propre composition interne : juste de simples créatures composées d’eau qui, malgré une technologie en perpétuelle évolution, ne peuvent évacuer le fait que leur propre évolution – bonne ou mauvaise – ne dépend que de ce qui « circule » à l’intérieur d’elles. Deux ans plus tard, Steven Spielberg offrait avec Jurassic Park un film jumeau de T2, où l’humain, ayant ressuscité les dinosaures grâce aux progrès de la technologie, contemplait les terrifiants effets secondaires du fait de s’être pris pour Dieu. La boucle était bouclée. Le 7ème Art, lui, prolongeait ainsi sa révolution technologique pour le meilleur, et plus rien n’allait l’arrêter.

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