Showgirls

REALISATION : Paul Verhoeven
PRODUCTION : United Artists
AVEC : Elizabeth Berkley, Kyle MacLachlan, Gina Gershon, Robert Davi, Glenn Plummer, Gina Ravera, Alan Rachins, Lin Tucci
SCENARIO : Joe Eszterhas
PHOTOGRAPHIE : Jost Vacano
MONTAGE : Mark Helfrich, Mark Goldblatt
BANDE ORIGINALE : Dave Stewart
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie dramatique
DATE DE SORTIE : 10 janvier 1996
DUREE : 2h11
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Nomi, surgie de nulle part, arrive à Vegas pour réaliser son rêve : devenir danseuse. Modestement, elle débute dans une boite de strip-tease. Elle est dotée d’un réel talent et ne souffre d’aucune pudeur. Elle se retrouve rapidement plongée au coeur des grands shows. Parviendra-t-elle à garder son âme ?

Nous sommes le soir du 24 mars 1996. Dans à peine vingt-quatre heures aura lieu la 68ème cérémonie des Oscars, mais pour l’instant, une autre cérémonie doit avoir lieu : les Razzie Awards. Cette véritable parodie de cérémonie qui récompense depuis 1981 ce que le cinéma hollywoodien peut produire de pire va connaître ce soir une petite révolution : pour la première fois, un réalisateur va venir lui-même sur scène pour recevoir sa récompense. Ce réalisateur, c’est Paul Verhoeven, et ce soir, l’objet de toutes les railleries qui aura récolté sept récompenses pour treize nominations, c’est Showgirls. Un film d’ores et déjà culte, dont le bide commercial et critique fera désormais office de cas d’école dans l’histoire du cinéma. Auparavant auréolé du triomphe de Basic instinct, Paul Verhoeven avait-il conscience d’avoir commis son premier échec artistique au point de prendre les choses en dérision en allant lui-même chercher sa « récompense » ? Ce serait mal le connaître, puisqu’en plus de ne surtout pas chercher à renier son film (dont il reste encore assez fier), il ne manquera pas de déclarer en interview que ce petit coup de pub aux Razzies était l’occasion de mettre en pratique le conseil de Jésus : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre ».

Toujours aussi farceur et subversif, Verhoeven n’avait donc pas changé sa vision artistique d’un iota, même si son film, considéré encore aujourd’hui comme un plaisir coupable (au mieux) ou un nanar grotesque (au pire), n’a pas eu réellement droit à une seconde vie de la part des critiques. Mais comme l’autre il y a 1979 ans, il n’est jamais trop tard pour ressusciter, et il est rassurant de constater à quel point ce film « maudit » aura toutefois pu être plus ou moins réhabilité par quelques fans coriaces. De plus, comme le « Hollandais violent » (son surnom) tarde à refaire un nouveau film depuis Black Book en 2006, on va se permettre de revenir quelques instants sur l’objet de culte et de controverse que Showgirls continue encore aujourd’hui de représenter. D’autant que c’est très souvent au sein de ce genre de projet que les contradictions d’un genre ou d’une société se révèlent au grand jour, quitte à irriter les gardiens de la morale ou les tenants de l’hypocrisie généralisée. Ça tombe bien : Verhoeven est passé maître dans cette désintégration des codes puritains ou bien-pensants, et avec ce film, il aura franchi la ligne rouge avec un plaisir communicatif.

Flash-back, retour en 1993. La sortie de Basic instinct s’était soldée par un incroyable succès, Verhoeven a désormais carte blanche pour réaliser un film ambitieux dans lequel son culot et son audace n’auraient aucune limite. C’est bizarrement auprès du scénariste Joe Eszterhas qu’il se tourne lors d’un dîner à Beverly Hills : les deux hommes s’étaient brouillés lors de l’écriture de Basic instinct (à l’époque, Eszterhas avait critiqué les apports radicaux du cinéaste au point de renier son propre script), et se mettent alors à évoquer l’une de leurs passions réciproques, à savoir la comédie musicale. D’un côté, pour Verhoeven, il s’agirait de concrétiser un rêve de cinéphile, et pour Eszterhas, il s’agirait de prolonger ce qu’il avait pu déjà aborder dans Flashdance (dont il était le scénariste), à savoir la course à la célébrité. Et là-dessus, les deux hommes savent très vite où leur regard va se tourner : le Las Vegas contemporain, avec son luxe effervescent, ses spectacles volcaniques et son allure de paradis artificiel égaré en plein désert.

Sauf qu’ici, il ne sera pas question de réaliser Flashdance 2. Verhoeven n’étant pas né de la dernière pluie pour ne pas voir dans ces bluettes hollywoodiennes un leurre dégueulasse jeté à la figure des adolescent(e)s en quête du star-system, son film sera l’exact opposé. Les deux hommes commencent donc par interviewer à peu près tout ce que Las Vegas compte de danseuses, stripteaseuses et producteurs, afin de capter des éléments réalistes pour la construction du scénario, et Verhoeven obtient tout ce qu’il souhaite, désormais fort de ses succès hollywoodiens : le final cut, la maîtrise totale du projet, et surtout, il est le premier réalisateur de l’histoire du cinéma à obtenir un budget aussi élevé (plus de 40 millions !) pour un film strictement réservé aux plus de 17 ans. Ajoutez à cela une campagne marketing misant tout sur la dimension sexuelle et sulfureuse du projet, une excellente distribution en salles, une histoire décrite par Joe Eszterhas comme un conte moral destiné à réveiller les consciences, et l’affaire semble gagnée d’avance.

Peine perdue : dès sa sortie, le film est éreinté dans tous les sens, avec, en tête des reproches, le jeu désastreux de l’actrice débutante Elizabeth Berkley et la mise en scène de Verhoeven, jugée racoleuse et tape-à-l’œil. Un rejet critique qui se solde aussi par un échec complet en salles (les recettes ne couvrent que la moitié du budget), ce qui renvoie le cinéaste aux scandales que ses films hollandais (en particulier Turkish Delight et Spetters) avaient pu recevoir. Même en ayant quitté un pays dans lequel il pensait n’avoir plus sa place, Verhoeven semblait donc condamné à revivre le même type de rejet, quitte à perdre confiance en lui ou à se remettre en question. Il n’en sera pourtant rien : aussi terrifiant soit-il, l’échec de Showgirls aura finalement pu être considéré comme quelque chose d’inévitable. A la réflexion, on pourrait presque songer que Verhoeven voyait dans son film une dualité qu’il lui était sans doute impossible de traduire autrement. En définitive, que fallait-il voir dans Showgirls ? Une simple course au star-system cherchant à donner vie aux fantasmes sexuels des spectateurs, ou un brûlot réaliste sur un univers cristallisant la part sombre de nos désirs ? Si l’on en croit les interviews de Verhoeven à l’époque, ce dilemme pouvait être la moelle épinière du projet d’origine, tant le résultat ne visait au départ, selon Eszterhas, qu’à révéler l’exploitation sexuelle de jeunes femmes en quête de célébrité. De quoi écorner en long, en large et en travers l’image rassurante de la success-story hollywoodienne. Or, là où le cinéaste n’a pas manqué d’injecter son venin pour renforcer la portée subversive de son film, c’est en choisissant comme protagoniste l’inverse d’une jeune insouciante désireuse d’être reconnue pour son talent. Le grain de sable qui va tout bouleverser, en somme.

La structure narrative du film pose d’emblée les bases du processus vicieux et manipulateur orchestré par Verhoeven sur les codes de la success-story traditionnelle. Le début du film est édifiant : pas de générique (à part le titre du film, très sobre et non stylisé), aucune présentation du contexte, juste une jeune femme nommée Nomi Malone (Elizabeth Berkley) qui fait du stop sur le bord d’une route. Une jeune femme lookée à la manière d’une serveuse texane un tantinet vulgaire, qui embarque dans la voiture d’un type désireux de se rendre à Las Vegas. Le début d’une nouvelle vie pour elle ? On n’en sait rien, et à vrai dire, on est même plutôt curieux : à peine le conducteur se livre-t-il à une gentille tentative de drague que la miss le menace avec un couteau rétractable sorti de sa poche, et tout ce que l’on perçoit d’elle, qu’il s’agisse de son franc-parler hystérique, de son maquillage assez vulgos et de ses goûts musicaux (un coup sur l’autoradio pour mettre du hard-rock), est très éloigné de la jeune fille innocente que n’importe quelle success-story se doit en général de présenter en intro. Sans parler d’un mystère narratif sur lequel le film, finalement très mutique sur le véritable passé de Nomi, lèvera toute zone d’ombre au cours de la dernière demi-heure du film.

Pourtant, les premiers pas à Las Vegas servent assez fidèlement les étapes classiques du mélodrame que la success-story se plait souvent à évoquer : Nomi se fait voler sa valise contenant toutes ses affaires, trouve refuge chez une fille rencontrée sur un parking, tente de faire face à ses problèmes financiers en jouant les effeuilleuses dans une boîte de striptease, et désespère de voir un jour le succès frapper à sa porte lorsqu’elle contemple les shows survoltés qui font le sel de Las Vegas. Fausse impression, puisque si le hasard entre souvent en jeu dans l’ascension de Nomi vers les étoiles, c’est très souvent elle qui le provoque. On le devine très vite : Nomi est tout sauf une innocente oie blanche. C’est surtout une vraie manipulatrice. Son corps est son arme, le sexe est son passeport vers une quête de pouvoir toujours plus folle.

Une habitude chez Verhoeven qui, depuis ses premiers films hollandais jusqu’à la mythique Catherine Tramell de Basic instinct, n’a jamais cessé de mettre en scène des personnages de femmes fortes et autonomes, dont la violence et la manipulation cachent toujours en profondeur une vraie quête de vengeance qui vire à l’abstraction. Histoire de contredire les soupçons de misogynie dont le cinéaste a pu être tributaire, on peut presque y voir la figure féminine asservie qui prend un nouveau relief en se délestant des codes du film hollywoodien, dans lequel la femme se voit souvent réduite au rang de potiche et/ou de victime.

Au sein de la filmo de Verhoeven, Showgirls pourrait d’ailleurs presque se voir comme un remake détourné de Spetters, où le thème de la prostitution, autrefois abordé dans l’univers morne et pauvre de la moto-cross, s’inscrit dans un cadre flashy et outrancièrement vulgaire : une héroïne qui se sert de sa sexualité et/ou du désir qu’elle suscite pour atteindre un pouvoir toujours plus élevé et gagner plus d’argent. Dans les deux films, il s’agit d’une attitude basée sur le mensonge et la diversion, en vue d’obtenir une vie meilleure et d’échapper aux emmerdes. Et le personnage de Nomi, totalement parcouru par une dualité interne, en fait sans cesse la démonstration tout au long du film : on a beau sentir chez elle un trop-plein d’ambition ou percevoir sur son visage la joie d’avoir provoqué une bagarre entre deux hommes lors d’une danse lascive, il ne fait aucun doute que son but est d’obtenir une revanche sur la vie. En cela, il est tout à fait logique que la structure narrative s’arrête précisément là où elle avait débuté : cherchant à fuir Las Vegas après avoir capté la face cachée de cet enfer artificiel, Nomi retombe sur le même conducteur du début et prend désormais les choses en main, de façon plus directe et violente. Sa prochaine destination ? Sans doute Hollywood, si l’on en croit le panneau publicitaire sur le bord de la route. Le cercle se répète : quitter un enfer pour en trouver un autre, sans doute encore pire.

Cet enfer, Nomi aura eu tout le temps de l’apprivoiser pour savoir en maîtriser les règles. Si son ambition est déjà très forte, elle prend un relief plus élevé à l’apparition de Cristal Connors (Gina Gershon), danseuse bisexuelle et star absolue des shows spectaculaires de Las Vegas, avec laquelle le premier contact sera électrique : évoquant son souhait de devenir une danseuse professionnelle, Nomi se prend une sacrée baffe lorsque Cristal lui révèle que jouer les effeuilleuses dans un bar minable ressemble surtout à de la prostitution. La provocation entre les deux femmes s’intensifie encore lorsque Cristal débarque au bar de Nomi avec son petit ami Zack (Kyle MacLachlan) et lui réclame une lapdance. Grâce aux hallucinants déhanchés d’Elizabeth Berkley, la scène est d’une sensualité démente, mais d’une autre côté, elle s’apparente surtout à un nouveau stade de manipulation de la part de Nomi, d’une part pour accroître son sentiment de mener le jeu avec quiconque tente de l’aborder, d’autre part pour y voir une possible audition pour intégrer le spectacle de topless dans lequel Cristal se produit (on apprendra peu après que Zack en est l’un des managers). En outre, cette scène illustre aussi la schizophrénie volontaire du film en général : excitante au premier regard, dérangeante si l’on gratte le vernis des apparences. L’un des plus brillants tours de force de Verhoeven est de jouer sur ce passage progressif d’un état vers l’autre, de jouer un peu malgré lui avec les appréhensions du spectateur, et pour cela, le simple décor du nouveau Las Vegas suffisait amplement : le cinéaste permute les différentes composantes de cette ville hallucinante, sorte d’îlot paradisiaque perdu dans un désert infini, et au sein duquel se concentrent toutes les perversités.

Du statut de voyeur intrigué, le spectateur devient vite le témoin révulsé de ce vaste Disneyland de la vulgarité, à la fois kitsch et sordide, où vendre son cul revient à vendre son âme. Tout, ici, pue la vulgarité et le faux-semblant, et tout au long du film, les exemples ne manquent pas : l’arrivée d’une nouvelle danseuse dans un peep-show ressemble au début d’un engrenage vers la prostitution (sécheresse du patron, règles à respecter, fric à tirer, sans oublier le droit de cuissage aléatoire), le grotesque s’invite au détour d’un numéro où le talent d’une danseuse obèse se limite à débiter des obscénités et à faire surgir des nichons gigantesques (avec un bruit de serpentin en fond sonore !), les spectacles de charme qui font la réputation de Las Vegas vont du tableau des Enfers en carton-pâte jusqu’à des chorégraphies hardcore dignes d’un porno SM, l’existence de chacun est déterminée par la capacité à savoir se donner en spectacle (et si ça ne marche pas, c’est un aller simple vers la déchéance sociale), et au vu du ridicule explicite des peep-shows où les clients veulent sans cesse en voir plus, Verhoeven s’amuse même à faire sortir de la bouche d’un client japonais « En Amérique, tout le monde est gynécologue ». A un moment-clé du film, il se permet même une idée de mise en scène géniale : sur un décor de spectacle désert, Nomi fait part à Zack des soupçons de prostitution dont elle a eu vent et ce dernier lui promet de corriger cela, mais dès que le décor se met à s’animer (avec la musique tonitruante et les éclairages flashy), Zack passe un coup de téléphone et l’on comprend alors que cette promesse n’était que du vent. Le spectacle doit continuer, peu importe le prix, peu importe les scandales.

Les figures de Nomi et de Cristal, d’un côté star en devenir, de l’autre star en perdition, semblent cacher leurs craintes et leur connaissance parfaite des règles du monde du spectacle derrière leur sensualité et leur sens de la provocation, et il suffira d’un simple dialogue entre elles pour refroidir leurs ardeurs durant quelques secondes : dans cette ville, elles ne sont que des putes qui font ce que les gens attendent et qui prennent le fric juste après. Du coup, lorsqu’au final, les deux femmes côtoient la fin (provisoire ?) de leurs rêves, c’est un revirement total : Cristal finit à l’hôpital après que Nomi l’ait violemment poussée dans un escalier (elle perd ainsi sa place dans le spectacle), et Nomi renonce à son statut de célébrité suite au viol sauvage d’une amie couturière, tout en ayant compris que son statut de meneuse de revue ne visait qu’à l’excitation pure et simple d’une assemblée de pervers. Tout est trompeur, y compris l’héroïne elle-même, dont on découvrira que Nomi Malone n’est pas son vrai nom : le symbolisme de ce nom est d’ailleurs exploité avec une sacrée ironie par le tandem Verhoeven/Eszterhas, cette fille solitaire cherchant en définitive à mieux se connaître elle-même (Nomi Malone peut alors se lire comme « Know me I’m alone »), surtout au vu de son échappée finale en dehors de Las Vegas.

Par ailleurs, dans les derniers instants du film, l’ironie sardonique de Verhoeven atteint un stade définitif dans son rapport au spectateur, puisque celui-ci, renonçant définitivement à l’excitation sommaire qu’il pensait trouver dans le film, en arrive à être mis dans l’embarras : Nomi pensait prendre le pouvoir sur les autres en utilisant le sexe, et c’est finalement le spectateur lui-même qui ressent l’impression d’avoir exploité cette pauvre fille tout au long du film, ne cherchant en elle qu’un stéréotype de bimbo facile et désincarnée pour finalement récolter une figure ambigüe et abusée. Ce qui rend Showgirls plus vicieux, plus dérangeant qu’on ne le pensait, et, au bout du compte, totalement cohérent dans son ambition de nous foutre le nez dans la merde. Au-delà de son allure de version moderne et désinhibée du mythique Eve de Joseph L. Mankiewicz, ne serait-ce qu’à travers cette rivalité entre deux femmes (l’une voulant prendre la place de l’autre) et cette peinture d’un monde du show-biz pourri de l’intérieur, le film de Verhoeven fait de l’excès et de l’outrance ses armes massives pour contrecarrer au final le plaisir vicelard de son audience.

Ainsi donc, dans un premier temps, ravi de pouvoir balancer du sein et de la fesse dans tous les recoins de l’image sans craindre l’intervention des sécateurs de la censure, Verhoeven ose tout : des lapdances racoleuses, des spectacles d’un kitsch écœurant, une musique tonitruante de Dave Stewart (la moitié du duo Eurythmics) pour étayer les scènes de topless, sans oublier une scène de baise anthologique dans une piscine (que même Loana et Jean-Edouard ont été incapables d’égaler !). Et dans un deuxième temps, le cinéaste quitte le spectacle pour fouiller très loin dans les coulisses de ce monde de paillettes, avec, comme point d’orgue de ce démontage, une horrible scène de viol dans les coulisses d’une soirée luxueuse qui suffira à faire débander le spectateur. Encore et toujours cet aller-retour entre le faux et le vrai, entre les paillettes et le sordide, entre l’excitation et le sadisme, avec la volonté de faire la lumière sur une réalité désagréable que beaucoup ne veulent pas voir en face.

Cela amène du coup un autre niveau de lecture, peut-être plus logique au regard de la carrière de Verhoeven dont les films ont toujours été travaillés par la symbolique chrétienne. Si l’on regarde bien sa filmo, les héros de ses films ont très souvent été déchirés entre le paradis et l’enfer, et comme on a pu le voir précédemment, Nomi n’échappe pas non plus à cette dualité : son ascension de l’univers des peep-shows jusqu’aux starlights traduit la mutation progressive d’une nantie en déesse. Preuve en est l’instant où elle prend la place de Cristal dans le spectacle : la voilà qui jaillit d’un volcan en feu, les bras en croix, comme ressuscitée. On peut y voir une analogie avec le personnage d’Alex Murphy dans RoboCop, qui mourait « crucifié » sous les assauts des bad guys avant de ressusciter sous un endosquelette de métal. Ça, c’est pour la symbolique.

Après, il y a l’autre face cachée de ce niveau de lecture, puisque, tout au long de Showgirls, le parcours de l’enfer vers le paradis n’est qu’une illusion : aussi rêvé et lumineux soit-il, le paradis n’est que le prolongement de l’enfer, où le pouvoir, la drogue, le sexe et le viol peuple chaque strate du monde du spectacle. La première découverte du spectacle où se produit Cristal, à base de visions infernales et de costumes scintillants sur un décor en carton-pâte couvert de lave artificielle, était déjà un avertissement, mais Nomi, sans doute aveuglée par sa quête de pouvoir et la luminosité des paillettes, s’en sera rendue compte beaucoup trop tard. Elle devient malgré elle une sorte de Judas, ayant trahie celle qui avait tous les pouvoirs (Cristal) pour prendre sa place, et donne finalement à celle-ci un ultime baiser avant de s’échapper pour de bon de ce vaste jardin des perversités. Et c’est dans cette ambiguïté interne que le jeu d’Elizabeth Berkley, que beaucoup ont jugé grotesque et hystérique, se révèle au contraire brillantissime, tant son incarnation de Nomi est à l’image du film : cachant bien son jeu sous une enveloppe excitante, suscitant le désir comme les moqueries chez ceux qui la contemplent (il suffit d’entendre comment elle prononce le mot « Versace »), et ressuscitant au final sous une forme éclatante, même si le poids des dégâts continue de flotter au-dessus de sa tête. Comme quoi, en cherchant à stigmatiser de l’intérieur la vulgarité du monde du spectacle, Paul Verhoeven a finalement réussi un grand film métatextuel, pervers et élégant. Sacrée audace.

2 Comments

  • Merci. Pour cet article. Tout est dit.

  • ALG Says

    C’est un article très informé, et qui se lit avec plaisir. L’analyse, parfois aventurée, mais c’est le revers du brio démonstratif, m’a paru convaincante sur au moins deux points, le sort très injuste fait au film (je me suis laissé dire qu’il avait quand même eu plus de 700000 spectateurs en France ?), et le jeu de Berkley, en effet très loin, avec le recul, de ce qu’on a pu en dire à l’époque. Elle représente fort bien selon moi aussi la fausse gourde provinciale animée d’une féroce faim de reconnaissance. Si on a tant moqué sa performance aux USA, c’est peut-être parce qu’elle incarne trop évidemment ce mélange de vulgarité avide, de fausse ingénuité, et de sens artistique dévoyé (curieuse culture où l’égosillement passe si facilement pour du chant, et les figures de gymnastique survoltée, pour de la danse, alors que tant de très grands interprètes y montrent un tout autre exemple) qui caractérise les champions américains de l’ascension professionnelle. Un film sur le miroir aux alouettes du dieu dollar, une actrice miroir des faux-semblants de la success story californienne, c’était peut-être beaucoup pour ce public qui n’est peut-être pas, autant qu’on le prétend, friand de ses quatre vérités.

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