Rectify, saison 3 : Tuer l’autre en soi

La saison a mis du temps à démarrer, si bien qu’après un ou deux épisodes aux longueurs regrettables, on pouvait se demander où voulaient en venir les scénaristes. Il était difficile de discerner une quelconque évolution des personnages et l’intrigue policière semblait s’être perdue en cours de route. Le fil rouge de l’enquête, imprimé en filigrane dans la série, permettait en effet, par touches subtiles, de plonger le spectateur dans un état constant de doute, faisant de Rectify une série riche qui ne se contentait pas d’être contemplative. Heureusement, ce léger flottement n’était en aucun cas annonciateur du destin de celle-ci, qui ne tarda pas à montrer qu’elle n’avait rien perdu de sa cohérence interne. On pourrait dire bien des choses au sujet des personnages secondaires qui, tout en étant relativement effacés, ne sont jamais oubliés et surtout plutôt bien écrits. Par exemple le jeune Teddy, pourtant relativement antipathique, finit par nous toucher et nous interpeller, si bien que les valeurs établies par le spectateur se troublent à partir de cette troisième année. Les personnages sont perçus à tour de rôle dans la peau de la victime ou du coupable, à l’instar de Daniel, ce qui souligne toujours la corrélation entre sa fêlure et celle de sa famille. Ainsi, Amantha est responsable de la fin de sa relation avec Don, comme elle en est la victime, de même pour Teddy et Tawney. Les duos amoureux se croisent et semblent tous étroitement liés au principal protagoniste du drame. Pour que les uns se libèrent de leurs angoisses, des culpabilités qu’ils encaissent ou rejettent sur les autres, il faudra que le noeud principal de l’histoire se relâche et que les accusations autour du frère Holden soient enfin éclaircies.


PURIFICATION, RETOUR À L’INNOCENCE

Nous avions découvert, avec les balbutiements de la série, un terreau religieux qui permettait d’exploiter le thème de la purification baptismale. Ce motif apparaît deux fois : l’une de manière directe dans la saison 1, sans succès puisque Daniel se détournera de la religion en proie à ses démons intérieurs et l’autre, dans le final de la saison 3 qui s’emploie à boucler un cycle. La saison 4 marquera un renouveau total et une rupture face à ce premier triptyque. Ainsi, en se baignant dans l’océan, c’est-à-dire dans un milieu naturel et sauvage, Daniel retrouve l’essence de la vie. Il le répète souvent : Dieu est dans la pluie ou dans les fleurs plus que dans toute liturgie. Ce n’est donc pas l’institution ecclésiastique construite par des hommes imparfaits et des cercles de croyants à l’esprit étroit (on se rappelle des connaissances de Tawney, qui ne brillaient que par leur superficialité et leur puritanisme abscon) qui peut le rapprocher du spirituel mais la nature elle-même. C’est ainsi ce véritable baptême dans l’eau de mer qui lui permettra de retrouver la pureté qu’il avait avant d’entrer en prison, tout adolescent qu’il était et de se reconstruire – ou même de se construire puisqu’il n’a jamais pu accéder à l’âge adulte.

On note d’ailleurs que les enfants sont présents dans l’épisode 1 et le final de la saison 3, élaborant à nouveau une structure en boucle mais cette fois, au sein d’une seule saison. Dans le premier épisode, une mère de famille s’inquiète de la présence de Daniel dans un parc pour enfants : il constitue encore cette présence menaçante qui effraie les citoyens alors que durant sa deuxième rencontre avec un bout-de-chou, les parents ne s’en soucient guère et les laissent jouer quelques minutes ensemble. En outre, sa mère lui fera remarquer sa capacité à échanger avec les enfants. L’attitude de Daniel sera donc plus conforme à la normalité qu’il recherche tant, sans toutefois lui faire perdre sa sensibilité quasiment infantile. Mais qu’a provoqué cette libération ? C’est là, la faiblesse des derniers épisodes (on pourrait inculper la durée de la saison, trop courte) qui n’illustrent peut-être pas assez le cheminement du personnage jusqu’à cette libération intérieure. Néanmoins des scènes fortes cristallisent le combat mental qu’il mène.


TUER L’AUTRE, LE COMBAT DE L’ENFERMEMENT VS LA LIBERTÉ

Le motif de la disparition est prégnant à l’écran, comme dans les films d’horreur où l’autre maléfique profite d’une éclipse visuelle du héros pour prendre possession de son un corps et prendre le dessus sur sa psyché. Le personnage passe derrière un mur opaque et réapparaît dans une autre dimension, visible par jeu de surcadrages. Le voilà donc totalement révélé, l’autre est devant nos yeux et prend librement la parole cohabitant avec Daniel qui écoute chacune de ses susurrassions.

De ce combat intérieur, naissent les errements de Daniel qui ne parvient pas à faire des choix responsables ; en témoigne la cuisine qu’il est censé rénover sans jamais mettre un terme au chantier qu’il a commencé. D’ailleurs, cette cuisine se veut à l’image de la totalité de son entourage. Cette pièce n’est-elle pas le symbole occidental des réunions familiales ? Daniel l’a désossée mais personne n’est encore parvenu à lui redonner vie. Que Daniel ait tué ou non Hanna, il est, de manière involontaire vecteur de destruction, de même qu’il est l’élément déclencheur de la rupture entre Teddy et Tawney. Son aura et sa culture font de lui un être philosophe, qui sait contempler la nature et relativiser son expérience. Cela l’élèverait donc au statut d’être plus pur que le commun des mortels qui sont entravés par des convenances sociétales tout en le faisant à la fois démon. La dualité est totale et il est extrêmement difficile aux autres personnages aussi bien qu’au spectateur de discerner les deux visages de l’adolescent attardé. Les deux faces se fondent si bien qu’on ne sait jamais lequel nous dévisage. Ici, le personnage de Daniel est donc posé comme double et cette fois, indéchiffrable : l’alter ego aurait d’une certaine manière acquis son indépendance. Souvent représenté en prison, cette version de lui-même n’est pas là pour lui chuchoter des mots doux mais bien pour distiller en lui du doute.

On comprend tout d’abord que Daniel n’est pas réellement retourné au monde et qu’une partie de lui-même est encore enfermée, l’incitant à douter de son environnement : concitoyens ou famille. C’est un esprit autodestructeur qui voudrait le pousser à nouveau dans le couloir de la mort, finalement un cocon rassurant, terme qui est employé dans le final. Quand son avocat le sermonne quant à son comportement imprudent, Daniel laisse d’ailleurs entendre (épisode 4) qu’il aimerait à nouveau être enfermé entre quatre murs, esquissant la pensée suivante : qu’est-ce que cela changerait pour lui d’être incarcéré une seconde fois ? Il faudra pour Daniel, tuer cette variation de son identité et dire au revoir à l’enfermement. Pendant son ultime songe où il se visualise en prison, il apparaît sans aucune entrave ni gardes qui le surveillent : il retrouve le chemin de la liberté. Et finalement, qu’y a-t-il de plus effrayant que cette liberté ? Comme il le confie à sa mère, il est totalement perdu à l’idée de pouvoir choisir un menu dans un restaurant ou de ne pas être guidé d’un lieu A à un lieu B et constamment materné. C’est pourquoi le domicile familial fut une transition en douceur puisque, tout en étant libre de visiter le voisinage, il bénéficiait des repas préparés par une mère qui le traitait en enfant.


ANGOISSE SARTRIENNE

De l’angoisse générée par l’idée de liberté découle celle du choix. C’est ce que nous explique le concept d’angoisse sartrienne : on a peur du pouvoir immense que nous confère la liberté. Par exemple, devant un précipice, l’angoisse survient à l’idée que rien ne nous oblige à préserver notre vie ; on peut tout à fait décider de sauter et c’est précisément cette possibilité qui nous paralyse. Venons-en alors à une scène bien mystérieuse : après des heures passées à repeindre à la perfection une piscine, Daniel fait le choix de saccager son propre travail et de renverser un pot de peinture sur le sol étincelant.

Pourquoi cet acte irraisonné et surtout pourquoi le commettre de manière réfléchie, sans qu’il soit impulsé par une colère passagère ? Par un acte destructeur gratuit, Daniel essaie certainement de retrouver l’instinct qui l’aurait mené au meurtre, comme s’il tentait de décortiquer sa propre angoisse sartrienne en commettant l’irraisonnable. On ignore s’il le fait selon ses souvenirs, en essayant de comprendre comment il a pu tuer Hanna par un tel acte de folie ou si c’est justement parce qu’il ne s’en souvient pas et, convaincu par les enquêteurs d’être le coupable, essaie de retracer l’histoire et de comprendre ce qui peut mener l’humain au geste ultime. A l’inverse, peut-être aussi qu’il tente de se persuader de sa propre innocence, ne pouvant appréhender le cheminement qui mène à détruire la vie d’autrui ou justement de se convaincre qu’il est bien le personnage assassin qu’on le suspecte d’être.
Pour résumer, il s’agit d’aller contre toute attente : de cesser de suivre les couloirs indiqués par un adjoint du shérif ou de ne plus suivre les contours d’une piscine pour peindre une bordure, bref s’offrir tout entier à l’anarchie et se faire ange du chaos. Toujours en adéquation avec l’angoisse du choix, une autre hypothèse, plus simple dévoilerait la crainte du travail terminé. En effet, la fin de la rénovation de la piscine dévoile à tous que Daniel est désormais suffisamment responsable pour faire des choix et se trouver un travail, une crainte évidente pour celui qui serait prêt à retrouver la prison par seule nécessité de rester dans son cocon. De là, on comprend enfin la nature de sa relation avec Tawney qui subit la même angoisse. Si leur lien est fort c’est qu’ils sont en réalité de véritables alter ego, plus que des âmes sœur.


TAWNEY, L’ALTER EGO

L’an dernier, nous avions laissé Tawney au bord de la rupture. La saison nous avait fait adhérer à son point de vue en montrant un Teddy impulsif et agressif, le coeur plein de rancoeur. Les nouveaux épisodes nous apportent une réalité plus nuancée et autopsient la psychologie des deux amants. La jeune femme rêve de revenir chez Miss Kathy, la mère de substitution pour jeunes de la DDASS américaine qui l’hébergeait pendant l’adolescence. Elle explique que cette vie lui manque, non pas “en soi” car le quotidien n’y était pas des plus heureux mais parce qu’à cette époque, elle possédait encore un avenir. Ce qui lui manque, c’est justement l’époque où tous les possibles cohabitaient, où le futur était encore à construire : rencontrer un homme, se marier, etc. Avoir réalisé ces étapes de la vie dont la vision la réconfortait chez Miss Kathy et avoir acquis cette maison entourée d’une barrière blanche dont elle rêvait ont paradoxalement déclenché sa lente extinction, soit une dépression latente. Tout ce qu’elle avait avant, puisqu’elle n’a pas de passé (on apprend qu’elle ne connait pas sa famille) était donc constitué par ses rêveries à la Emma Bovary, c’était peut-être même constitutif de son identité. Le coup fatal aura été porté par sa fausse couche, un enfant étant le seul évènement qui lui manquait avant de pouvoir compléter le tableau de bonheur qu’elle avait peint adolescente. Cela peut partiellement expliquer le soulagement ressenti à la perte du bébé qui la ramenait dans une position d’adulescente et non de future mère. Si elle aime Teddy, ou en tout cas si elle l’a aimé, elle n’est pas épanouie dans sa vie de femme mariée, frappée par un quotidien morne. Dès lors, la nouvelle d’une grossesse sonne faux, tout comme le repas de célébration organisé pour apprendre l’événement à la famille. Que son rêve de bébé se réalise ou pas, le résultat sera le même, une mise en sourdine douloureuse de sa capacité à rêver.

Cela explique ses envies de fuir sa vie et de retrouver Daniel. Les personnages adoptent la même tristesse dans le regard, le même air douloureux et accablé par la vie. À l’unisson, ils errent sans raison d’être. Cela explique également pourquoi elle s’est réfugiée dans la religion, en prônant une certaine sagesse de vivre, se cantonnant au rôle de la douce femme au foyer, de la bonne compagne, de l’oreille attentive qui cuisine et s’efface le plus possible. Tawney perd son éclat et se contente ainsi de vivre une existence saine en accord avec des principes religieux. Les dons d’altruisme et d’empathie font du personnage une sainte aux journées rythmées par des rituels étourdissants. On la verrait aisément poursuivre cette vie de nonne jusqu’à la mort. De là, le parallèle est aisé : Daniel a passé vingt ans à attendre soit la sanction fatale, soit la sortie de prison et enfin, le dénouement est arrivé. Que fait-on quand on a la sensation d’être arrivé à la fin d’un livre ? De la même manière, Tawney est sortie de sa prison bucolique – l’adolescence chez Miss Cathy – et en est profondément nostalgique. Tous deux rêvent de retrouver l’enfermement et le sentiment d’attente qu’ils éprouvaient devant la délivrance à venir. Si Daniel, dont on a détruit la confiance en lui, est paralysé par l’étendue des possibles, comprenant qu’en état de liberté il peut tout aussi bien faire le mal que le bien, se livrer à des impulsions aussi bien qu’à des choix raisonnés, Tawney l’est pour la raison inverse, subissant une mélancolie abyssale. La jeune femme n’accepte pas que son choix de vie ait déjà été fait et que sa route soit apparemment tracée. En somme, il lui faut faire le deuil de tous les possibles.

On comprend alors, et seulement après ces réflexions, que son dédain pour Teddy ne provient pas forcément d’un désamour mais de ce qu’il représente : un choix. Comme nous le prouve la psychothérapie du couple, c’est l’éloignement de Tawney qui a provoqué l’amertume du mari qui n’était finalement qu’un homme amoureux pressentant un danger. Traumatisé par le divorce de ses parents, ce dernier ne pouvait retenir sa colère en ressentant la dépression de sa femme, allant jusqu’à précipiter sa fuite par un comportement jaloux et agressif. On loue la série de ne pas être tombée dans le piège immédiat d’une relation extra-conjugale séparant les époux ou pire encore d’une partie de jambes en l’air entre la jeune femme et Daniel. Décidément, un drôle d’oiseau que cette série qui n’en finit pas de nous séduire.
On quitte donc Rectify en laissant sortir Daniel du cocon tant regretté par Tawney. On a souvent vu le héros assis, immobile dans des plans fixes qui laissent les autres personnages entrer et sortir de champ sans que cela affecte son propre mouvement. Le bouleversement de l’épisode final se cristallise en ce plan qui inverse les rôles et, non seulement le place au centre du plan mais l’éloigne du spectateur.

À l’année prochaine, Daniel.

CRÉATION : Ray McKinnon
DIFFUSION : Sundance
AVEC : Aden Young , Abigail Spencer, J. Smith-Cameron, Adelaide Clemens, Clayne Crawford
SCÉNARIO : Ray McKinnon, Coleman Herbert, Scott Teems
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame
STATUT : En cours de production
FORMAT : 42 minutes
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Après 19 années passées en prison pour viol et meurtre, Daniel Holden est finalement disculpé grâce à des analyses ADN. De retour dans sa ville natale, cet homme, qui n’avait que 18 ans lorsqu’il avait été emprisonné et condamné à mort, tente de se reconstruire une nouvelle vie. Pas évident quand ton entourage te considère toujours comme un criminel et qu’on a passé ces dernières années à attendre la mort !

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