Quelque part dans le temps

REALISATION : Jeannot Szwarc
PRODUCTION : Universal Pictures, Rastar Pictures
AVEC : Christopher Reeve, Jane Seymour, Christopher Plummer, Teresa Wright
SCENARIO : Richard Matheson
PHOTOGRAPHIE : Isidore Mankofsky
MONTAGE : Jeff Gourson
BANDE ORIGINALE : John Barry
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Romance
DATE DE SORTIE : 06 mai 1981
DUREE : 1h43
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 1972. Alors que se joue la pièce qu’il a écrite, Richard Collier est abordé par une vieille dame qui lui remet une montre et lui dit ces mots mystérieux : « Reviens-moi, je t’en prie ». Huit ans plus tard, il découvre dans un célèbre hôtel un portrait de la vieille femme. Elle s’appelle Elise McKenna, et séjourna dans le même hôtel… en 1912. C’est le début d’une incroyable aventure qui va le transporter dans le passé, au début du XXè siècle.

Aux côtés de pièces maîtresses comme Je Suis Une Légende ou L’Homme Qui Rétrécit, Bid Time Return apparaît quelque peu en retrait dans la bibliographie de Richard Matheson. Pour autant, l’écrivain affirmera avoir signé là son roman le plus abouti avec What Dreams May Come. Ce couplage peut expliquer pourquoi Matheson donna une place si distinctive à ces deux œuvres. Dans chacune, il va explorer ce sentiment si inspirant qu’est l’amour. Non avare en envolées lyriques, il y démontre comment cette émotion si forte est capable de transcender des forces aussi élémentaires que la mort ou le temps. Une fois n’est pas coutume, il conviendra d’admettre que la traduction française du titre est loin d’être idiote. On perd certes la référence à William Shakespeare, le titre provenant d’une réplique de Richard II : « O call back yesterday, bid time return » ou dans la langue de Molière « Ô revienne le temps jadis, recule la marche du temps ». Le Jeune Homme, La Mort Et Le Temps résume toutefois fidèlement l’histoire qui va nous être contée. C’est en effet au travers de ces trois composantes que tournera l’intrigue conçue par Matheson.

Pour l’auteur, tout commencera lors d’une simple promenade familiale. Visitant le Piper’s Opera House, il remarque une photographie de l’actrice Maude Adams (principalement connue pour avoir été la toute première interprète de Peter Pan). Subjugué par le portrait, il lui vient une idée : et si quelqu’un d’aussi ému que lui par cette photo avait la possibilité de voyager dans le temps ? Porté par le concept, Matheson fait des recherches sur Adams et s’implique totalement dans l’écriture. Il rédige ainsi le manuscrit à l’Hotel Del Coronado où se situera l’action. Il pousse l’identification à l’égard de son héros, l’incarnant et enregistrant ses impressions avec un magnétophone. Cette technique deviendra celle utilisée par le protagoniste pour raconter la première partie de son aventure. Matheson force d’autant plus la connexion avec son héros qu’il fait de lui un auteur. Il y a de toute évidence beaucoup de Matheson dans le roman. Il use de cette sincérité pour faire passer un récit dont l’extrême sentimentalisme prête le flanc à la moquerie.

Richard Collier est scénariste. Il a la trentaine, il est beau, il a du succès… et il va mourir. On vient de lui diagnostiquer une tumeur au cerveau inopérable. Quoi qu’il fasse, il est condamné à courte échéance. Peu enclin à se laisser dépérir dans son appartement, il décide de tout plaquer et de partir faire un dernier voyage. Sans but déterminé, il choisit son itinéraire en tirant à pile ou face. Cela le conduit à l’Hotel Del Coronado. Dans le petit musée de ce dernier, il découvre le portrait de l’actrice Elise McKenna et en tombera donc éperdument amoureux. Mais comment rejoindre une personne ayant vécu soixante-quinze ans plus tôt ? Pour se faire, Matheson s’inspire d’une théorie de J.B. Priestley publiée dans Man And Time. Selon Priestley, le voyage dans le temps serait envisageable par une méthode d’autohypnose. Il s’agirait de convaincre son esprit que l’on se trouve bel et bien dans le passé pour y être transporté. Hypothèse fumeuse ou non, Matheson aura eu une riche idée en l’intégrant dans le cadre de son histoire. Privilégier un processus mental et non physique s’agence parfaitement dans l’atmosphère désirée. Remonter le temps en utilisant une quelconque machine aurait été une astuce facile et incongrue dans un tel contexte. Il n’en va pas de même en passant par l’esprit de notre héros. Faire de sa force de persuasion le moteur du voyage dans le temps, c’est faire accepter au lecteur la puissance des émotions guidant le personnage et les embrasser sans réserve. Matheson nous enveloppe dans celles-ci et ne nous laisse pas l’opportunité de remettre en cause la crédibilité de sa naïve histoire.

S’en suit le parcours de Richard pour approcher Elise. Il devra s’accommoder des mœurs de l’époque et composer avec l’imprésario très protecteur de l’actrice. Lorsqu’enfin ils se rencontrent, Richard découvrira que leur réunion était prédestinée. Si une suite de hasards a amené Richard vers Elise, il s’avère que la demoiselle s’attendait à ce rendez-vous. Plusieurs années auparavant, on lui aura annoncé qu’elle croiserait son grand amour en ce lieu et ce temps. En dépit de l’entourage récalcitrant de la comédienne, Richard et Elise entendent partager leur passion et se donner l’un à autre. Possédé par ses sentiments, Richard en vient à croire qu’il pourrait vivre indéfiniment à cette époque et modifier le cours de l’Histoire (ses recherches lui ont appris que McKenna restera seul jusqu’à la fin de sa vie). Il est tellement aveuglé par son amour qu’il a complètement oublié son état de santé et ne se voit plus comme un mort en sursis. Ce fait va lui être cruellement rappelé. Après une longue nuit passée avec Elise, Collier déniche une pièce datée de 1971 qui s’était glissée dans la doublure de son costume. Afin de conforter l’emprise de son hypnose, il s’était assuré de ne conserver aucun contact avec un objet de son époque. Cette petite pièce brisera son autosuggestion et le renverra dans le futur. « Une pièce de monnaie m’avait amené vers elle. Une pièce de monnaie m’avait emporté loin d’elle » conclura Richard. Si le destin a laissé la chance aux âmes-sœurs de se trouver, il se réservera le privilège de les séparer. Le mélodrame enflammé se clôture sur ce rappel à l’ordre. On ne peut éternellement s’opposer aux lois de l’existence et il ne nous est consentit que de profiter de ce qu’elles nous offrent.

Le destin est le mot d’ordre du roman et c’est lui qui permettra à l’adaptation cinématographique de voir le jour cinq ans plus tard. Sans être mis sur le même piédestal que les deux classiques cités en introduction, le roman ne récolte pas moins l’admiration de ceux qui poseront les yeux dessus. Cela dit, il en faut plus pour concrétiser un film. Le désormais nommé Quelque Part Dans Le Temps n’a eu l’approbation d’un studio qu’en raison d’une conjecture singulière. En effet, le réalisateur Jeannot Szwarc disposait d’une position avantageuse chez Universal à ce moment précis. Le cinéaste avait pris en charge au pied levé la réalisation des Dents De La Mer 2 après le renvoi de John D. Hancock et permit au studio d’obtenir son plus gros succès au box-office de l’année. Universal se sent un peu obligé de remercier Szwarc et approuve le projet globalement sur cet argument. Ne considérant pas l’histoire très vendeuse, le studio n’allouera qu’une enveloppe budgétaire limitée. Elle sera néanmoins suffisante pour lancer la production. Pour le scénario, c’est Matheson lui-même qui est sollicité. Si on peut juger qu’un écrivain est le mieux placé pour revisiter son propre travail, une telle logique s’est souvent montrée défaillante puisque dénotant les divergences de narration entre les deux médias. Sauf que dans notre cas, nous sommes en présence d’un auteur qui en a parfaitement conscience. Ayant déjà une grande expérience de scénariste, Matheson sait qu’il se doit de faire des choix et s’assortir d’une bonne dose de réinvention.

En soit, Le Jeune Homme, La Mort Et Le Temps ne peut être transposé tel quel en film. Le roman prend la forme d’un manuscrit tenu par le héros au fil des évènements. En termes cinématographiques, le livre se rapprocherait d’un found footage où le personnage saisit en direct la réalité qui l’entoure. Il est intéressant de retrouver dans cette forme de similaires limites de crédibilité avec un genre régulièrement décrié. On a du mal à concevoir que Richard ne lâche pas ses papiers et stylo lorsqu’il assiste à la pièce de théâtre mettant en vedette Elise. Le long-métrage ne va naturellement pas s’embarrasser de cette lourde contrainte. Tout en restant fidèle à son histoire, Matheson va restructurer l’intrigue pour transmettre de façon plus fluide les informations. Des réajustements adéquats et pertinents mais qui s’accompagnent de modifications parfois surprenantes. L’une des supressions les plus radicales touche un aspect si essentiel du livre qu’on peut se demander si elle est de l’initiative de Matheson ou à la réclamation d’un tiers. Dans le film, Richard Collier n’est plus mourant. Là où le spectre de la mort hante le roman du début à la fin, il est purement absent du film. Il s’avère possible de voir le film en ayant en tête que le personnage est bien atteint d’une tumeur mais cela ne sera jamais signifié explicitement. Matheson va également minimiser la notion de destinée en supprimant des détails qui s’y rattacheraient. Lorsque Richard rencontrait Elise pour la première fois sur la plage, celle-ci lui disait « c’est vous ? ». L’interrogation était motivée par la prédiction qu’une voyante lui avait formulé. Dans le film, la question fait référence aux avertissements proférés par son agent qui l’aura mit en garde envers ce type d’arriviste roucouleur.

Il paraît embarrassant que Matheson trahisse quelques-uns des principes forts de son ouvrage. Certains passages viendront contredire ce sabordage. C’est le cas d’une nouvelle scène où Richard assiste à la prise de la photographie qui l’a tant ému. Ainsi apprend-il que s’il se sentait interpellé personnellement par l’expression immortalisée de l’actrice, c’est précisément parce qu’elle s’adressait à lui en cet instant. C’est surtout la direction générale prise par le scénario qui va souligner ces thématiques. Abordant son histoire sous un angle différent, Matheson lui donne une saveur proche et en même temps neuve. Cette différence se définirait par le caractère plus direct de la narration. Dans le roman, le manuscrit de Richard est accolé à un prologue et un épilogue rédigés par son frère. Ce dernier considère que tout le récit conté était probablement une illusion entretenue par Richard pour échapper à sa condition. Cette introduction et conclusion ne ruinent en rien la puissance des émotions rapportées et apostrophent juste un peu plus la croyance du lecteur en celles-ci. Cependant, elle reflète une vision pragmatique des évènements assez déplaisante. Quelque Part Dans Le Temps ne va lui pas s’embarrasser de cette supposition. Par sa réinvention, Matheson va appuyer le fait que ce que l’on voit est la réalité et non une pure hallucination du personnage principal.

Ce qu’il fait dès la scène d’ouverture. Dans le roman, McKenna âgée croisait le jeune Collier lors d’une représentation théâtrale. La rencontre était distante et se limitait à un échange de regard. Dans le film, elle est plus longue. McKenna ira vers Collier et lui remettra une montre. Cette montre, c’est Collier qui lui offrira dans le passé. Outre sa symbolique, l’objet tend à confirmer la véracité du voyage dans le temps. Il en va pareillement pour ce vieux groom semblant reconnaître Richard lors de son arrivée à l’hôtel. Un sentiment de déjà vu logique puisqu’ils se seront entrecroisés au début du siècle. Il serait concevable de balayer ces ajouts et maintenir l’hypothèse que tout ceci n’est qu’une fantaisie. Collier aurait très bien pu l’alimenter à partir de ces quelques détails inexplicables. Entretenir une telle ambiguïté réclamerait une expertise de mise en scène que Szwarc est incapable de fournir. Ça sera tout à son honneur que le cinéaste ne prendra pas un tel chemin. Ne s’étant jamais montré un réalisateur très inspiré, Szwarc est avant tout porté par la volonté d’être digne de l’histoire écrite par Matheson. Il la soutient donc servilement, s’appliquant dans une mise en image fonctionnelle et illustrative. Convaincante sans briller, elle accentue le côté très premier degré de Quelque Part Dans Le Temps par rapport au Jeune Homme, La Mort Et Le Temps.

Si la retenue pratiquée par Szwarc sert l’œuvre sans lui apporter plus, il n’en va pas de même pour le casting. L’interprétation de Christopher Reeve n’est pas étrangère à la réussite de l’adaptation. Et là encore, ça n’était pas gagné. Tout juste starifié grâce à Superman, Reeve a l’air inaccessible pour une production aussi modeste. L’agent de l’acteur refusera d’ailleurs de lui faire parvenir le scénario, considérant la proposition financière fort médiocre pour sa nouvelle vedette. Le producteur Stephen Deutsch rusera et fera en sorte que le manuscrit arrive directement dans les mains du comédien. Après lecture, il s’engagera aussitôt sans se préoccuper de l’aspect salarial. Pas idiot, Reeve comprend que l’aura émanant de son précédent rôle le met dans une situation délicate. Il reconnaîtra s’interroger sur la capacité du public a accepté que Superman meure à cause d’une peine de cœur (final rendu plus risible par l’absence de la maladie comme justificatif). Et pourtant, Reeve sera admirable car il aborde le rôle avec une sensibilité pas si éloignée de son incarnation de l’homme d’acier. S’il nous avait fait croire qu’un homme pouvait voler, il réitère ici en nous faisant pleinement partager les motivations de Richard Collier. Il apporte son charme et sa candeur avec un naturel désarmant. Face à lui, on ne peut qu’admettre la faculté de cet homme à voyager dans le temps pour la femme qu’il aime. Evidement, cela doit tout autant à l’autre moitié du couple. La magnifique Jane Seymour délivre un parfait répondant à Reeve et nous fait formidablement assimiler que ces deux êtres sont faits l’un pour l’autre.

Outre sa performance, Seymour procurera une autre contribution primordiale au film. Effectivement, elle proposera son ami John Barry pour signer la musique. À l’instar de Reeve, le compositeur semblait inabordable et il n’était pas prévu de lui faire une proposition. Comme précédemment, l’envoutant parfum du projet agira et les questions d’argent seront écartées. Le sujet tombe à un moment particulier pour Barry. Ayant récemment perdu ses parents, il se sent très connecté aux thématiques de Quelque Part Dans Le Temps. Le résultat donne une partition d’une très grande beauté, ajoutant un caractère encore plus irrésistible au sentimentalisme de l’œuvre. Barry y parviendra par une légère trahison au livre. Matheson inclut quelques références musicales dans Le Jeune Homme, La Mort Et Le Temps. Il précise notamment que le compositeur préféré du héros est Gustav Mahler et qu’il apprécie spécialement sa dixième symphonie. Barry tenta de coller à ses indications. Il s’en écartera finalement et trouvera plus approprié d’employer la dix-huitième variation de la rhapsodie sur un thème de Paganini composé par Sergei Rachmaninoff. Ce choix éclairera la voie pour le reste de la musique qui s’accordera merveilleusement au romantisme poignant de l’histoire.

Au bout du compte, Quelque Part Dans Le Temps est-elle la meilleure adaptation imaginable du Jeune Homme, La Mort Et Le Temps ? Peut-être pas mais il relève justement les spécificités relatives à chacun des médias. Le talent de conteur de Matheson est extraordinaire mais nous communiquera indubitablement des émotions différentes de celles éprouvées devant le jeu de Christopher Reeve ou à l’écoute de la musique de John Barry. Les deux œuvres démontrent une puissance qui leur est propre. C’est pour cela qu’il est tout aussi indispensable de s’émouvoir en lisant Le Jeune Homme, La Mort Et le Temps et qu’en regardant Quelque Part Dans Le Temps.

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