Nausicaä de la vallée du vent

REALISATION : Hayao Miyazaki
PRODUCTION : Hakuhodo, Tokuma Shoten, Topcraft, Nibariki
AVEC : Sumi Shimamoto, Mahito Tsujimura, Hisako Kyôda
SCENARIO : Hayao Miyazaki
PHOTOGRAPHIE : Hideshi Kyonen
MONTAGE : Naoki Kaneko, Shiyoji Sakai, Tomoko Kida
BANDE ORIGINALE : Joe Hisaishi
TITRE ORIGINAL : Kaze no tani no Naushika
ORIGINE : Japon
GENRE : Animation, Anime, Steampunk, Post-apocalyptique, Aventure
ANNEE DE SORTIE : 1984
DUREE : 1h56
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Sur une Terre ravagée par la folie des hommes durant les sept jours de feu, une poignée d’humains a survécu. Menacée par une forêt toxique qui ne cesse de prendre de l’ampleur, cette poignée de survivants attend le salut de la princesse Nausicaä, capable de communiquer avec tous les êtres vivants.

Analyse rédigée dans le cadre de notre Semaine Ghibli

« L’élu descendra des cieux sur les terres dorées, il sera vêtu de bleu et rassemblera les terres qui étaient séparées. Il redonnera aux hommes un monde beau et pur. » Cette légende, une prophétie selon O’Baba, une vieille femme aveugle présentée comme la doyenne de la vallée du vent (et par extension symbole de sagesse), est celle de Nausicaä. Et en tant que récit prophétique voué à être réalisé, celui-ci va résulter du parcours initiatique du Héros qui en constitue le cœur. Nausicaä de la vallée du vent nous conte cette initiation.
Dans son célèbre ouvrage Le Héros aux mille et un visages, le mythologue Joseph Campbell s’est évertué à développer la théorie, dite du monomythe, selon laquelle un même schéma archétypal serait la source de tous les mythes existants depuis l’aube de l’Humanité. Selon lui, tous les parcours héroïques connus reposent sur un cheminement d’étapes identiques : séparation d’avec le monde, suite d’épreuves et retour vivificateur. Chacune composée de plusieurs sous-étapes, lesquelles peuvent fusionner entre elles ou être isolées selon le récit conté. Vous l’aurez compris, Nausicaä de la vallée du vent n’y échappe pas non plus, et a fortiori l’héroïne qui lui donne son nom. La légende narrée par O’Baba s’avère claire à ce niveau là, résonnant telle une note d’intention pour Miyazaki. Dans sa description de la troisième grande étape constituant le monomythe, Joseph Campbell conclue qu’en dépit de représentations distinctes, le monde des Dieux et celui des hommes ne forment en réalité qu’une seule entité. « Le royaume des Dieux est une dimension oubliée du monde que nous connaissons. » Le Héros mythologique est destiné à opérer cette fusion, il est appelé à devenir le guide d’hommes devenus disciples. « Il est celui qui opère la réconciliation de la conscience individuelle avec la volonté universelle. » La légende de l’élu dans Nausicaä ne reprend ni plus ni moins que ces grandes lignes.

Le spécialiste des mythes l’aura précisé en amont : « Là où un héros ordinaire devrait affronter une épreuve, l’élu n’est arrêté par aucun obstacle et ne commet pas d’erreur. » Durant le premier quart d’heure du film, Hayao Miyazaki ne fera que construire le personnage de Nausicaä afin que nous en ayions une perception cohérente avec le statut d’élue qu’on lui découvrira par la suite, tel que défini par Joseph Campbell. En dehors de quelques répliques expliquant tel ou tel élément du récit, le cinéaste a toujours été d’une grande subtilité, fonctionnant autant sur le non-dit que sur le sous-entendu pour construire son univers. Ainsi donc, c’est le masque que porte Nausicaä qui révèle la dangerosité de l’environnement dans lequel elle atterrit. Son caractère altruiste vite dévoilé (« les villageois vont être contents », dit-elle en parlant de l’œil d’une mue d’omu), le récit prend le temps de souligner son profond amour de la Nature : elle a beau partir à la rescousse d’un voyageur poursuivi par un omu gigantesque et furieux, elle survole d’abord ce dernier pour l’admirer (« Quel magnifique omu »). Et ce, avant d’utiliser les moyens les plus pacifiques qui soient pour l’arrêter. La rapidité avec laquelle l’animal sera calmé démontre l’influence de la jeune fille à leur égard, influence doublée d’une immense compréhension qui lui permet de s’attirer l’amour d’un jeune renard-écureuil pourtant agressif. Aussi suppose-t-on que Nausicaä n’est pas allée gambader dans une forêt où règne la mort dans le seul but d’y trouver quelque armement : elle y est surtout allée par besoin, celui de retrouver une harmonie avec la nature, comme le traduit très poétiquement ce passage où elle s’étend sur la mue pour mieux observer la chute des spores. En quinze minutes, Miyazaki nous aura présenté un personnage profondément humaniste, sûr de lui et intimement lié à la nature.

Avant même que nous soit présentée la prophétie, le réalisateur de Mon Voisin Totoro nous aura ainsi fait connaître un être à la personnalité unique (elle est d’ailleurs seule dans cet environnement hostile), très attachée à son monde et qui possède une longueur d’avance sur les personnes qui l’entourent : « Si j’avais attendu Miito, j’y serais encore », déclare Yupa après avoir été sauvé par la princesse. De même, celui-ci aura voué sa vie à chercher le secret de la Fukaï que Nausicaä a déjà trouvé. L’intelligence : un autre trait de caractère qui nous est dévoilé, celle-ci ayant découvert seule que les plantes ne sont pas la source des spores et autres poisons. Pas de doute, Nausicaä a une destinée à part, et la légende de l’élu n’est qu’un écho à sa personnalité.
Néanmoins, chaque Héros mythique doit connaître une aventure, une évolution, une succession d’épreuves qui le mèneront à la renaissance, à « l’apothéose ». Dans cette logique, Nausicaä ne peut être parfaite et Miyazaki va le démontrer, tout en construisant en filigrane la thématique qui sous-tendra son œuvre : celle de la relation entre nature et civilisation, industrielle de surcroît. Car Nausicaä a beau pouvoir s’aventurer dans des environnements hostiles à l’être humain, elle n’est pas surhumaine en un sens, comme le démontre sa logique incapacité à empêcher le crash d’un avion sur une colline. Pas plus qu’elle ne saura guérir les blessures de la princesse de Pejite suite à cet accident, malgré un don pour soigner un animal gigantesque de sa furie. En cela, Miyazaki décrit les failles de Nausicaä et par extension, lui offre un destin mythologiquement prédéterminé du fait de son impuissance vis-à-vis de certains évènements.

LE DÉPART

C’est d’ailleurs ce crash qui va provoquer ce que Campbell appelle « l’aventure du Héros ». Prise en otage par la princesse des Tolmèques afin d’éviter une rébellion des habitants de la vallée du vent, Nausicaä va devoir suivre celle-ci. Ceci constitue la première étape dite de « l’appel à l’aventure ». Le Héros va se mettre en route de façon volontaire, suite à un désir personnel, où y être obligé par « un agent du destin », hostile dans le cas présent. La jeune fille ne peut d’ailleurs y échapper : la puissance militaire de la Tolmèque la domine littéralement au détour d’un plan, incarnée par un tank sur lequel se dressent cette dernière et son conseiller. On nous a présenté Nausicaä comme liée à la nature : Miyazaki joue ici sur les opposés avec cette femme possédant le même statut princier que la jeune fille mais liée cette fois-ci à des forces technologiques. Le plan nous informe sur le rapport de force qui sous-tend les deux notions. Et celui-ci est fondamental, tant il fait la différence à l’aune de personnages semblables par ailleurs : comme Nausicaä, Kushana possède une longueur d’avance sur autrui (« petit rusé » dit-elle à son conseiller, lui indiquant voir clairement dans son jeu) et malgré sa dureté, ne souhaite pas la mort gratuite et sait écouter jusqu’au peuple qu’elle veut soumettre. Elle est aussi intelligente, ayant bien conscience des idéaux belliqueux qui gouvernent la race humaine. Mais la technologie lui donne fatalement un avantage sur ceux qui n’en disposent pas. Nausicaä doit ainsi abandonner tout espoir de trouver un remède contre les maladies causées par la Fukaï, malgré une grande avancée symbolisée par l’écosystème, sain, qu’elle a réussi à créer. L’idée même de suivre Kushana l’amène à pleurer : elle est consciente d’abandonner toute recherche. Très subtilement, le récit passe ici à l’étape du refus de l’aventure, la seconde du parcours héroïque.

Un refus très bref cependant. « Refuser l’appel, c’est transformer l’aventure en sa négation », dit Campbell. La force militaire des Tolmèques est importante, se rebeller contre Kushana provoquerait une issue fatale pour la vallée du vent. Paradoxalement, le jugement très négatif de Miyazaki à l’égard de la technologie, fait jusqu’à présent, sera très vite nuancé. C’est avant tout la folie des hommes que le cinéaste stigmatisera en premier lieu (magnifique plan du sang coulant sur la lame d’une épée), étroitement liée à l’utilisation qui est faite des moyens mis à leur disposition. La vallée du vent, présentée comme un endroit calme et serein au premier abord, n’est à ce titre qu’un simulacre. Aussi vertueuse soit-elle, la vallée ne pourra d’ailleurs pas contenir les effets de la Fukaï éternellement. Mais surtout, en dépit des moulins, de l’honnête artisanat présentés en amont, elle recèle en son sein des véhicules aériens tout à fait opérationnels, révélant leur nécessité pour la race humaine. À plusieurs reprises dans le film, ce seront ces mêmes outils (avions, planeur, capsule volante…) qui aideront Nausicaä à poursuivre son aventure. Une aventure qui, toujours selon le monomythe, feront bénéficier le Héros d’une aide surnaturelle une fois son départ effectué. Une figure protectrice en quelque sorte, « l’influence bienveillante du destin, qui pourvoit le voyageur d’amulettes contre les forces de dragon qu’il va lui falloir affronter. ». C’est à ses côtés que le Héros découvrira toutes les forces de l’inconscient. Ici toutefois, l’interprétation semble complexe. Car selon Le Héros aux mille et un visages, le Héros peut aussi très bien découvrir pour la première fois l’existence de cette puissance bienveillante à l’étape des épreuves. Nausicaä réclamera d’ailleurs à cet instant-là de l’aide au Dieu du vent, faisant de celui-ci un allié. On se rappellera néanmoins que plus tôt, trois petites filles ont offert à la princesse des noix de Chiko, qui lui serviront plus tard à rendre toute vivacité au prince de Pejite, Asbel. C’est en faisant face à la menace de ce dernier que Nausicaä prendra pour la première fois conscience du pouvoir enfoui en elle (elle apparaîtra à Asbel en position christique). Si l’aide surnaturelle doit être incarnée par une entité, celle-ci est sans doute l’Humanité elle-même.

Ce n’est pas un mince paradoxe que celui-ci. Nausicaä nous a toujours été présentée sûre d’elle, consciente de son statut et de son influence sur ses proches (la scène où elle enlève son masque en dépit de l’air empoisonné, afin de se faire obéir, est claire à ce niveau-là). Si elle n’a pas toujours su se faire écouter de ses semblables, elle n’a en revanche jamais eu besoin d’aide. C’est sous l’influence de l’Humanité dans sa forme la plus totale (aide, menace) que la puissance de son inconscient sera révélée, tel que chaque mythe en a fait la description. Et c’est en rejoignant son peuple en plein conflit aérien qu’elle atterrira près d’un nid d’omus. « Ô, grands rois omus » dira-t-elle en leur présence. Au contact de leurs membranes, menaçantes a priori, Nausicaä apparaîtra dévêtue (symbole de pureté mais aussi de séparation d’avec le monde réel). Une voix de petite fille chantonne un air musical, un champ de blé bercé par le vent et un arbre géant apparaissent alors à l’image. Mais est-ce ce que voient les omus ? S’agit-il d’une plongée de Nausicaä dans son inconscient ? Les deux très probablement (fondu-enchainé vers l’inconscient à partir d’un plan sur un oeil d’omu), à ceci près que les omus ont informé la jeune fille qu’Asbel était encore vivant, sans que nous ne l’ayions entendu. Et elle de partir à la recherche de ce dernier, après avoir donc franchi le premier seuil dont elle rencontre le gardien. Le seuil, c’est « l’entrée de la zone de pouvoir accru. Au-delà, c’est l’obscurité, l’au-delà et le danger : l’inconscient. »
C’est donc aussi l’étape préalable au début de l’initiation du Héros : celui-ci va devoir se confronter à son inconscient, « devra être vivifié par le rappel de qui il est et de ce qu’il est, c’est-à-dire cendre et poussière, à défaut d’être immortel ». En s’échappant de la grotte (on parle symboliquement du « ventre de la baleine »), le Héros effectue la catharsis de ses démons intérieurs. Ce processus s’effectue de manière tout aussi symbolique chez Nausicaä. En voulant sauver Asbel, elle finira engloutie dans des sables mouvants, évoquant cette idée de « trajet vers l’intérieur, les profondeurs ». Les profondeurs de l’immense grotte dans laquelle elle se trouve désormais donc, mais surtout de son inconscient. C’est donc tout sauf un hasard si l’on redécouvre le champ de blé ou l’air chanté, dans la suite directe de son engloutissement dans les sables. On y découvre cette fois-ci le père de Nausicaä, ainsi que sa mère. La princesse, alors toute petite fille, dissimule derrière elle un bébé omu. Dans cette plongée vers l’inconscient, ce sont des images refoulées qui font leur apparition. Nausicaä se remémore ainsi la figure d’un père qu’elle avait fini par oublier : un père dont elle ne peut supporter le principe selon lequel « les insectes et les humains ne peuvent pas vivre ensemble ». Un plan quasi inanimé symbolise parfaitement cela : le roi arrache à sa fille le bébé omu, et les deux sont reliés par des filaments émanant de l’animal : cette image symbolise moins le lien étroit qui existe entre les deux entités, que cette idée selon laquelle le père arrache littéralement une partie de Nausicaä. Une partie de son âme est donc morte à cet instant, une partie refoulée mais qui revit désormais.

INITIATION ET RETOUR

À partir de cet instant vont se succéder diverses épreuves que notre héroïne devra surmonter. En faisant face à des humains incapables d’écouter, privilégiant l’intérêt de leur tribu à celui de leur propre race et donc de leur devenir, Nausicaä devra se faire aider par « les émissaires clandestins que lui adresse le guide surnaturel qu’elle a rencontré auparavant ». À leur tête, la reine de Pejite elle-même, mère d’Asbel qui l’avait déjà aidée par le passé. Celle-ci l’aidera à s’évader de sa petite prison, avant de devoir s’enfuir de l’avion où elle se trouve pour ensuite échapper aux tirs ennemis. Dans les mythes, le Héros franchit cette suite d’obstacles et conclut par ce que le monomythe qualifie de « rencontre avec la déesse », une union mystique entre le Héros triomphant et la déesse du monde. « La rencontre avec la déesse (et toute femme l’incarne) représente l’épreuve finale où se joue l’aptitude du Héros à obtenir le don d’amour qui est la vie goutée comme étant le réceptacle de l’humanité. » Rien de cela ici, tout du moins d’un point de vue stricto-sensu, Nausicaä étant une jeune fille. Ceci étant, la princesse finira habillée de la même manière que la reine suite à sa rencontre, soulignant une certaine union. C’est grâce à la reine de Pejite que Nausicaa trouvera son salut, dans les airs, après une première renaissance effectuée dans les profondeurs.

Demeure une étape fondamentale dans cette aventure que le monomythe met en exergue : la réunion au père. Fondamentalement, les plongées dans l’inconscient de Nausicaä ne jouent pas un rôle explicite dans l’évolution du récit. Il faut adopter un point de vue spirituel et symbolique pour saisir leur importance. Nausicaä a longtemps refoulé l’image d’un père abrupt dont elle ne pouvait supporter la vision qu’il avait de la relation entre nature et civilisation. « L’aspect ogre du père est un reflet du propre ego de la victime et provient des impressions marquantes reçues dans la petite enfance, impressions abandonnées au passé mais qui se projettent dans le futur. » Par ailleurs, Miyazaki a joué de cette lecture plus tôt dans le film : si Nausicaä a violemment réagi à l’assassinat de son père, jamais on ne l’a vu s’en attrister. Son profond amour de l’Humanité est sans doute ce qui a provoqué cette colère, plus que l’amour, biaisé, du roi. Elle ne criera d’ailleurs pas un caricatural « Papa ! », mais « Assassins ! ».
En se sacrifiant pour la race humaine, Nausicaä ressuscitera, les omus vont « ouvrir leur cœur » à celle-ci, vêtue de la couleur bleue du sang des omus. Elle a tué le père en lui prouvant que sa perception de la nature était faussée. Le monomythe évoque un retour, il n’en sera presque rien. La princesse est désormais l’élue de la prophétie, celle qui réunit l’Homme et la nature. Les images qui constituent le générique évoqueront partiellement cette ultime grande étape, tout comme elles rappelleront la naissance de l’élue, au gré d’un plan sur l’ancienne tenue de la jeune fille, et de l’évolution naissante que cette mort symbolique a créé.

2 Comments

  • Elfhir Says

    Ça fait longtemps que l’article a été publié, que le film est sorti … mais ça ne fait pas longtemps que j’ai assez de maturité cinématographique pour apprécier ce film. L’ayant vu plus jeune, peu après Le Voyage de Chihiro, et à la différence de celui-ci où l’impact a été fort des le début, Nausicaä de la vallée du vent a révélé une plus grande splendeur lors de mon dernier visionnage.Nausicaä est l’élue, l’héroïne parfaite.Et même si notre monde n’est (semble-t-il ?) pas encore dans un état aussi catastrophique que celui de la princesse, ce film y fait écho : la folie des hommes, la recherche de pouvoir, l’ambition personnelle. Et dans notre monde, il doit bien y avoir quelques héros et héroïne dans son genre, mais les écoutes-t-on ?Merci encore pour cet article !

  • Superbe analyse/critique. Chapeau !

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