Légionnaire

Les films conçus sur le caprice d’une star ne sont généralement pas des choses très appréciées, que ce soit par les critiques ou le public. Pour ceux qui écrivent sur le septième art, il apparaît fort présomptueux qu’un acteur ait plié à sa volonté une production pour en faire son véhicule. Selon les préceptes courants, l’acteur doit se soumettre au film et non l’inverse. Pour le public, ce détachement est plus dû à une sorte de trahison. Lorsqu’un acteur met en œuvre un film-caprice, c’est pour briser son image ou tout du moins révéler une facette jusqu’alors inexploitée de sa personnalité. Le public appréciant la vedette pour ce qu’elle lui a donné jusqu’à présent ne se retrouve alors pas dans ce changement d’attitude si éloigné de ses habitudes. Prenons Jean-Claude Van Damme. « Les muscles de Bruxelles » reste admiré pour ses capacités physiques qui lui ont permis d’acquérir un statut appréciable d’action hero dans le paysage cinématographique. C’était une place prédestinée pour cet ancien champion d’arts martiaux fasciné par le cinéma depuis son plus jeune âge. Mais par quel cinéma est-il passionné au juste ? Le cinéma d’action naturellement, notamment hongkongais. Mais ce que l’on soupçonne moins, c’est que Van Damme aime également le grand cinéma hollywoodien, citant parmi ses films préférés Ben-Hur, Autant En Emporte Le Vent ou encore Lawrence D’Arabie. Il avouera d’ailleurs que le film de David Lean fut un des plus grands chocs de son enfance avec ces personnages se perdant dans des immensités désertiques surplombées par un ciel bleu immaculé.

Tout comme il servira le cinéma HK en favorisant l’exportation de cinéastes comme John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam (au travers de collaborations certes fort inégales), Van Damme désire aussi rendre hommage à tout ce pan de sa cinéphilie. Au cours des années 90 correspondant au sommet de sa carrière, il tente ainsi de monter des projets qui s’inscrivent dans cette optique. Face à des studios frileux de voir le bonhomme changer de style, Van Damme met alors ses propres deniers dans sa première réalisation intitulée Le Grand Tournoi. Narré en flashback, le film tisse un récit feuilletonesque situé dans les années 20 en nous faisant voyager de New York à la Thaïlande. Si le film n’est pas avare en combats, Van Damme veut mettre avant tout l‘accent sur la quête intérieure du héros (le titre original, The Quest, s’y réfère directement après tout). Ce dernier sera d’ailleurs épaulé dans son parcours par le spécialiste des rôles de mentor à l’époque : Sean Con… ah bah non, en fait c’est Roger Moore qui interprète ce personnage. Le fait que Van Damme ait dû se rabattre sur un autre 007 (et pas le meilleur, loin s’en faut) dévoile rapidement les limites des possibilités offertes à l’acteur. Car la vedette de Bloodsport n’a jamais vraiment eu l’occasion d’être bien entouré. Il a pu rencontrer des personnes avec qui il a sympathisé et qui le soutiendront dans ses choix mais ceux-ci ne sont malheureusement souvent pas les plus talentueux qui soient. La preuve en est encore plus éclatante avec Légionnaire.

Bien que Le Grand Tournoi n’ait pas été un grand succès, le film a encaissé suffisamment d’argent pour permettre à l’acteur de poursuivre sur sa voie. Avec Sheldon Lettich (réalisateur entre autres de Full Contact et Double Impact), Van Damme se lance dans l’écriture de Légionnaire avec une ambition encore plus radicale de coller au cinéma de David Lean. En ce sens, l’acteur veut mettre en avant ses capacités dramatiques et souhaite en conséquence mettre de côté la démonstration de ses talents d’athlète. Le film ne laissera donc Van Damme exécuter qu’un seul et unique combat. Un combat de boxe pour ne rien gâcher, discipline à laquelle il n’était absolument pas habitué (le chorégraphe devra l’empêcher régulièrement de lâcher quelques uns de ses fameux high kicks sur le plateau). Van Damme veut amplifier l’idée d’une aventure où le héros devra connaître un accomplissement intérieur. Il joue donc Alain Lefèvre, un boxeur marseillais un brin prétentieux. Celui-ci est sollicité par la mafia locale afin de truquer un match. À l’occasion de la négociation, il retrouve un ancien amour désormais au bras du gangster en chef. Il choisit alors de gagner sur tous les tableaux. Il empoche l’argent proposé, remporte finalement le combat et part aux bras de la donzelle. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu et pour échapper aux mafieux le poursuivant, il s’enrôle dans la légion étrangère. Sous les ordres d’un supérieur aussi sadique que stupide, il se voit obliger de soutenir avec ses congénères une position qui sera bientôt assiégée par des rebelles berbères. Bref, c’est beau, c’est magnifique, c’est plein de bons sentiments… et c’est juste complètement raté.

Serait-ce un problème de moyens ? Avec un budget d’une trentaine de millions de dollars, il apparaît difficile pour Van Damme et son équipe de rivaliser avec les colossaux moyens des films cités. Pourtant, à son niveau, le film tente de se démener avec une certaine habileté. Certes, il n’est pas possible de mettre sur pied de gigantesques constructions mas cela n’empêche pas de bâtir intégralement le fort qui servira de décor central dans la deuxième moitié du film. Il n’y a pas de quoi faire des scènes d’action avec des milliers ou juste des centaines de figurants mais on tire le meilleur parti de la cinquantaine dont on dispose. Bref, il y a une certaine attention par rapport aux capacités techniques de la production qui conduisent à apprécier par instants ce spectacle où de magnifiques plaines désertiques se dévoilent en cinémascope. Le problème du film tient définitivement en un manque de talent. En même temps, que pouvions nous attendre du réalisateur Peter MacDonald ? A la seule évocation de son nom, on a tout de suite à l’esprit Rambo III, ce monument d’action nanar à base de missiles dans le cul et de lumière bleue qui fait du bleu. Il faut rappeler que ses premiers pas de metteur en scène furent improvisés suite au désistement tardif de Russell Mulcahy. Jusqu’alors, MacDonald n’était que réalisateur de seconde équipe et ce sont ces circonstances particulières qui l’ont promu au rang supérieur. C’est d’ailleurs en tant que réalisateur de seconde équipe qu’il rencontrera Van Damme sur l’agréable Cavale Sans Issue. Les deux hommes sympathiseront (MacDonald participera d’ailleurs à la production du Grand Tournoi) et Van Damme y verra le candidat parfait pour soutenir un projet ambitieux comme Légionnaire.

Or, l’acteur n’a pas trop compris en quoi pouvait consister le travail d’un réalisateur de seconde équipe. Ce dernier est un prolongement du metteur en scène. N’ayant pas le temps de s’occuper de l’intégralité des prises de vues, celui-ci délègue la tâche à quelqu’un d’autre. Il lui communique sa vision, ce qu’il souhaite pour la scène de manière plus ou moins précise et le laisse la tourner. Ce partage se déroule généralement au niveau des scènes d’action dont le caractère potentiellement dangereux nécessite des compétences techniques très précises qui peuvent échapper à un réalisateur classique. En ce sens, le réalisateur de seconde équipe revêt une tâche d’exécutant au service du réalisateur de première équipe. Il doit se conformer à ses choix afin de maintenir la cohérence artistique de l’ensemble. On peut considérer que Peter MacDonald est un bon réalisateur de seconde équipe au vu d’une filmographie bien remplie (parmi laquelle on compte L’Empire Contre-Attaque, Excalibur ou Batman) et du fait que malgré son âge avancé il soit toujours très actif dans le métier (il a participé récemment à Percy Jackson et à plusieurs Harry Potter). Mais il lui manque une vision d’ensemble, un regard artistique. Sans directive à suivre, il se montre incapable de savoir comment composer une scène et la filmer pour conter une histoire. En résulte que Légionnaire, malgré un certain prestige visuel, ne ravit guère la rétine et ennuie même par celle-ci. Prenons le climax du film où les rebelles attaquent le fort. Cette longue scène d’action est principalement constituée d’effets pyrotechniques forts impressionnants et plutôt bien mis en valeur. Le souci est que toute la séquence n’est constituée que de ça. Des coups de feu, des murs qui s’effondrent, des explosions… Un pur travail de seconde équipe bien fait mais dans lequel il manque toutes les images d’une première équipe. MacDonald semble les avoir juste complètement oubliées. Au bout du compte, on assiste à un déballage spectaculaire mais auquel on ne comprend rien et où aucun personnage ne ressort. En clair, on assiste à un vrai spectacle désincarné, ce qui pose problème par rapport à un film se voulant une aventure intérieure.

Une aventure intérieure également compliquée par un scénario peu à même de restituer la puissance des histoires de David Lean. Au vu de ses précédents travaux, on sait très bien que Lettich n’est pas un scénariste adepte de la subtilité et de la finesse d’esprit. Ce qu’il démontre par un empilement de clichés comme les seconds couteaux entourant le héros (l’italien avec sa fiancée au pays, l’aristocrate anglais, l’afro-américain fuyant un contexte social houleux, la brute épaisse mais qui a un bon fond). Des clichés s’agglutinant autour d’une histoire mal fagotée peinant à trouver une manière de relater son histoire. En ce sens, l’aventure que vivra le héros dans le désert marocain ne met aucunement en relief son évolution. Le script aligne l’exécution de moments de bravoure démontrant sa noblesse d’âme mais ne montre guère de changements dans le personnage (pour ne pas dire aucun). L’interprétation de Van Damme est également en cause. Certainement pas très préoccupé par la direction d’acteurs, MacDonald semble laisser faire le bonhomme. Ce dernier met alors en œuvre un jeu tout en intériorité mais qu’il est incapable de soutenir sans quelqu’un pour l’épauler. Résultat : l’acteur semble constamment à l’ouest et dépourvu de sentiments. Lorsqu’un supérieur lui dit qu’il y a du brouillard dans ses yeux, ce n’est vraiment pas des paroles en l’air.

Mais que peut-il donc faire lorsque le personnage qu’il doit incarner semble autant laissé à l’abandon que lui-même. La structure du scénario est en effet très étrange avec notamment sa fin des plus expéditives. En soit, l’idée d’une aventure au fond de soi doit conduire le héros à obtenir une clé pour résoudre ses problèmes passés. En l’occurrence, après le massacre du fort, le héros aurait dû revenir en France et affronter les fantômes de sa vie précédente grâce au savoir acquit. Si c’est bien ce qu’avaient prévu les premières montures du script, le film modifie intégralement le schéma (le spectre du passé s’incarne directement sur le terrain de l’aventure avec des tueurs envoyés pour liquider le héros) et choisit une conclusion radicale. Au bout du compte, le héros se présente face au chef des rebelles qui balance un petit speech (méchamment hors sujet vu l’intérêt placé dans le contexte historique) et finalement le laisse en plan dans le désert. Cette conclusion a un méchant goût d’inachevé qui ne fait que mettre en relief l’absence de densité du divertissement soumis.

Cette fin peut toutefois revêtir une interprétation différente et pas forcément glorieuse. Abandonné dans le désert sans savoir si son amour est libre ou non (les dernières paroles de Mackintosh ne sont probablement là que pour apporter du réconfort au héros), le héros apparaît comme Van Damme désormais seul face à un rêve brisé. Figurant parmi les films les plus détestés de ses fans (constat logique par rapport à son caractère atypique dans sa filmographie), Légionnaire sera un fiasco monumental contribuant à la déchéance de l’acteur. Si à ce moment de sa carrière, il lui était possible de tendre la main vers ce grand cinéma populaire, celui-ci s’est désormais trop éloigné de lui pour qu’il puisse un jour s’y réaventurer. Aussi raté soit-il, Légionnaire peut se voir avec une certaine tendresse comme le testament d’un acteur qui rêvait d’autres horizons auxquels il sera à jamais privé.


Réalisation : Peter MacDonald
Scénario : Sheldon Lettich et Rebecca Morrison
Production : Edward R. Pressman Film
Bande originale : John Altman
Photographie : Douglas Milsome
Origine : USA
Titre original : Legionnaire
Année de production : 1998

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