Le Projet Blair Witch / Blair Witch 2 : Le Livre Des Ombres

Force est d’admettre que plus d’une décennie après sa sortie, le temps n’a pas éclairci le débat autour de la qualité du Projet Blair Witch. Gros pétard mouillé survendu pour certains, sommet de l’horreur contemporaine pour d’autres, l’œuvre de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez a divisé et divise toujours autant. Récemment interviewé à l’occasion de la sortie de son Cadavres à la Pelle, le réalisateur John Landis évoquait ces désormais récurrentes productions horrifiques filmées à la première personne pour un moindre coût. Si il considèrera Paranormal Activity comme plutôt malin, il ne montrera guère de considération pour ce genre de film (« On peut faire un film viable pour deux mille dollars… Mais le talent ne s’enseigne pas ») et résumera Le Projet Blair Witch comme une gigantesque arnaque. Ici, nous nous positionnerons à l’exact inverse du réalisateur du Loup-Garou De Londres. Autant Paranormal Activity est et restera une insupportable arnaque, autant Le Projet Blair Witch demeure un grand film de petits malins. Beaucoup n’ont apparemment pas apprécié les techniques de bonimenteur de foire mises en œuvre par les duettistes. Pourtant, tout ceci fait preuve d’un certain génie. La communication autour du film n’avait qu’un seul but : faire croire à l’audience que les vidéos présentées étaient absolument authentiques. Aujourd’hui, on se contente d’apposer un sticker « inspiré d’une histoire vraie » pour créer le trouble quant à la réalité des évènements contés. Myrick et Sanchez ont eux exploité avec passion ce brouillage entre réalité et fiction.

Ils créeront un site Internet évoquant la disparition mystérieuse de trois jeunes documentaristes partis faire un reportage sur une sorcière locale. Ils placarderont des avis de disparition partout sur leur passage. Ils réaliseront un faux documentaire nommé The Curse Of The Blair Witch qui reconstitue à la façon d’un Faites Entrer L’Accusé les faits connus inhérents à l’affaire. Le résultat de leur campagne dépasse toutes les attentes puisque près de 40% des spectateurs américains y auront cru dur comme fer. Forcément, même les plus incrédules se douteront au final de la supercherie (vous croyez vraiment qu’on va projeter un snuff movie dans les plus grands circuits commerciaux ?). Celle-ci étant de nos jours avérée, cela justifie-t-il que l’on porte le plus total désintérêt à l’ouvrage ? Non, non, non et re-non se doit on de dire. Cette campagne publicitaire ingénieuse n’est que le prolongement logique du dispositif mis en place par le film. C’est là que se cache la grande qualité du film. Myrick et Sanchez sont des petits malins pour avoir trouvé le concept (ou tout du moins réactualisé une idée partiellement abordée dans le Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato) et avoir su le vendre. Mais ils ont surtout le bon sens d’avoir su l’exploiter jusqu’au bout. Techniquement, on pourra difficilement dire en cela que Myrick et Sanchez sont des réalisateurs au sens classique du terme. Le fait est qu’ils n’ont jamais touché la caméra durant le tournage et ils n’ont composé aucun des cadrages du film. Un choix qui explique l’aura encore aujourd’hui insurpassable de leur long-métrage.

Depuis quelques années, les first-person-shot movies s’enchaînent régulièrement sur les écrans de cinéma. Toutefois, aucun de ces films n’est dans sa production un authentique FPS. A chaque fois, il se trouve derrière la caméra (généralement tenue par le directeur de la photographie et non par l’acteur) une quantité de techniciens chargés de reproduire les désirs du réalisateur. Ce dernier n’improvise pas le film au fur et à mesure. Il l’a planifié de bout en bout et doit trouver des astuces chargées de nous faire croire à la spontanéité de l’action. Il faut dire après tout que des films comme [.REC] de Jaume Balaguero et Paco Plaza ou Cloverfield de Matt Reeves sont remplis d’effets spéciaux (mécaniques ou numériques) et nécessitent en conséquence une préparation minutieuse. A l’inverse de ces successeurs, Le Projet Blair Witch n’a rien de spectaculaire à montrer. Si les réalisateurs prépareront le film en amont, ils savent qu’ils n’auront plus aucune maîtrise dessus lorsque le processus sera lancé. Car c’est la particularité de Projet Blair Witch : les réalisateurs mettront en condition leurs acteurs et leurs laisseront toute latitude pour choisir ce qu’ils filmeront et comment.

Après avoir définit à chacun leurs rôles (Heather en capitaine Achab, Mike censé dire ce que penserait le public, Josh chargé de calmer le jeu), les trois acteurs principaux seront ainsi livrés à eux-mêmes et ne disposeront que de vagues indications au jour le jour. Concernant l’histoire et son déroulement, ils n’auront droit qu’au strict minimum. Cela consistera donc principalement en un traitement d’une trentaine de pages sur la mythologie au cœur de leur documentaire. Au gré d’interview des (véritables) habitants de Burkittsville, cette mythologie sera restituée au spectateur dans les dix premières minutes. En 1785, une certaine Elly Kedward fut accusée de sorcellerie et laissée pour morte dans la forêt de Blair (ancien nom de la bourgade de Burkittsville). En 1940, plusieurs enfants disparaissent ainsi qu’une équipe de sauvetage lancée à leur recherche. Un ermite nommé Rustin Parr avouera les avoir tué. Selon ses dires, c’est le fantôme de la sorcière qui l’aurait obligé à le faire. Bref, une vraie histoire à faire flipper au coin du feu pour laquelle nos trois compères vont s’enfoncer au fond de la forêt. A partir de là, Myrick et Sanchez se posent comme des marionnettistes. Chaque jour, ils réserveront des surprises à leurs acteurs. L’objectif est bien sûr de les stimuler pour leur offrir une réaction à tourner. Ainsi s’amusent-t-ils à encadrer leur tente de petits monceaux de pierres durant la nuit ou font retentir des pleurs d’enfants dans l’obscurité. Tous les matins, les réalisateurs leurs laissent des coordonnées GPS indiquant le prochain lieu de tournage. Ceux-ci les conduiront face à des bibelots évoquant des préceptes de sorcellerie ou les obligeront juste à constater qu’ils ont passé la journée à tourner en rond. Les réalisateurs se posent pratiquement comme des scientifiques tentant de voir comment vont réagir leurs cobayes face à différents stimulus (réduisons la ration de nourriture quotidienne pour voir si ils vont s’entretuer) que n’aurait pas renier une téléréalité à la Loft Story (celle-ci atteindra nos contrées un an et demi après le film). Ils se sont d’ailleurs tellement pris au jeu qu’ils modifieront certains principes préétablis comme le choix du personnage qui disparaîtra en cours de récit.

Toute cette manière de gérer la production explique le sentiment d’immersion si unique du Projet Blair Witch. Les maigres compétences de caméraman des acteurs ont donné quelques splendides accidents (Heather Donahue pensait avoir parfaitement cadré son visage pour le célèbre plan de la confession) mais cela est réducteur par rapport au fondement de l’effroi qui suinte du film. Les acteurs ont donc filmé tout ce qui leur était soumis avec ce qu’ils avaient, autrement dit sans aucune indication. La caméra devient l’extension de leur regard découvrant au fur et à mesure les évènements. En choisissant de reproduire telles quelles les vidéos, les réalisateurs nous forcent à épouser leur point de vue, à partager l’incompréhension qui les étreint face aux évènements et la panique grandissante qui en découlent. C’est cette absence d’explication qui rend l’objet si terrifiant malgré les multiples révisions. Cloverfield, [.REC], Diary Of The Dead et même le père fondateur Cannibal Holocaust sont des films démonstratifs dans leur manière de faire naître l’horreur. En dépit du propos plus ou moins développé de ces films, il y a le risque de tomber dans l’impression d’un train fantôme. Agréable la première fois, celui-ci perd de son intérêt lorsqu’on y replonge puisque tous ces effets sont éventés.

Ça n’est pas le cas de Projet Blair Witch car on s’interrogera toujours sur la nature de ces effets. On ne sait pas d’où proviennent les bruits dans la forêt et qu’est ce qui les produit. On ne sait pas comment les personnages ont pu faire pour se perdre. On ne sait pas quelle chose a bousculé la tente. On peut revoir et revoir le film, on restera avec le même sentiment d’incompréhension. Toutes les spéculations sont possibles et il se crée une peur inextricable face à l’indicible. On notera d’ailleurs que le seul moment où s’amorce un embryon de réponse et où les personnages commencent à comprendre ce qui leur arrive correspond à la fin. Heather et Mike explorent l’ancienne maison de Rustin Parr. Mike disparaît et Heather le retrouve à la cave dans un coin. Cette configuration correspond à celle des meurtres de Parr tels que décris en début de film (un enfant est mis au coin pendant qu’un autre est tué). Comprenant qu’elle vient définitivement de rentrer dans la mythologie de son reportage, Heather hurle avant que quelque chose ne la force à lâcher sa caméra. Au regard de cette fin, il faut considérer que le film reste brillamment construit. L’escalade de l’horreur est ainsi parfaitement gérée (d’une situation confortable, on progresse vers des événements étranges mais anodins jusqu’à arriver à l’agression physique) et la nature de cette horreur favorise constamment les interrogation sur la frontière entre le mythe et la réalité.

Si la campagne publicitaire jouera un rôle déterminant, Le Projet Blair Witch deviendra le gigantesque phénomène que l’on a connu grâce à l’investissement d’un casting qui releva brillamment le défi (leur interprétation n’a probablement jamais été saluée à leur juste valeur) et une parfaite connaissance du médium employé. Le succès est indéniable que ce soit au niveau du box-office (des centaines de millions de dollars pour un budget de plusieurs dizaines de milliers) ou de la culture de cette fin de siècle (on ne comptera plus le nombre de parodies engendrées). L’argent appelant l’argent, Artisan Entertainment (distributeur du film sur le territoire américain) réclame une suite. Toutefois, le studio se heurte au désistement de Myrick et Sanchez. Ces derniers ne sont pas intéressés par l’affaire et souhaitent au contraire prendre quelques distances avec leur bébé qui les a largement dépassé (ils annonceront d’ailleurs à l’époque plancher sur une comédie romantique pour leur second long). Les deux bonhommes se contenteront juste d’un poste honorifique de producteur et du chèque qui va avec. Le studio doit donc faire sans les géniteurs originels. Plusieurs scripts sont ainsi développés avant que ne soit embauché le réalisateur Joe Berlinger. Berlinger n’a alors réalisé aucun film de fiction mais a derrière lui une longue et fructueuse carrière de documentariste. Inutile de dire pourquoi le studio a vu en lui le candidat parfait. Pourtant, Berlinger va leur jouer un mauvais tour : il refuse d’utiliser le procédé du first-shot-person. Bien qu’il reconnaît avoir apprécié le premier film (surtout pour son aspect psychologique), il se dira très mécontent de la perception du public qui a avalé bouche-bée le dispositif du film. Il est tout particulièrement ennuyé par le raccourci « caméra à l’épaule = documentaire » qui lui paraît puéril au regard de la manière dont se conçoit un véritable documentaire. C’est cette perception de l’image par le public qu’il souhaiterait aborder. Rejetant les scripts proposés, Berlinger et son scénariste Dick Beebe (La Maison De L’Horreur) développera sa propre histoire à travers un film plus traditionnel même si il inclura une grande partie des composantes du Projet Blair Witch.

Le plan du générique de fin résume assez bien la démarche de Berlinger. La caméra survole la forêt et dans un élégant mouvement s’éloigne jusqu’à ce qu’on ne distingue plus que des formes abstraites. Bien qu’il soit tourné de manière dite classique et qu’il devrait en conséquence nous donner plus de recul que le premier opus, le dispositif nous laisse toujours autant dans l’expectative quant à ce que l’on voit. Blair Witch 2 : Le Livre Des Ombres (ne cherchez pas le dit livre dans le film, y en a pas) s’inscrit dans la veine de l’horreur néo popularisée par le Scream de Wes Craven quelques années plus tôt. L’ouverture du film nous ouvre ainsi les porte d’une méta-réalité avec un montage d’archives nous présentant le phénomène Projet Blair Witch. En dépeignant l’impact du premier film en introduction, Berlinger renoue avec l’idée du brouillage entre réalité et fiction. Le film suit un groupe de touristes se rendant dans la forêt de Burkittsville pour se faire un méchant trip. Chacun se sont embarqués dans l’aventure après avoir vu Le Projet Blair Witch mais bizarrement personne ne porte une grande affection envers celui-ci. L’organisateur du tour y voit surtout une belle occasion de se faire du fric facilement, des chercheurs y voient un moyen de démontrer les effets d’hystérie collective découlant des mythes fantastiques, une prétendue sorcière a détesté la vision qu’a donné le film de sa confrérie… La seule personne a l’avoir apprécié dira juste que c’était cool, même si elle sera la première à pointer les invraisemblances du film, des personnages trop idiots pour suivre une rivière à l’absence de sexe (pour l’anecdote, Heather Donahue avait embarqué un couteau avec elle car elle n’était pas très rassurée de se retrouver seule dans la forêt avec deux types qu’elle connaissait à peine).

Les personnages montrent finalement tous un certain mépris envers l’histoire qui leur a été contée et ils vont être en quelque sorte punis. L’insouciance des personnages dans la première partie (où on aura droit à un gag repris à C’est Arrivé Près De Chez Vous lorsque nos touristes rencontrent… un autre groupe de touristes) va céder rapidement la place au drame. Après s’être endormi dans la forêt, le groupe se réveille sans aucun souvenir de la nuit passée. Leur seul moyen de compréhension tient aux caméras qui ont tourné toute la soirée. Le reste du film les montrera ainsi tenter de percer le mystère par l’exploitation des vidéos. Si il cherchera à se distinguer dans la forme de son prédécesseur (la ballade cauchemardesque en plein air est remplacée par un huis clos façon maison hantée), Berlinger renoue avec le thème de la vidéo et de sa véracité. « Le film ment, la vidéo non » déclare un des personnages. Berlinger passera son temps à démontrer la stupidité de la déclaration. A l’heure où la moindre image peut être bidouillée et en conséquence mentir, il nous pousse à nous interroger sur la valeur que l’on doit accorder à chaque image. Les vidéos nous présentent-elles bien un point de vue neutre et donc réel ? Les scènes censées se passer dans ce qui est définit comme une réalité ne peuvent elles pas être prises pour argent comptant ? Si la réalité peut-être parasitée par des hallucinations, la vidéo ne peut-elle pas l’être également ?

Berlinger a le mérite de relancer constamment ces interrogations au gré des évènements. Mais le déroulement peut paraître bien maladroit sur plusieurs aspects. Les personnages restent très caricaturaux entre le beau gosse ténébreux, le couple en crise, la gothique de service et le shérif patibulaire qui ne peut pas parler sans hurler. Le développement de l’intrigue n’est quant à lui pas toujours convaincant, notamment par rapport à certains rebondissements chargés d’entretenir le brouillage entre fantastique et réalité (fallait-il obligatoirement que l’on voie la grotesque messe noire correspondant aux heures perdues ?). En même temps, Berlinger n’a pas travaillé dans les conditions les plus confortables. Ne disposant que d’un an pour écrire, tourner et monter le film, il fut pressé par le studio de livrer sa copie. En bout de course, Berlinger perdra d’ailleurs le contrôle du montage. Quelques semaines avant la sortie en salles, on lui demande de tourner une scène gore supplémentaire. L’idée est d’en parsemer plusieurs extraits tout le long du film afin de satisfaire les fans béats d’horreur. Le résultat handicape grandement le long-métrage puisque le poussant à développer un montage clipesque passablement ridicule (l’emploi très poussé de rock FM n’améliore pas les choses). Il en va de même pour le remontage de la scène d’interrogatoire. Servant originellement de grand final, elle se retrouve également dispersée tout le long du film. Déjà gangrenés par le certain amateurisme des effets spéciaux (Berlinger sera d’ailleurs obligé de tourner la scène supplémentaire dans son propre jardin !), ces choix ne font que tirer vers le bas les ambitions du produit.

Sans être un désastre financier (le film rentrera largement dans ses frais à l’international), le film essuie un mépris critique complet et est très loin de récolter les suffrages du public. Peut-être ce dernier attendant un divertissement semblable au premier opus s’est retrouvé dans la peu judicieuse réplique finale (« C’est des putains de conneries !!! »). Aujourd’hui, Blair Witch 2 reste considéré comme une œuvre passablement honteuse et inutile qui mérite de tomber dans le néant. Un constat assez injuste au regard des estimables intentions de Berlinger. En l’état, le studio ne croit pas qu’il serait raisonnable de tenter le diable avec un nouvel opus. Myrick et Sanchez ne seront pas les derniers pour dire que c’est une sage décision, n’ayant guère apprécié l’exploitation qui a été faite de leur ouvrage. Cela ne les empêchera de déclarer fin 2009 qu’ils planchaient sur un éventuel troisième opus. Il faut dire qu’ils doivent regretter aujourd’hui de ne pas avoir surfé sur ce succès initial. En effet, leur carrière n’a guère fait de vague après ce coup de maître. Etant donné l’engouement plus fort que jamais pour un genre qu’ils ont popularisé, il serait bête de laisser passer une nouvelle occasion. Pratiquement deux ans après, le projet ne donne pourtant plus signe de vie. Etant donné la difficulté pour reproduire une recette miracle comme celle du Projet Blair Witch, cela vaut peut-être mieux.


Réalisation : Daniel Myrick et Eduardo Sanchez
Scénario : Daniel Myrick et Eduardo Sanchez
Production : Haxan Films
Bande originale : Tony Cora
Photographie : Neal Fredericks
Origine : USA
Titre original : The Blair Witch Project
Année de production : 1999

Réalisation : Joe Berlinger
Scénario : Joe Berlinger et Dick Beebe
Production : Artisan Entertainment
Bande originale : Carter Burwell
Photographie : Nancy Schreiber
Origine : USA
Titre original : Book Of Shadows : Blair Witch 2
Année de production : 2000

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