La Route D’Eldorado

REALISATION : Don Paul, Eric Bergeron, David Silverman, Will Finn
PRODUCTION : DreamWorks Animation
AVEC : Kevin Kline, Kenneth Branagh, Rosie Perez, Armand Assante, Jim Cummings
SCENARIO : Ted Elliott, Henry Mayo, Terry Rossio
MONTAGE : John Carnochan, Vicki Hiatt, Dan Molina, Lynne Southerland
BANDE ORIGINALE : Hans Zimmer, Elton John
ORIGINE : Etats-Unis
TITRE ORIGINAL : The Road to el Dorado
GENRE : Animation, Aventure, Comédie
DATE DE SORTIE : 25 octobre 2000
DUREE : 1h30
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 1519. Les Espagnols ne rêvent que d’une chose: atteindre l’Eldorado, légendaire contrée aux mille richesses située quelque part en Amérique du Sud. Tulio et Miguel, deux sympathiques fripouilles, décident de tenter l’aventure et traversent l’océan à bord d’une frêle embarcation. Après avoir chaviré, les deux amis atteignent une ile inconnue. Ils découvrent très vite qu’ils ont atteint l’Eldorado. La population locale les prend pour des dieux et les honore comme tels. Mais la fortune et le pouvoir ne vont-ils pas avoir raison de l’amitié qui les lie ?

Bien que La Route D’ElDorado soit juste le troisième long-métrage d’animation de Dreamworks et le second en animation traditionnelle après Le Prince D’Egypte et Fourmiz, il sera le premier maillon qui scellera le destin de la 2D au sein du studio. C’est que la conjecture n’est pas forcément très bonne pour l’animation traditionnelle. Depuis que Toy Story a traumatisé le box-office, tout le monde se tourne vers l’animation 3D car c’est là qu’est l’avenir. C’est là avoir bien mal compris l’un des aspects apparaissant en filigrane dans le film de John Lasseter. Au travers de la relation entre Woody et Buzz peut se voir le conflit entre l’attraction rustique se voyant dépassée par le gadget high-tech. Lasseter concluait logiquement sur la conciliation des deux méritant chacun leur place dans le cœur d’un enfant. Las, dans une industrie régie par la mode et les apparences, la nouveauté signe la mort de l’ancien. Inconsciemment, la peur du changement devient résignation et on ne tente même plus de se défendre. Lorsque Disney fermera sa division 2D sous prétexte de productions non rentables, Lasseter répondra que le problème tenait moins au média qu’à la qualité des histoires. La même logique se retrouve chez Dreamworks.

La Route D’ElDorado sera une énorme déception commerciale et n’arrivera que timidement à récupérer sa mise au niveau mondial. Un même sort attendra Spirit : L’Etalon Des Plaines et Sinbad : La Légende Des Sept Mers. Leurs points communs ? Ce sont tous des films d’aventure aux ambitions monstrueuses (rapport entre l’homme et l’animal sur fond de construction de l’Amérique dans Spirit, swashbuckler mythologique dans Sinbad) mais dont seule une fraction est concrétisée suite à de trop nombreuses erreurs. Ce qui aurait pu être des bijoux du genre ne deviennent au mieux que de sympathiques divertissements ne pouvant ni satisfaire le spectateur lambda (trop mouvementés du bocal pour qu’il accroche) ni l’amateur érudit (trop superficiels pour convaincre le palais). A l’image d’une 3D s’incrustant au forceps dans la 2D, on obtient des spectacles mi-figue mi-raisin ne laissant pas indifférents même si on se montrera résolument dubitatif.

C’est un peu le drame des premiers films Dreamworks et plus largement d’une grande quantité de leurs produits. N’ayant pas de lourd héritage à supporter comme chez Disney, Dreamworks se promettait à un ton plus libre et ne se laissant pas limité par l’image Epinal du dessin animé pour enfants. Argument à double tranchant puisque risquant de perturber les habitudes confortables du spectateur lambda et d’irriter le puriste par ses abcès de cynisme. Cela ne manqua pas d’arriver comme le montreront les résultats étalés ci-dessus. Le fait est que Dreamworks gèrera mal sa politique puisqu’elle tente malgré tout de plaire au plus grand nombre. Le ton sera ainsi donné avec Le Prince D’Egypte, relecture ultra-consensuelle de l’ancien testament. En cherchant à fédérer à peu près tout ce qui peut exister comme tranche d’audience, les auteurs passent plus leurs temps à ménager la chèvre et le chou qu’à trouver les meilleurs moyens de conter leur histoire. S’entraîne une schizophrénie latente qui ne manque pas de s’exprimer avec Fourmiz où la quête existentielle nourrie de contestations socio-politiques aboutit à l’adoubement du système en place (le studio arrivera à faire encore plus navrant avec un Bee Movie se posant carrément comme l’anti-Happy Feet). On sent des films tiraillés au fond d’eux-mêmes et La Route D’ElDorado en est bien un.

Très problématique sur nombre d’aspects, il présente ainsi des prémisses pour le moins excitantes. C’est que l’histoire s’inspire énormément de la nouvelle de Rudyard Kipling L’Homme Qui Voulut Etre Roi dont John Huston tirera une faramineuse adaptation en 1975. Dans celle-ci, deux compagnons d’armes partent pour un pays lointain en vu de faire fortune. Par toute une série de hasards, ils y arrivent et se retrouvent même considérés comme des dieux par la population. Alors que l’un, pragmatique, souhaite maintenir le plan initial et repartir avec la richesse constituée, l’autre se laisse prendre au jeu de sa divinité factice. Cette trame générale se retrouve dans le film d’Eric Bergeron et Don Paul. Certains mécanismes narratifs sont d’ailleurs repris tels quels comme cette simple goutte de sang qui suffira à entraîner la démystification. En soit, on retrouve tout le charme d’une histoire jouant admirablement sur ses quiproquos et intimant une réflexion existentielle passionnante.

La Route D’ElDorado est pourtant loin, très loin de se hisser au niveau du chef-d’œuvre de John Huston. La faute à un script multipliant les approximations avec un zèle exemplaire. Il est forcément difficile de constituer une histoire où le jeu des coïncidences tient une place essentielle. Comment faire passer un rebondissement improbable ? Pourquoi est-ce qu’un heureux hasard sera accepté par le public et un autre non ? Tout est une affaire de présentation bien sûr. La manière d’introduire un élément et de le faire composer avec un autre doit paraître logique au sein de l’univers créé. Or La Route D’ElDorado enchaîne les coups de chance tenant plus du pur deus ex machina inexplicable que de la manipulation des probabilités. L’introduction de l’aventure pose elle-même problème. En jouant aux dés, nos héros vont remporter une carte qui les conduira à la célèbre cité d’or. S’introduit là le concept de la chance… mais au prix de lourdes incohérences. Pourquoi un simple marin prêt à partir pour le nouveau monde sous les ordres de Cortés serait en possession d’une carte aussi précieuse ? Pourquoi parierait-il cette carte pour une poignée de pesos alors que Cortés lui fera payer bien plus cher cette perte ? Bref, le film se ramasse sur la notion de suspension d’incrédulité du spectateur. La construction de la divinité des personnages joue sur des conjonctions bien trop heureuses pour convaincre (la scène du volcan). C’est qu’avec ses nombreuses ficelles narratives à démêler, le film se pose de propres difficultés dans son développement.

C’est là que La Route D’ElDorado se heurte aux limites de Dreamworks. Profitant de sa certaine liberté, le studio part sur des sujets épineux et, effrayé par ce qu’il voit, retourne rapidement chez maman. De toutes les composantes dont disposait La Route D’ElDorado, ce ne sont donc pas les plus passionnantes qui ont le droit d’être mises en avant. Par son histoire, le film inspirait un discours sur la notion du divin, sa représentation et surtout sa perception. Sur ce dernier point, le film présentait ainsi le peuple d’ElDorado sous deux facettes avec un personnage représentatif à sa tête. Il y a le grand prêtre Tzekel-Khan et le chef Tannabok. Chacun traduit ce que représente la croyance en une toute-puissance divine. Pour Tzekel-Khan, les dieux sont une autorité cruelle envers leurs créations et réclamant l’expiation par le sang d’une nation de pêcheurs. Pour Tannabok, ils sont à l’inverse le symbole d’espoir et de vie du peuple. Une contradiction soulevant de trop nombreuses questions théoriques et que le récit prend à cœur de minorer. Dans le making-of, on peut entendre Edward James Olmos, le doubleur de Tannabok, enregistrer une réplique qui n’est finalement pas dans le film et dans laquelle il rappelait à Tzekel-Khan son autorité sur la cité. L’exclusion de cette réplique laisse supposer que plusieurs éléments liés à l’antagonisme des deux personnages furent passés à la trappe. Par là, le film exclut de creuser la divergence d’interprétation sur ce que représente la foi. Par là également, se construit un ouvrage plus inoffensif. Ainsi, lorsqu’au détour d’une réplique, on comprend que Tannabok n’est pas dupe sur les pouvoirs des héros mais qu’il préfère le garder pour lui, ça n’est pas parce qu’il veut laisser au peuple un symbole d’espérance mais juste parce que c’est un bon gars.

Au bout du compte, La Route D’ElDorado creuse avant tout sa mécanique de buddy movie. Dans son commentaire audio, le réalisateur Eric Bergeron confie l’importance de l’acting dans le projet. Et il est vrai que quitte à se fixer une limite, autant en tirer le meilleur parti. Toute la production mettra en œuvre ses efforts pour exploiter la dynamique de ces sidekicks hissés au rang de héros (dixit Katzenberg dans le making-of) et promis à mener une future franchise. Alors que chaque acteur enregistre sa voix séparément dans le processus classique, Kevin Kline et Kenneth Branagh enregistreront côte à côte afin de favoriser les improvisations et de permettre une meilleure interaction entre les personnages. Outre l’organisation de réunions chargées de collecter toutes les vannes potentielles pour le duo (un genre de concours créatif qui existe depuis le temps de Blanche-Neige Et Les Sept Nains), la production se paie les services de David Silverman, showrunner sur Les Simpsons depuis l’origine (il réalisera d’ailleurs l’adaptation cinématographique sept ans plus tard). Le résultat est là : le duo est une formidable réussite. Avec une incroyable efficacité, il multiplie gags et situations absurdes suscitant une sympathie incommensurable. Mais pour l’œil pragmatique, cette énergie comique reste décevante tant elle dévore toute la place qui était prédestinée à l’histoire. Il ne reste plus grand chose à celle-ci. S’en suivent alors diverses manœuvres pour synthétiser (voir expédier) ce qui aurait dû être plus longuement développé. Certains axes narratifs apparaissent désespérément pauvres (quelques plans seront rajoutés tardivement pour rappeler la menace de Cortès), des rouages se reposent tranquillement sur une iconographie propre et claire (une simple gravure introduira le potentiel divin des personnages) et les scènes d’action sont pour le moins expéditives malgré leurs potentiel spectaculaire (Bergeron regrettera d’avoir dû sacrifier plusieurs plans dans l’attaque du jaguar géant).

Sentant le renfermé (les retrouvailles musicales de Zimmer, Rice et John six ans après Le Roi Lion sont des plus embarrassantes) ou au contraire trop osé (la provocante et sensuelle Chel causera quelques commentaires désobligeants lors des projections tests), La Route D’ElDorado est donc clairement une aventure frustrante. Du coup, l’idée de Dreamworks de construire une franchise sur ces personnages est jetée aux orties. C’est finalement Shrek l’année suivante qui inaugurera leur première grande franchise. Toutefois, La Route D’ElDorado entraînera indirectement une autre franchise. Trois ans plus tard, Ted Elliot et Terry Rossio participent à l’écriture d’une adaptation cinématographique d’une attraction. Le projet donne un film d’aventure exotique fait de chasse au trésor mythologique et mené par un sidekick porté au rang de héros. Il s’agit bien sûr de Pirates Des Caraïbes. Comme quoi rien ne se perd, tout se transforme… même si on préfère en oublier l’origine.

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