La Belle Et Le Clochard

La Belle Et Le Clochard fait partie de la deuxième grande période du studio Disney. Si on gardera tous en mémoire le premier âge d’or allant de Blanche Neige Et Les Sept Nains en 1937 à Bambi en 1942, ce second cycle qui s’étendra sur toute les années 50 n’en manque pas moins d’intérêt. Certes il pourrait techniquement difficilement rivaliser avec les premiers long-métrages du studio, œuvres majeures où le grand Walt y exprime toutes ses ambitions sur le processus d’animation. Des recherches de visions irréalisables hors de ce domaine avec Fantasia au perfectionnisme cinématographique de Dumbo (trop largement limité à la séquence daliesque des éléphants roses) en passant par l’exploration d’une nature si proche et si inaccessible avec Bambi, Disney marquera une série de grands coups. Un élan qui sera coupé par un contexte historique peu favorable. Ses coûteuses productions peinent à rentrer dans leurs frais faute de pouvoir bénéficier d’une pleine audience mondiale. De plus, l’entrée en guerre des Etats-Unis oblige le studio à sacrifier une part de ses ressources pour l’effort de guerre et à produire des œuvres de propagande. En conséquence, le studio abandonne la production de long-métrages et n’offre plus que des compilations limitées de courts-métrages.

A la fin du conflit, Disney ne perd pas de temps pour relancer la machinerie. Bien sûr, une telle mise en veille de plusieurs années a des répercussions. Premier film de cette nouvelle ère, Cendrillon en est la preuve par une tentative de croiser la féerie d’une histoire de princesse à la Blanche-Neige et les mécanismes humoristiques de Pinocchio avec son goût prononcé des sidekicks. En ce sens, les années 50 sont une décennie charnière coincée entre l’exceptionnelle norme de qualité de la décennie précédente et la direction vers le divertissement vain qui prendra effet pendant fort longtemps. La rupture définitive se fera avec La Belle Au Bois Dormant, probablement le chef d’œuvre du studio. Ouvrage monumental transcendant ses archétypes par des recherches graphiques et des expérimentations inégalées, il sera également un gouffre financier conduisant presque le studio à la banqueroute. Il devient désormais primordial de faire des économies, ce qui influera sur les ambitions des futurs projets. Le résultat de cette politique se dévoile dès le long-métrage suivant, Les 101 Dalmatiens, qui montre une baisse drastique de la qualité des dessins. En ce sens, il est amusant de comparer Les 101 Dalmatiens avec La Belle Et Le Clochard. Les deux films sont des histoires de chiens qui essaient de véhiculer une portée sociale. Toutefois, le premier se rattache sans problème à la période Wolfgang Reitherman (du nom du réalisateur de la plupart des dessins animés de cette époque) où la maigreur des graphismes n’a d’égale que la futilité des histoires. Le second, lui, reste toujours empreint de la magie de l’âge d’or où la question des coûts n’était pas une préoccupation essentielle.

L’une des qualités des derniers blu-rays édités est d’offrir des reproductions des réunions de travail entre Walt Disney et ses collaborateurs. Dans celles présentes sur La Belle Et Le Clochard, on peut entendre Disney évoquer la nécessité de contrôler les coûts de production. Une nécessité qu’il ne semble pas toutefois considérer comme une barrière à la réalisation de ses idées. Après tout, il s’offre ici le luxe de produire le film dans le tout nouveau format cinémascope. Une utilisation pourtant onéreuse (le budget inflationniste de La Belle Au Bois Dormant provient notamment de là) puisqu’obligeant à travailler sur un large format. Disney ne rechigne pourtant pas à mettre la main à la poche, laissant parler une passion pour ces nouvelles techniques permettant de repousser l’art de conter une histoire. Bien que le film fût également pensé dans un traditionnel format 4/3 afin de satisfaire tous les exploitants de l’époque (il aurait été intéressant de proposer également sur le blu-ray le film dans ce format puisque le recadrage entraînera plusieurs retouches sur la mise en scène et l’animation), le cinémascope donne une certaine aura et ampleur sublime à un récit s’éloignant pourtant quelque peu du carcan traditionnel de Disney.

La plupart des personnalités interviewées pour le making of louent un film nostalgique et un retour vers un pas si lointain passé enchanteur. Or La Belle Et Le Clochard montre plusieurs évolutions dans la formule Disneyenne qui nuancent cette impression. La production du film est clairement marquée par le concept de retour aux sources. Un retour aux sources pour Walt lui-même qui décide de situer l’action dans une reproduction de la ville de Maryland où il passera son enfance. Un retour également en arrière pour l’histoire dont les prémisses ont été posés dès la fin des années 30 avant de devoir être mis à l’écart pour les raisons évoquées plus haut. En raison de son contexte post-seconde guerre mondiale, on peut croire à une volonté de divertissement douceâtre sur une époque révolue. Pourtant, par rapport à ce que raconte l’histoire, le spectacle n’est pas si innocent que ça. Comme dit ci-dessus, le film prend de manière étonnante plusieurs oripeaux sociaux semblant sortir d’un mélodrame de Douglas Sirk. On pourrait bien sûr tirer des réflexions sociales d’autres Disney (citons en exemple les tristement célèbres discours sur l’antiféminisme de Blanche Neige) mais celles-ci tiennent plus sur de l’interprétation que sur des constations.

Chez Disney, le social n’a pas lieu d’être car l’animation nous emmène par nature ailleurs, dans un lieu échappant complètement à la réalité du monde. Cela explique l’incroyable pérennité de son œuvre et les quelques petites affaires embarrassantes qu’on tente de cacher sous le tapis (La Mélodie Du Sud que le studio ne se décide toujours pas à sortir en DVD). Dans La Belle Et Le Clochard, il peut paraître difficile de passer à côté de cet aspect. Le film prend cadre dans un environnement précis et définissable pour quiconque (en l’occurrence une petite ville traditionnel du début du XXème siècle). On est loin des royaumes fort fort lointains où se bécotent princes et princesses. De même, la représentation des hommes est ici bien plus prégnante que dans les autres films mettant en avant les animaux. Bien que dévoilés à travers les yeux de ces derniers, les hommes ne sont plus hors-champ comme dans Bambi ou des figures expressionnistes comme dans Dumbo. Ils peuvent tout autant apparaître fragmentairement que dans leurs entiers selon les circonstances. Une manière d’inscrire l’histoire dans une certaine forme de réalité.

L’histoire, parlons-en. Comme le titre l’indique, le film nous conte la rencontre entre deux classes sociales. D’un côté, nous avons la belle, dit Lady en version originale, une chienne des quartiers chics qui prend soin de ses maîtres. De l’autre, il y a le clochard vagabond qui bourlingue de foyers en foyers selon son humeur. Un chien libre comme il se définit. Après avoir fuit la fourrière, il se retrouve à errer dans les beaux quartiers qu’il contemple avec un certain dédain. Tout cela n’est à ses yeux que la représentation d’une vie enchaînée où aucune passion n’est assouvie. Un environnement propret qui flirte avec la prison dorée. Après tout comme il le note, même les arbres sont mis en cage ! C’est là qu’il rencontre Lady. Bien sûr, leur conception de la vie est radicalement différente. L’une des scènes clé se situe au deux tiers du film. Les deux personnages sont en haut d’une colline et le clochard demande à Lady de dire ce qu’elle voit. Elle décrit la beauté de la ville alors que le clochard lui dira voir l’immensité de l’horizon, un monde d’aventures et d’émotions. Chacun se montre à la fois attiré et révulsé par ce que l’autre représente. L’attirance de Lady se constituera particulièrement sur toute une série de quiproquos qui vont radicalement rabaisser sa position au sein de la « digne » société. Traitée comme « ce chien » par ses maîtres à l’annonce du bébé, accusée d’avoir détruit une partie de la maison, humiliée après être passée à la fourrière, Lady est isolée et rabaissée plus bas que terre. Même ses voisins, deux vieux chiens gentils mais aux idées un peu étriquées (Jock fera fuir clochard et ses concepts radicaux), ne lui offriront qu’un réconfort poli. Sa relation avec le clochard est elle-même perçue comme une dégradation de sa condition.

Bref, Disney jette peut-être un œil sur le passé mais il démontre aussi à quel point celui-ci voyait anticonformisme et esprit de liberté comme des vertus peu enviables. Bien sûr, se pose alors le problème de la fin. Après avoir prouvé sa valeur en sauvant le bébé, le clochard intègre le foyer aux côtés de Lady. Le rebelle est rentré dans le rang et devient père de famille respectable. Dans les réunions de travaux précédemment citées, Disney et ses collaborateurs reconnaissent leurs inquiétudes sur la fin choisie et la manière dont elle sera interprétée. Pour autant, ils nient prêcher une parabole conversationniste avançant que le clochard montre une certaine réticence envers son collier et qu’en cas de suite, le clochard devrait obligatoirement quitter le foyer. Plus encore que ces arguments, les derniers instants du film remettent en cause toute volonté de donner des leçons. Alors qu’on lui a rabattu le caquet tout le long du film, César va enfin pouvoir délivrer à la nouvelle génération ce que disait son vénérable grand-père… sauf qu’il a oublié ce qu’il disait. Autrement dit, le film se conclut sans aucune morale. Il n’y a pas d’idéaux à formuler, Disney offrant au bout du compte une fenêtre sur une époque envers laquelle chacun est juge.

En ce sens, on notera un travail graphique peut-être moins expérimental que sur d’autres long-métrages du studio. Dans sa version cinémascope, la mise en scène revendique un certain académisme en laissant les personnages évoluer dans ses somptueux cadrages. Une animation d’une extrême rigueur soit dit en passant. Contrairement à Bambi et ses animaux de la forêt, le film met en avant des créatures que nous côtoyons tous les jours et en conséquence dont nous cernons mieux les attitudes. Un travail brillamment accompli assurant cette impression d’assister à une réalité transcendée par la magie du processus d’animation. Toutefois, le film exploite également certains aspects propres à l’animation même si plus discrets. En l’occurrence, les passages les plus ambitieux visuellement se jouent principalement sur des effets de transition. Un exemple époustouflant est la scène où le clochard explique à Lady ce que signifiera pour elle la naissance du bébé. Sans aucune rupture dans l’animation du personnage, on la voit évoluer dans différents environnements se fondant les uns sur les autres. Une autre splendide démonstration est la conclusion de la célèbre séquence sur la chanson Bella Note. Nous sommes dans un parc illuminé par la lune où les amoureux se rassemblent. L’image s’assombrit laissant augurer un classique fondu au noir. Mais il s’avère que le ciel reste éclairé. Lorsque la colorimétrie change pour passer de la lumière de la lune à celle du soleil, le décor réapparaît mais a changé. En un seul plan, nous venons d’assister à une transition temporelle. Serait-ce une manière de rappeler que les questionnements d’hier reste ceux d’aujourd’hui ?

En raison de la période où il a été produit et de ce cachet particulier que peu de longs-métrages suivant arriveront à émuler (Les 101 Dalmatiens et Les Aristochats sont de tristes copies en comparaison), La Belle Et Le Clochard est vraiment une œuvre à part, à la fois familière et étonnante. Une marque de génie en quelque sorte.


Réalisation : Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske
Scénario : Erdman Penner, Joe Rinaldi, Ralph Wright et Don DaGradi
Production : Walt Disney Productions
Bande originale : Oliver Wallace
Origine : USA
Titre original : Lady And The Tramp
Année de prodcution : 1955

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