Innocence

REALISATION : Lucile Hadzihalilovic
PRODUCTION : Ex Nihilo, Les Ateliers de Baere, Blue Light, Mars Distribution
AVEC : Zoé Auclair, Bérangère Haubruge, Lea Bridarolli, Alisson Lalieux, Marion Cotillard, Hélène de Fougerolles, Corinne Marchand, Sonia Petrovna
SCENARIO : Lucile Hadzihalilovic
PHOTOGRAPHIE : Benoît Debie
MONTAGE : Adam Finch
BANDE ORIGINALE : Leos Janacek
ORIGINE : France
GENRE : Drame, Fantastique
DATE DE SORTIE : 12 janvier 2005
DUREE : 1h55
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Quelque part, dans une forêt, une école. Là, isolées du monde, de très jeunes filles apprennent la danse et les sciences naturelles…

L’eau est dans un ruisseau. Le ruisseau est dans une forêt. Dans cette forêt, il y a des arbres. Entre ces arbres, il y a une grille. Sous cette grille, il y a des souterrains. Dans ces souterrains, il y a une porte avec un numéro dessus. Derrière cette porte, il y a une pièce. Dans cette pièce, il y a un escalier. En haut de l’escalier, il y a une autre pièce. Dans cette autre pièce, il y a un cercueil. Dans ce cercueil, il y a une petite fille… Un peu de poésie n’est jamais de trop pour décrire des images et des sensations. D’autant qu’une telle suite de courtes phrases, traduisant une sorte de progression dans un univers précis (à l’image du célèbre Dans Paris de Paul Eluard), permet de résumer de façon assez amusante le séquençage des premiers plans d’Innocence. En outre, le film en question est, à sa manière, un jeu d’enfant. Très simple en soi si l’on fait preuve de candeur dans le regard que l’on pose dessus, mais extrêmement tordu dès que l’on essaie d’appréhender ce qui se cache derrière le rideau rouge. Difficile d’analyser le premier long-métrage de Lucile Hadzihalilovic – La bouche de Jean-Pierre était un moyen-métrage – autrement qu’en extrapolant sur ce que l’on pense avoir interprété comme signes ou comme sensations. Pour autant, à force de voir cette réalisatrice aussi rare que précieuse fouiller ici les recoins les plus insaisissables de l’ésotérisme, on en arrive peu à peu à lâcher prise, histoire de laisser tous nos outils de perception prendre le relais. Il sera impossible de revenir intact d’un tel voyage.

LA CHENILLE

Une très courte présentation du film par Lucile Hadzihalilovic elle-même (visible sur le DVD édité par Wild Side) donne déjà les clefs nécessaires pour ouvrir les premières portes. A la base d’Innocence, il y a donc une nouvelle du dramaturge allemand Frank Wedekind, intitulée Mine-Hana, ou l’éducation corporelle des jeunes filles, dans laquelle la réalisatrice avouait avoir retrouvé des sensations très proches de sa propre enfance. Ce qu’il est important de relever concerne l’époque où la nouvelle a été rédigée, à savoir le début du 20ème siècle. Une période où naissaient déjà un grand nombre d’utopies sur l’éducation, et où de multiples courants artistiques – tels que la danse ou la musique – étaient mis à profit pour expérimenter de nouveaux processus éducatifs. Bien évidemment, qui dit « utopie » implique des conséquences très variées – bonnes ou mauvaises – lorsque celle-ci arrive à se concrétiser. D’où le choix d’un film situé à des années-lumière d’une peinture doloriste de l’éducation, et qui choisit au contraire de s’imprégner d’un cadre a priori idyllique pour mieux laisser l’angoisse et le trouble s’y installer par petites touches imperceptibles. En cela, s’il est encore une fois question de l’enfance, et a fortiori de jeunes filles surchargées d’appréhensions multiples, Innocence s’avère infiniment moins pragmatique que ne l’était La bouche de Jean-Pierre. Amarré au pont du réalisme tout en répondant à l’appel irrésistible de l’onirisme, le bateau dirigé par sa réalisatrice se mouille dans un entre-deux quasi évanescent où le mouvement des vagues importe mille fois plus que la destination.

Comme dans tout voyage sans boussole ni fiche de renseignements, c’est clairement l’angoisse qui est privilégiée lorsque l’inconnu s’ouvre à nous. On la ressent dès cet inquiétant générique de début, où les noms des acteurs et de l’équipe technique tremblent bizarrement, avec un son relativement sourd évoluant petit à petit vers un bruit d’eau agitée (première image du film). Le temps d’une suite d’images juxtaposées (celles que l’on décrivait plus haut), le point de départ de l’intrigue est posé par la présence énigmatique d’un cercueil, entouré par une poignée de petites filles en jupes. Un tourne-disque crache une musique classique jouée au violon qui accentue l’inquiétude. On ouvre le cercueil. A l’intérieur, non pas un cadavre, mais une petite fille de six ans, bien vivante, nommée Iris (Zoé Auclair). Les autres filles, dont Alice (Lea Bridarolli) et Bianca (Bérangère Haubruge), lui donnent des vêtements identiques à ceux qu’elles portent, la coiffent avec des nattes sur lesquelles est enroulé un ruban de couleur rouge, et l’emmènent prendre un bain collectif dans un lac – une sorte de baptême pour Iris ?

Le décor est instantanément posé : un pensionnat de jeunes filles, situé au beau milieu d’une gigantesque forêt et visiblement coupé du monde extérieur, sous lequel courent des souterrains et une voie ferrée. Les petites filles ont chacune les mêmes vêtements, la couleur de leur ruban relie leur degré de responsabilité et d’expérience à l’évolution du spectre coloré d’un arc-en-ciel (une nouvelle couleur pour chaque année : rouge pour les nouvelles arrivantes, violet pour celles qui vont bientôt quitter le pensionnat), les chemins forestiers sont balisés par des lampes. Et surtout, hormis un médecin qui l’on apercevra de dos en train de faire une piqûre à une servante, les hommes sont absents : on ne recense que deux institutrices (jouées par Marion Cotillard et Hélène de Fougerolles), une cuisinière, une directrice, ainsi que quelques vieilles femmes assez étranges. Quant aux matières scolaires enseignées en ces lieux, elles se limitent à la danse et aux sciences naturelles. A partir de là, la narration va faire se juxtaposer – et s’entrecroiser – les points de vue respectifs de trois jeunes filles vis-à-vis de cet environnement : on passera de la découverte du pensionnat par Iris (ruban rouge) à la délicate appréhension de l’adolescence par Bianca (ruban violet), avec le regard d’Alice (ruban bleu) en guise de trait d’union entre les deux autres filles.

LA CHRYSALIDE

Dès le début, un climat d’inquiétante étrangeté – comme le disait Sigmund Freud – prend vie : portes entrouvertes, souterrains lugubres, eau qui coule, cercueil dans lequel on « renaît ». Tout ce que l’on voit est beau, doux, assez incompréhensible. Et du coup, le fait de ne pas saisir la logique fait naître le doute. On entre dans un monde intime, secret, avec des règles que l’on peine à assimiler, doublées d’une absence totale de point de vue moral ou intellectuel. En outre, on ne mettra pas longtemps à relever dans le film un rendu à la fois mental et abstrait de cet univers, et ce en raison des variations colorimétriques (on notera que la couleur des rubans ressort toujours très fortement de l’image), d’un extraordinaire rapport à l’espace (la présence d’espaces vides rend le film paradoxalement étouffant, pour ne pas dire claustrophobe) et d’un format Scope qui accroît encore le caractère discrètement oppressant de l’univers. Le décor, pourtant idyllique lorsque le cadre met à profit la lumière du soleil pour sublimer les éléments (surtout la flore), se retrouve chargé d’étrangeté : une lumière tamisée dans les couloirs, des bruits bizarres en provenance du sous-sol, une araignée sur le plafond, un escargot qui rentre dans un trou terreux en pleine nuit, un serpent qui sort de sa mue, un daim qui se nourrit d’un cadavre d’animal entouré de mouches, une mélodie répétée en boucle sous l’effet d’un tourne-disque défectueux, un cercueil publiquement brûlé sur un bûcher, etc…

Au milieu de tout ça, c’est peu dire que les questions se bousculent. Pourquoi le pensionnat est-il entouré par un mur gigantesque ? Qu’y a-t-il au-delà de ce mur ? Qu’arrivera-t-il à Alice une fois qu’elle aura réussi à le franchir ? Qu’est-il réellement arrivé à cette petite fille qui tentait de s’enfuir par le lac en utilisant une barque ? Qu’adviendra-t-il de celle qui gagnera le droit de quitter le pensionnat en avance après avoir gagné le concours de danse ? Pourquoi l’une des institutrices se met-elle soudain à pleurer pendant un dîner collectif du Nouvel An ? Où va Bianca lorsqu’elle marche la nuit dans la forêt ? A quoi sont réellement préparées ces petites filles, et par qui ? Qui vient les voir sur cette étrange scène de théâtre, et pourquoi ? Ici, une question posée est toujours suivie par une réponse qui incite à rester silencieux, de même qu’un « Pourquoi ? » n’aura comme seule et unique rétroaction qu’un « Parce que ». Tout découle du fait que le film propose moins des interprétations qu’un dialogue diffus entre le spectateur et des images dépourvues de la moindre connotation – d’où son titre.

Lorsqu’elle réalisait La bouche de Jean-Pierre, Lucile Hadzihalilovic sondait avant tout le traumatisme intérieur d’une petite fille dans un monde adulte aussi gerbant que désespéré. Dans Innocence, le trouble vient moins du monde en soi – qui n’est d’ailleurs pas tout à fait réaliste – mais davantage de la découverte de ce monde, entre ce qui est visible, ce qui est chuchoté et ce qui est invisible. Un monde mystérieux qui (im)pose des règles très simples, qui lance des menaces sans pour autant les concrétiser, qui assimile l’éducation à une route claire qui ne laisse la place à aucune déviation (à l’image de ces longues allées forestières, délimitées par les lumières des lampes). Un monde où l’éducation pousse l’individu à s’épanouir autant qu’à étouffer, quitte à ce que le désir de prendre les chemins de travers soit parfois plus fort que le reste. Cette attraction/fascination pour le « côté obscur » de cet univers est la conséquence d’un constat précis : comment appréhender l’inconnu autrement qu’en envisageant le pire ? S’inventer un sens dans cette intrigue mystérieuse est ici de l’ordre de l’évidence puisque les petites filles, confrontées à quelque chose qui leur échappent, ont souvent l’air d’inventer elles-mêmes le monde qui les entourent. Quant à l’innocence du titre, il s’agit autant de celle qui habite ces jeunes filles – et qui les quittera un jour ou l’autre – que de celle qui conditionne notre propre regard.

Ici, l’absence de réalisme psychologique invite le spectateur à laisser de côté les éventuelles surinterprétations qui pourraient en découler. Alors, certes, l’éducation corporelle et théorique que l’on soumet à ces jeunes filles, associée aux mesures selon lesquelles elles sont jugées lors de leurs prestations de danse (la nuque, la taille, les dents, etc…), est à deux doigts d’en faire les sujets d’un protocole eugéniste, peut-être dans le but de les destiner à la procréation. De même que le subjectif d’un homme, caché dans l’obscurité, le regard penché sur une jeune danseuse à qui il lance une rose en criant « Tu es la plus belle ! », a quelque chose d’ambigu. Sauf que rien de tout cela n’est validé ni même intentionné par la mise en scène. Ce sont avant tout des intuitions, lesquels résultent de la mythification de la moindre entité dans le cadre. Innocence est de ces films où le signifiant finit écrasé sous le poids du signifié, où le contenu allégorique s’avère si instable qu’il en arrive à gommer toute lecture morale ou psychanalytique. Encore faut-il réussir à assimiler la logique de ce syncrétisme irréel – où le point de vue de la Nature se superpose à celui des enfants – pour que le regard ne soit pas perverti, ce qui n’aura pas été le cas de tout le monde au moment de la sortie du film en janvier 2005. Sans doute que la paranoïa contemporaine découlant du regard porté sur les enfants est à l’origine de ce violent rejet critique dont Innocence fut victime. A ce titre, on peine encore à oublier ces édifiantes accusations de « film pédophile » par Ciné Live (le journaliste avait-il eu une érection coupable devant le film pour sortir une telle énormité ?) ou de « fabrique des salopes » par Les Cahiers du Cinéma (clairement pas les mieux adaptés pour juger une œuvre qui échappe aux diktats du réalisme !).

LE PAPILLON

Le choix d’une structure de conte de fées – genre symbolique par excellence – apparait ici comme le moyen le plus évident de structurer une histoire très simple sur le passage de l’enfance à l’adolescence. Ne pas oublier que le conte de fées, au-delà de sa dimension féérique et/ou cauchemardesque, a toujours été le vecteur de récits plus psychanalytiques qu’autre chose, où la sexualité – en général le sujet caché qui y revient le plus souvent – est vécu comme quelque chose de sourd, de puissant et, en fin de compte, d’extrêmement angoissant. A partir de là, le point névralgique du film n’a plus rien de mystérieux : tout comme le mythique Suspiria de Dario Argento, Innocence est avant tout le récit d’une métamorphose. Dans cette forêt à la fois réaliste et magique, où les ponts, les ruisseaux, les maisons et les lumières renvoient à tout un pan de l’imaginaire baroque, s’active tout en subtilité un épanouissement physique et sensitif des jeunes filles. Le plus beau plan du film les montrera en train de faire de la balançoire entre des arbres gigantesques et de pratiquer la gymnastique rythmique sur fond d’une mélodie que l’on croirait extraite d’une boite à musique (c’est le superbe Return to Misty Mountain de Richard Cooke).

Concernant leur apprentissage des sciences naturelles, une métaphore revient très souvent : celle de la chenille qui devient progressivement un papillon, destiné à prendre son envol et à rechercher un partenaire pour assurer sa descendance. A partir du moment où Iris s’est habituée au pensionnat et Alice s’est évaporée du récit, l’intrigue se focalise donc logiquement sur Bianca, dont l’enseignement sera dès lors davantage axé sur la danse, donc sur le corporel. Celle-ci va alors découvrir sa sexualité tout en appréhendant difficilement le moment où elle quittera ce pensionnat. Lorsque ce moment décisif arrivera, elle s’interrogera : « Qu’est-ce qui va nous arriver ? ». La réponse de son ancienne institutrice sera aussi évasive que brutale : « Ce qui est sûr, c’est que tu vas nous oublier très vite ». Ce train vers l’inconnu sera alors un adieu à l’enfance, un au revoir douloureux à cette innocence si précieuse. Que le film soit resté mystérieux sur l’envers du décor ne l’aura pas empêché d’être limpide sur son fond symbolique, lequel nage avant tout dans le monde fantasmatique de l’enfance. C’est une séquence de l’évolution qu’il aura métaphorisé jusqu’au bout. Ici, on renaît dans un cercueil, on y découvre sa nouvelle peau et celle des autres, on se confronte à un système éducatif qui impose une certaine forme de manipulation (« L’obéissance est le seul chemin qui mène au bonheur »), on voit les rivalités qui s’installent, on sent son innocence originelle s’effilocher, on suit la transformation de son propre corps, on contemple la tragédie de (ne pas) grandir, on repense à la Nature comme un éden perdu et aliénant, et on garde toujours en tête que la mort rode à chaque recoin du monde.

Rythmé comme un songe fantasmatique qui passe sans faire de bruit, Innocence fait également bouillir la marmite à réminiscences cinéphiles. Le lien avec Virgin suicides de Sofia Coppola est évidemment justifié dans le sens où il évoque lui aussi les sensations résultant d’une période précise de l’enfance, mais le film de Lucile Hadzihalilovic s’en écarte en bannissant l’omniprésence du regard masculin. En fait, de par son ambiance évasive et onirique, c’est surtout au célèbre Pique-nique à Hanging Rock de Peter Weir, récit de la disparition de jeunes filles par la coupure du lien avec leur environnement éducatif, que le film se connecte. On y retrouve la même suspension du temps, le même désir de ne pas répondre à une énigme, la même concentration sur des visages traduisant des sentiments contradictoires, et surtout un décor naturel symbolisé en territoire de tous les possibles. Et si le pensionnat d’Innocence était justement le monde parallèle dans lequel les « anges de Boticelli » du chef-d’œuvre de Weir avaient fini par atterrir ? Là encore, une nouvelle intuition que le mystère du film entretient. Et chez Lucile Hadzihalilovic, le mystère n’est pas une impasse. Au contraire : il permet à chacun d’évoluer. Il encourage autant à la métamorphose qu’à une relecture inédite du cosmos, en les épaulant par des non-dits à chuchoter et des sensations à apprivoiser. De l’innocence à Evolution, il y a un « passage ». A chacun de l’emprunter, entre joie diffuse et angoisse impalpable.

1 Comment

  • jérôme Says

    Alors j’ai enfin vu le film et c’est anecdotique (peut-être) mais le film ne s’ouvre pas sur le plan des remous de l’eau… Au tout début du générique il y a un plan du cercueil d’Iris vraisemblablement posé dans un wagon car éclairé par la lumière mouvante de l’extérieur et rythmé par le bruit des boggies (bruit qui se fond bientôt dans le bouillonnement de l’eau). Clairement j’y vois là l’étape inaugurale du « voyage »…

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