Happy Feet / Happy Feet 2

Vendredi 8 Décembre 2006, 13H47. Un jeune cinéphile de vingt ans parcourt dans la neige les cinq cent mètres séparant l’université du cinéma où il tient sa séance hebdomadaire. Cette semaine, le film en question est Happy Feet, un long-métrage d’animation réalisé par George Miller. Vu que c’est le papa de Mad Max et de Babe, ça doit être pas mal même si la bande annonce n’a pas grand chose d’extraordinaire. Arrivé au cinéma, il paie sa place et s’installe dans la salle. Il n’y a jamais grand monde le vendredi après-midi et il n’est donc pas surpris de se retrouver dans une salle entièrement vide à cet horaire peu plébiscité par les parents et leurs marmailles. Les lumières s’éteignent et le film va se dérouler juste pour ses yeux. Rapidement, il se passe un truc bizarre. Notre cinéphile si réservé d’ordinaire semble perdre tout contrôle face aux images qui défilent. Les rires sont puissants, les exclamations lâchées dépassent l’entendement. Pire, la bienséance avec laquelle il absorbe respectueusement les films est brisée. Il s’arrache du fauteuil, agite les bras dans tous les sens, sautille sur place, lâche des onomatopées évoquant vaguement des chansons et bouge dans ce que certains pourraient qualifier de danse. Si l’ouvreuse ou n’importe qui était rentré dans la salle durant la projection, il aurait probablement appelé la sécurité pour expulser ce fou furieux. Lorsqu’il sort de la salle, il ne sait pas trop ce qui s’est passé si ce n’est que c’était probablement l’une des plus incroyables expériences en salle de sa vie.

Dimanche 4 Décembre 2011, 10H52. Notre fringuant jeune homme un peu plus âgé se rend à la projection en avant-première d’Happy Feet 2. Cinq ans plus tôt, il se montrait un brin septique face à l’idée d’une suite. Toutefois, ça n’est pas la qualité du film qui le préoccupe le plus alors. La bande annonce n’est pas bien fameuse mais c’était déjà le cas du premier épisode et il a compris qu’il pouvait avoir une confiance aveugle en Miller. Non, ce qui l’ennuie, c’est qu’il ne sera pas dans une salle vide cette fois. Non, il va devoir assister au film entouré d’une foule d’enfants et d’adultes. Reproduire le même délire que devant le premier film est impensable. C’est dans un mélange d’excitation et d’appréhension que le film commence. Si notre jeune homme un peu plus mature arrivera à se tenir convenablement, ça ne l’empêchera de pousser des sons bien plus forts que tous ceux des mioches réunis et de changer constamment de position sur son fauteuil face à ce miracle réinventé.

Vous aurez probablement compris que le cinéphile en question n’est nul autre que l’auteur de ces lignes. Bien sûr, la question est simple : comment un homme relativement convenable et équilibré (quoi, vous en doutez ?) a pu s’immerger dans le film et le vivre jusqu’à un point où tous ces débordements semblaient justifiés ? Cela apparaît d’autant plus inexplicable vu que ce ne sont que des bêtes comédies musicales avec des manchots ? Et bien justement parce que les Happy Feet sont bien plus que de bêtes comédies musicales avec des manchots. Etant donné la reconnaissance très relative attribuée au film (combien de journaux spécialisés le citeront parmi les plus grands films de la décennie ?), une petite mise au point s’avére nécessaire. Il convient de préciser que l’analyse qui suit dévoile de nombreux éléments des films. Afin de ne pas gâcher l’incommensurable plaisir de découverte, nous vous invitons à interrompre votre lecture pour aller les voir. En fait, ça n’est pas un conseil mais un ordre !

ONCE THERE WAS A WAY TO GET BACK HOMEWARD

C’est sur ces paroles issues de la chanson Golden Slumbers des Beatles que s’ouvre le premier Happy Feet. Dans un français vulgaire, on pourrait le traduire par « il y avait une fois une façon de revenir à la maison ». Une première phrase étrange d’autant plus que les images l’accompagnant semblent complètement hors sujet par rapport à ce que l’on sait du sujet. Le film est censé se dérouler sur la banquise. Or, on démarre dans l’espace intersidéral avec des visions de l’univers. Par toute une série de fondus imperceptibles, on s’approche finalement du lieu de l’action. Quelle est l’utilité d’un tel processus évoquant le plan d’ouverture de Contact (que devait d’ailleurs réaliser George Miller avant que Jodie Foster le mette à la porte) ? Deux points semblent justifier un tel choix. Le premier tient simplement à situer l’action et les personnages au sein d’un grand tout. Ce positionnement introduit le principe de quête existentielle sur lequel nous allons revenir plus loin. L’autre point tiendrait à ce fameux homeward des paroles. Quelle est cette maison dans laquelle on pouvait revenir jadis ? De par la pureté et l’absolue sérénité de ces visions galactiques liées entre elles par des effets invisibles, la réponse pourrait juste être la nature.

Avant de créer sa propre structure Dr. D Studios pour le second épisode, George Miller confiera ironiquement l’animation du premier épisode à un studio d’effets spéciaux nommé Animal Logic (avec qui il avait notamment travaillé sur Babe, Un Cochon Dans La Ville). Le moins que l’on puisse dire est justement qu’Happy Feet intègre parfaitement cette logique animale. Quelques mois après Happy Feet sortira sur les écrans Les Rois De La Glisse. À part qu’ils mettent tous deux en scène des pingouins, les deux long-métrages n’ont aucun rapport. Prenant la forme d’un faux reportage télé, Les Rois De La Glisse suit une logique à la Dreamworks où l’humour naît du contraste à voir des animaux accomplir des choses qu’ils ne sont pas censés faire. A l’inverse, Happy Feet montre un soin méticuleux et même documentaire dans la retranscription de la morphologie et des coutumes de ses animaux. Les manchots chantent pour séduire la femelle, le mâle couve l’œuf pendant que la femelle va pêcher, la construction du nid est primordiale pour attirer la femelle… Ce soin s’étend bien sûr à toutes les autres espèces (les combats d’éléphant de mer pour la possession d’un territoire, le comportement de la communauté krill). Happy Feet n’hésite ainsi pas à évoquer frontalement sexualité (qui percutera sur un gag où deux personnages enchaînent quatre positions du kama-sutra en moins de dix secondes ?) et tristes réalités de la vie (le discours d’un aigle exposant à un bébé manchot les principes de la chaîne alimentaire).

Bien sûr, cette retranscription de la nature passe par le prisme surréaliste du cinéma. Lorsque les manchots chantent, c’est donc pour lâcher quelques remix de tubes. Cela tend à parler de la représentation de l’homme au sein des films. Si les Happy Feet mélangent animation traditionnelle, motion capture et cinéma virtuel, l’homme, lui, est montré uniquement par le biais d’images live. Beaucoup qualifieront ce choix comme « laid ». C’est précisément là qu’est son intérêt. L’effet pour représenter l’homme ne s’accommode pas avec le reste des techniques utilisées afin de représenter la nature. En l’occurrence, Miller induit que l’homme ne peut s’intégrer dans la nature. D’ailleurs, le regard des animaux sur eux marque clairement leur caractère d’étranger. Les animaux les qualifient ainsi d’aliens. L’homme est donc considéré comme un extraterrestre vis-à-vis de la nature. Le « Once There Was A Way To Get Back Homeward » prend son sens alors. Qu’il le veuille ou non, l’homme n’a plus la pureté de la nature et Miller le marque en lui refusant de bénéficier du pouvoir d’abstraction de l’animation.

Dans le premier opus, le héros Mumble arrive à faire passer son message aux hommes et à leur faire comprendre l’influence néfaste qu’ils ont sur l’écosystème avec leurs pêches intensives. La solution apportée sera d’interdire la pêche dans le secteur, autrement dit de se retirer définitivement de cette nature désormais inaccessible. Le propos se poursuit dans le deuxième épisode mais dans une forme presque opposée. Alors que la communauté des manchots est prisonnière par des murs de glaces, les quelques survivants croient voir une solution avec un bateau de Greenpeace passant dans le coin. Attirant l’attention des humains, ils les conduisent sur les lieux. Les hommes commencent à construire une issue de fortune en sculptant un chemin dans la paroi. C’est alors que le ciel s’obscurcit. Une tempête de neige commence, obligeant l’équipe à retourner sur le bateau. Lorsque le calme revient, on constate que la tempête à gelé l’océan sur des kilomètres et que les hommes ne pourront pas revenir. D’une certaine manière, c’est la toute puissance de la nature qui s’exprime là. L’homme n’avait pas à interférer que ce soit en mal ou en bien avec le cours naturel des choses. L’homme n’a pas à aider les manchots, la nature s’en chargera en leur offrant toute la masse de neige nécessaire afin de construire la sortie pour peu que les animaux sachent l’utiliser. En quelque sorte, un deus ex machina impromptu a été chassé par un autre authentique.

IN THE USUAL WAY

Scientifiquement, il a souvent été avancé que la nature répond à certains principes mathématiques. Le comportement des espèces et leurs évolutions pourrait ainsi se retrouver confirmé par des algorithmes démontrant ainsi la régularité d’un schéma. L’un des plus célèbres exemples reste la suite de Fibonacci ou le nombre d’or, thèse avançant l’omniprésence de cette proportion dans la nature. De manière dramaturgique, cela reviendrait à considérer un principe d’éternel recommencement. Si tout suit une mécanique mathématique immuablement renouvelable, les agissements des personnages et les évènements leur arrivant doivent sans cesse se reproduire à intervalle plus ou moins proches. Miller fait ainsi plusieurs fois illustration de cette idée. La première scène du film nous introduit la rencontre entre les parents de Mumble selon la méthode habituelle comme le dit la voix-off. Lorsque la génération suivante s’adonnera au même rite, Miller reproduira le même découpage avec des cadrages et des mouvements de caméra en tout point similaires. En terme symbolique, on pourrait aussi citer le motif naïf mais efficace du cœur qui se forme entre deux personnages. Lors de la rencontre entre Memphis et Norma, la foule se rassemble autour d’eux en prenant la forme d’un cœur. Le cœur apparaît également lorsque les amoureux rapprochent leurs visages l’un de l’autre. Ce symbole se reproduira avec l’union entre Mumble et Gloria. Nageant en parfaite synchronisation, ils exécuteront une pirouette aboutissant à la formation du cœur. Instinctivement, les personnages sont poussés à représenter certains principes.

Le principe d’éternel recommencement nous renvoie également à la thèse campbellienne et son monomythe. Affirmant le principe que toutes les histoires de l’humanité répondent aux mêmes archétypes, il se pose l’idée que quoi qu’il se passe, on reviendra nécessairement aux mêmes mouvements fondamentaux. Cet aspect s’affirme très naturellement dans la suite. Dans le premier film, nous suivions Mumble, fils de deux des plus grands chanteurs de la banquise mais qui s’avère doté d’une voix absolument horrible. A cause de ce « handicap », Mumble se sent rejeté par la communauté et par son père dont il ne pourra jamais être l’égal. Dans le second film, nous suivons Erik, le fils de Mumble. Timide, terrorisé malgré lui par l’imposante ombre de son père (Miller joue sur cette image dès le premier contact entre les deux), Erik sera humilié dès la première scène par son incapacité à se montrer aussi brillant que son père. L’accomplissement du fils et l’acceptation du père se développeront de manière différente dans les deux mais servent à véhiculer les mêmes sentiments. La danse de Mumble où il se retrouve lui-même et arrive à établir un contact permettant de pérenniser son peuple trouve son écho dans le monologue d’Erik où son discours basé sur une talentueuse reprise de la Tosca arrive à convaincre les éléphants de mer à lui prêter main forte.

Toutefois, outre des résonnances non moins équivoques (le saut de Ramone renvoyant au saut de Mumble dans le premier opus, la folie liée à l’enfermement qu’expérimentera Mumble s’étend désormais à toute la colonie), l’illustration la plus importante proviendra de la sous-intrigue autour de Will et Bill. Ces derniers sont deux krills, soit deux minuscules petites crevettes. Will ne se sent pas à sa place dans le gigantesque banc et décide de s’en extraire, embarquant par la même occasion le craintif Bill. Il va ainsi s’échapper du monde connu par son espèce, s’aventurer dans des domaines interdits et finalement revenir vers son peuple pour découvrir que son exemple a permis la survie de toute la communauté. Vulgairement, il s’agit ni plus ni moins que du périple de Mumble dans le premier film. L’échelle de l’action a beau être différente mais le déroulement répond aux mêmes sentiments d’accomplissement.

I KNOW SIZE CAN BE DAUNTING

L’une des particularités des Happy Feet tient d’ailleurs dans cette capacité à jouer sur les notions d’infiniment grand et d’infiniment petit. L’ouverture dont nous parlions plus haut allait dans ce sens mais les deux films font la démonstration constante que de petites choses conduisent à de grands bouleversements. Car comme le hurle Will alors qu’il s’apprête à révolutionner la chaîne alimentaire, « c’est un petit pas pour les krills mais un bond de géant pour invertébrés ». Chaque pas compte, scande d’ailleurs l’affiche de la suite. Et ces petits pas aux larges répercussions font les jours heureux de la mise en scène de Miller.



Toutes ces images proviennent d’un seul et même plan

La mise en scène passe cette idée par des mouvements de caméra absolument incroyables et irréalisables dans le cinéma traditionnel. De l’immensité d’un environnement, la caméra nous ramène régulièrement vers un microscopique détail. Ce qui était en arrière-plan passe au premier plan et vice versa. Miller fait un jeu constant de perspectives pour établir un régime de valeurs complexe où chaque élément se montre interconnecté l’un à l’autre. Si l’épisode deux contient de formidables exemples (Mumble pourchassé par un léopard des mers alors qu’il est chevauché par les deux krills), c’est dans le premier opus que se trouve l’exemple le plus frappant. Il s’agit probablement de la séquence la plus jubilatoire du film : la descente en glissade de la falaise. La scène est l’illustration parfaite des enjeux de mise en scène de Miller. Ainsi est-il capable dans un plan consistant en un long rapide travelling de commencer sur un plan large et de conclure sur un énorme gros plan, tout en maintenant la sensation de vitesse et en multipliant la disposition des personnages. Ce type de plan se multiplie jusqu’à une conclusion orgasmique. La petite virée de Mumble et ses potes conduira à une avalanche de laquelle s’extraira une pelleteuse. Ce qui était alors une scène d’action amusante mais un brin gratuite débouche alors sur une situation à risque et surtout une découverte qui renforcera la conviction du héros qu’il existe un monde plus vaste par-delà ce qu’il connaît.

Bien sûr, l’utilisation de l’immensément grand introduit la notion de quête existentielle. Si le monde est si grand et si vaste, moi qui suis si petit et insignifiant, ai-je une utilité en son sein ? Quelle est ma place dans un univers où mes actions ne semblent pas avoir d’influence ? Plus qu’une simple constatation écologique (ils sont vilains, les humains avec leur réchauffement climatique) sur laquelle Miller ne s’attarde pas d’ailleurs, Happy Feet s’interroge sur la définition de notre réalisation en tant qu’individu au sein d’un monde qui nous dépasse. Sur cet aspect, Happy Feet 2 suit clairement une logique de bigger and louder. Dans Happy Feet, nous suivions toute l’histoire du point de vue de Mumble. Il était notre point d’ancrage et nous partagions ses émotions lorsqu’en tant que simple individu, il arrivera à changer les mentalités et à modifier le mode de vie de son peuple. Bien que la suite décrive principalement le parcours de Mumble et de son fils, elle ne dispose plus d’un point d’ancrage si limpide et attachant. Au contraire, le film base son fonctionnement intégralement autour d’une multiplication de personnages. Attention, il ne s’agit pas là d’une surenchère inutile et mal placée mais d’un vrai changement d’optique. Happy Feet 2 dévoile ainsi non pas l’effort accompli par un individu mais par chaque individu. Lorsque le peuple manchot est en détresse, tous les personnages choisissent d’apporter leur aide parce qu’ils sentent que leur place est là. Qu’importe de quelle communauté on est (même ce pingouin qui a un rhume a décidé de venir en renfort) ou de quelle taille (les krills donneront la dernière pichenette permettant la libération), le choix que l’on fait et l’effort qu’on fournit à respecter celui-ci permet de nous accomplir tout en permettant à créer quelque chose de plus grand et de plus beau. Le climax devient ainsi l’expression d’un gigantesque effort collectif où chacun apporte sa pierre à l’édifice, non pas parce qu’il y est obligé mais parce qu’il croit que c’est ce qu’il faut faire et qu’il en sortira plus fort.

Un des personnages rappellera que pour avancer, il faut parfois savoir reculer. Lors d’un moment d’accalmie, Miller choisit ainsi de resituer l’action en reprenant les images de l’ouverture du premier film mais en inversant l’ordre. Voilà le message porteur d’espoir d’Happy Feet : savoir prendre du recul, admirer l’ensemble de la situation et finalement choisir là où on veut être. A la fin du premier opus, Mumble aura dû s’extraire de son monde et mourir symboliquement pour renaître dans toute sa splendeur. Cet accomplissement, ce sont des centaines de personnages qui le connaîtront à la fin du deux.

UNDER PRESSURE

Bien sûr, l’aboutissement de cette quête ne peut trouver de véritable signification que si elle passe par une multitude d’épreuves liées à l’environnement dans lequel il faut s’inscrire. Tout respectueux de la nature dépeinte, Happy Feet inclut ainsi nombre de réflexion autour de notre société actuelle. Si l’univers peut être régit par des mouvements perpétuels, il n’en demeure pas moins que ces suites logiques sont soumises à une multitude de variables en évolution constante. En conséquence, rien n’est à prendre au pied de la lettre et il faut savoir adapter son regard en fonction des situations. Une capacité qui s’est trop souvent perdue dans notre société et dans celle décrite initialement par Happy Feet. Comme l’évoquent Will et Bill, si l’hystérie musicale est considérée comme la première étape vers la folie, l’imagination en constitue la seconde. L’imagination, cette merveilleuse capacité à repenser tout ce que l’on voit. Un instrument bien trop dangereux vis-à-vis d’un fonctionnement bien huilé fondé sur le « si ça a marché, ça marchera encore ».

De ce fait, dès son plus jeune âge, Mumble subira le rejet d’une société incapable de considérer son talent. Face à son incapacité à pousser la chansonnette, ses parents l’envoient vers Mrs Astrakhan qui a apparemment déjà résolu des problèmes similaires. Suite à un premier essai infructueux, celle-ci lui expose simplement la situation : « Tu veux rencontrer jolies filles ? Tu veux faire l’œuf ? Alors chante et arrête de gigoter ! ». La suite sera un nouvel échec selon elle. Lorsqu’elle le pousse à toucher ses émotions les plus profondes à dévoiler son âme, il se mettra spontanément à danser. Mrs. Astrakhan finira la scène en se fracassant le crâne sur un rocher devant ce qu’elle considère comme son plus grand fiasco. C’est que comme le dévoilent ses paroles, elle n’a en tête qu’un seul chemin pour accéder au bonheur. Qu’il puisse exister d’autres chemins (ou même d’autres notions du bonheur que celle du mariage et de la fondation d’un foyer) semble inconcevable. La preuve en est que tout le monde accepte de suivre les règles, même si c’est plus parce qu’elles existent que parce qu’elles offrent tout l’épanouissement nécessaire. De par l’horreur de ses chants, Mumble n’est pas accepté et est laissé en marge du système. Personne n’arrive à imaginer ce que ses capacités ont à offrir à la société. Seule sa mère, figure bienveillante par excellence, semble entrevoir ce que sa progéniture pourrait faire si on lui laissait sa chance. Tout l’inverse d’un père qui se sent honteux face à lui.

Memphis est en ce sens un beau catalyseur d’un fanatisme religieux à outrance et notamment de l’exploitation de la culpabilité inhérente à la culture chrétienne. Memphis se sent en effet responsable de l’état de son fils pour avoir été trop distrait. Lors de la communion avec le grand manchot, il s’avèrera être sur la mauvaise fréquence puisque plus apte à s’extasier sur son nouvel amour que vers son dieu. De par son inattention, il lâchera son œuf au milieu du froid hivernal. En conséquence, il s’attribue l’état de son fils qu’il considère hors normes et pratiquement monstrueux. Selon lui, il ne lui reste plus qu’à renforcer ses croyances, l’expiation semblant être la seule chance de salut. Mais une telle démarche conduit à se recroqueviller sur soi-même et non à chercher un aboutissement dans sa vie. Memphis devient un résidu de la pression sociale par son besoin à tout prix de se conformer à la masse pour se sentir en sécurité, quand bien même cette sécurité est mensongère. Ainsi les solutions de facilité sont après tout nombreuses et à portée de masse comme l’atteste l’immense popularité que récolteront Lovelace ou Sven, chacun exploitant à leur manière l’incrédulité du peuple. L’un le fera pour se vautrer dans la richesse et la luxure comme le pire prédicateur évangéliste, le second par désir d’acceptation justement. L’acceptation, voilà le grand terme, l’acceptation de ce que l’on est et pas de ce que la société veut que l’on soit. Bien sur, cela fait peur d’aller à l’encontre d’un ordre bien établi (voir cet éléphant de mer qui refuse de reculer car cela risquerait de le dévaloriser) mais c’est par cela qu’on peut espérer atteindre la maîtrise de soi.

Visuellement, tout ceci s’incarne dans la science de chorégraphe de Miller. Chez Miller, l’action et la caméra font corps. Que ce soit les ballets motorisés de Mad Max ou les poursuites animales de Babe Le Cochon Dans La Ville, sa caméra suit avec un œil aiguisé tout ce qui se déroule. Son incursion dans le cinéma d’animation et le cinéma virtuel lui permet d’aiguiser encore plus ce talent en lui offrant un contrôle des plus absolus. Il accomplit ainsi une succession de plans parfaits où les mouvements de la caméra accompagne chaque geste des personnages et permet ainsi d’amplifier le moindre de leurs détails lorsqu’ils atteignent leur nirvana personnel. Il n’y a qu’à admirer cette exceptionnelle séquence de nage sur fond de Beach Boys où Miller dévoile des personnages explorant leurs nouvelles capacités dans le contexte le plus dépouillé possible. Tout est amplifié par cette capacité à saisir ce que vivent les personnages et à nous le transmettre de plein fouet, nous poussant dès la sortie de la salle à vouloir trouver notre propre place dans l’univers. En ce sens, outre de se montrer un objet cinématographique remarquable, le dyptique Happy Feet se pose comme l’un des savoureux et précieux enseignements à transmettre aux nouvelles générations.


HAPPY FEET

Réalisation : George Miller
Scénario : Warren Coleman, John Collee, George Miller et Judy Morris
Production : Kennedy Miller Productions
Photographie : David Peers
Bande originale : John Powell
Origine : Australie
Titre original : Happy Feet
Année de production : 2006

HAPPY FEET 2

Réalisation : George Miller
Scénario : Warren Coleman, Gary Eck, Paul Livingston et George Miller
Production : Dr D Studios
Photographie : David Dulac et David Peers
Bande originale : John Powell
Origine : Australie
Titre original : Happy Feet Two
Année de production : 2011

1 Comment

  • Alex Says

    Super papier ! Merci pour cette analyse qui permet de mettre les points sur les i pour les personnes qui pourraient encore penser que ce ne sont QUE des films pour enfants avec des manchots qui chantent… J’ai vu Happy Feet 2 il y a quelques jours et il me reste en tête depuis…

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