Driven

Lors de leur conversation au sein de l’ouvrage Amis Américains, Bertrand Tavernier et Quentin Tarantino s’interrogent sur la notion d’auteur. Tavernier cite son compatriote Claude Chabrol qui avait déclaré que “toutes les œuvres d’un artiste ne peuvent être parfaites”. Tarantino embraye sur l’idée en évoquant Red Line 7000, un film réalisé par Howard Hawks en 1965 avec pour sujet l’univers des courses automobiles. Il rappelle à quel point ce long-métrage considéré comme la pire réalisation d’Hawks reste un travail d’auteur. Tavernier confirme ces propos en affirmant qu’il s’agit bien là d’un film personnel mais pourtant bel et bien raté. La question est posée : un film personnel est-il forcément de qualité ? En ces temps où on confond sujet et contenu, on considère trop facilement que l’artiste se mettant à nu commet forcément un grand film par la démarche qu’il entreprend, quand bien même celle-ci débouche sur un résultat nauséeux et sans compétence. Si on suivait cette logique, ne pourrait-on pas considérer Driven de Renny Harlin comme un bon film ? Car il s’agit clairement en effet pour son scénariste et acteur principal Sylvester Stallone d’un projet personnel. Pendant de nombreuses années, le créateur de Rocky trainait dans ses cartons cette idée de film sur la Formule 1. Il suffit de savoir qu’il en avait proposé un temps la réalisation à notre Jean-Jacques Beineix national pour se rendre compte que ça ne date pas d’hier. Après bien des années de galère pour monter l’entreprise, il arrive enfin à la concrétiser au début des années 2000 grâce à l’aide du réalisateur Renny Harlin. Leur précédente collaboration date d’il y a plusieurs années mais avait donné lieu à un gros succès : le jubilatoire Cliffhanger. Le projet rêvé semblait sur de bons rails. Aujourd’hui, on rigole amèrement d’y avoir seulement cru. Driven aura été un bide massif aussi bien chez le public que chez les critiques et reste désormais reconnu comme un nanar de compétition.

Qu’est ce qui a bien pu coincer dans cette entreprise si prometteuse ? Les plus curieux (ou courageux) pourront trouver des embryons de réponse dans la longue série de scènes coupées et alternatives disponibles sur le DVD. Ces morceaux manquants offrent une certaine matière à réflexion sur l’ambition originelle du projet et la manière dont les choses ont dérapé. Ces cinquante minutes d’images sabrées au montage concernent ainsi exclusivement le personnage interprété par Stallone. Il n’y a qu’à comparer son introduction dans les deux versions. Dans le montage final, Joe Tanto était présenté dans son garage et bricolait tranquillement une bagnole. C’est limite si il n’apparaissait pas s’emmerder lorsqu’un coup de téléphone intempestif lui offre l’opportunité de reprendre le chemin des circuits. La scène originale était bien plus longue et présentait bien d’autres éléments avant cette conversation téléphonique. On voyait ainsi Sly sortir de son lit en dévoilant ses nombreuses cicatrices, balancer un subtil “fuck” en guise de première réplique et s’avaler des médicaments avec une bonne rasade de whisky. Le coup de téléphone prend un autre sens mis en perspective avec ses éléments. Il ne s’agit plus pour le personnage de juste trouver un autre passe-temps pour occuper ses mornes jours mais de saisir cette véritable dernière chance. On change foncièrement de registre. Dans le film, Tanto est juste présenté comme un ancien chien fou des circuits. Ces scènes coupées explorent un peu plus le passé ombrageux du personnage. Il n’est pas juste un type qui a foutu en l’air sa carrière professionnelle mais un être complètement brisé par les mauvais choix qu’il a fait. On peut ainsi retrouver la vraie thématique du film, à savoir un vieux briscard qui va tenter de se reconstruire en passant le relais à un jeune. Le sujet est tout à fait Stallonien dans l’âme. A l’instar de ses Rocky, l’acteur/scénariste s’interroge sur le succès et ses revers. Il déclame certes son discours avec naïveté mais trouve dedans une justesse de ton tout à fait touchante.

Sauf que la production ne semble pas très à l’aise avec l’idée de faire un film sur un pépé qui va nous déballer ses états d’âme pendant deux heures. Bien qu’il conserve son nom en haut de l’affiche, le personnage de Stallone s’avère au bout du compte drastiquement mis en retrait. Le film préfère finalement miser sur le triangle amoureux constitué par la jeune garde du casting. La production a tellement pris à cœur de mettre en avant ses stars juvéniles qu’elle a carrément éradiqué la sous-intrigue romantique entre Stallone et une journaliste (adieu donc la poétique scène de drague où on utilise une queue de billard comme vecteur sexuel). L’intrigue laisse désormais toute latitude à ses trois piètres comédiens. Difficile de savoir qui se surpasse dans l’incompétence entre l’endive Kip Pardue (sa prestation nous fait interroger sur les raisons qu’aurait Roger Avary pour le vouloir absolument dans son adaptation de Glamorama), le mono-expressif Til Schweiger et une Estella Warren qui ne sait définitivement rien faire de plus que la plante verte. Un beau trio de têtards qui de toute façon n’aurait même pas pu changer la donne en nous octroyant un jeu de qualité. En effet, la ligne narrative dans laquelle ils sont prisonniers est tellement médiocre qu’une bonne interprétation n’y changerait rien. En minimisant le point de vu du sage ancien, le parcours et les choix de ses jeunes n’a aucun intérêt. La force de cette partie de l’histoire ne pouvait se mesurer qu’à l’aune de la description du mentor. Celle-ci indiquait clairement les risques auxquels se frottaient les personnages et mettait en perspective l’importance de leurs choix. Dénué de contrepoint, tout ceci ne s’avère qu’une énième guimauve gnangnan et horripilante. La fin originale montrait un Stallone roulant dans un vieux tacot loin des circuits et en paix avec lui-même grâce à ce qu’il a pu apporter à la nouvelle génération. La fin retenue le montre sur podium entrain de se faire asperger de mousseux en compagnie des deux autres idiots. On n’est plus vraiment dans le même genre.

On assiste à l’exécution d’une politique du type “Tu pues le vieux ! Dégage et laisse la place à ceux qui sont jeunes et beaux !”. Triste constat, d’autant plus que le réalisateur ne semble guère soutenir son compagnon dans sa mésaventure. En même temps, on peut considérer que Harlin a ses propres problèmes à gérer. Le bonhomme a pu être complètement absorbé par le côté titanesque de l’entreprise avec son tournage itinérant de plusieurs mois en fonction des différents championnats du monde. On peut aussi juste se dire qu’il était surtout préoccupé par ses expérimentations en forme de pétage de plombs. Vu le résultat final, on est même en droit de se demander si il n’a pas sabordé son propre film. Foutu pour foutu suite au remontage exigé par le studio, n’aurait-il pas volontairement bidouillé le film pour le rendre le plus ahurissant possible ? Outre des effets spéciaux aussi spectaculaires que grotesques, il semble prendre plaisir à multiplier les angles de vues sans aucun souci de la cohérence. Tout le film ne ressemble qu’à un alignement de plans d’hélicoptères sur les circuits, de travellings dans les coulisses, de mouvements grues inutiles et de cadrages timbrés au cœur de l’action. Driven ne semble plus motivé par son histoire et se concentre uniquement sur son superficiel décorum. Le long-métrage devient juste un énorme clip racoleur tournant à vide et qui ne s’anime plus qu’au rythme des remix de BT. On frise presque la pure expérience sensitive mais à la beaufitude tellement affolante (faut voir ce défilé gratuit de donzelles aux attributs provocants pour y croire) que l’esprit du spectateur va régresser plutôt que s’élever. Malheureusement, cette débilité abusive n’est probablement pas si volontaire et l’analyse tendrait plutôt vers la tentative désespérée d’un cinéaste qui, après plusieurs échecs injustifiés (le rigolo Cutthroat Island et surtout l’excellent The Long Kiss Goodnight), essaie de prouver qu’il est encore dans le coup.

Si le film véhicule les préoccupations de Stallone, celles-ci peuvent tout autant concerner Harlin. Néanmoins, ce dernier ne semble pas avoir saisi la portée cathartique du projet et à quel point celle-ci pourrait lui être bénéfique. S’arrêtant au superficiel, il jette comme le reste de l’équipe toute l’essence du script de Stallone pour le remplacer par une formule mielleuse périmée. Une conclusion des plus attristantes pour un film qui ne méritait pas de tomber si bas.

Réalisation : Renny Harlin
Scénario : Sylvester Stallone
Production : Franchise Pictures
Bande originale : BT
Photographie : Mauro Fiore
Montage : Steve Gilson et Stuart Levy
Origine : USA
Année de production : 2001

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